MELANIE

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Les veines saillaient sur son front, ses sourcils demeuraient froncés. Le capitaine Benoît peinait à se sentir à l’aise dans sa tenue de cérémonie. Les coutures tendues de sa veste bleu marine à galons dorés et de sa chemise blanche semblaient lui rappeler à chaque mouvement qu’il ne l’avait pas portée depuis longtemps. Un "longtemps" qui devait bien représenter entre cinq et dix kilos.

Face au miroir du vestiaire, l’officier supérieur ajusta nerveusement ses boutons de manchette, inspirant profondément pour reprendre contenance. Dans quelques minutes, il devrait affronter la conférence de presse, dans la grande salle de la gendarmerie et son adjudant n’avait pas encore pointer le bout de son nez. Il percevait déjà, au-delà de la porte, le brouhaha des journalistes qui s’échauffaient, s’égosillaient joyeusement, impatients de grappiller le moindre détail, la moindre faille où s’engouffrer pour composer l’article du siècle.

Alain Benoît connaissait par cœur les rouages de ce genre d’échanges houleux : les pièges habilement tendus, les tournures de phrases insidieuses, les questions gênantes. Les journalistes allaient tout faire pour le pousser sur une pente glissante, le mettre en difficulté. Remettre en doute les compétences des forces de l’ordre dans la résolution de l’affaire. Mais il disposait désormais d’une arme secrète. Un homme à l’allure d’ours tatoué, dont la barbe épaisse dissimulait un sourire empreint d’assurance : l’adjudant Lucas Almeida.

Le capitaine pouvait lui reprocher bien des choses, notamment sa fâcheuse tendance à toujours en faire trop, ce qui le rendait prétentieux aux yeux de ses collègues. Il peinait encore à s’adapter au calme de la Lozère. Ce binôme, né sous des nuages orageux, avait fini par s’unir dans une étrange complémentarité. D’un côté, le gendarme en fin de carrière, soucieux de ne pas faire de vagues et de partir avec les honneurs. De l’autre, le jeune sous-officier, persuadé qu’il pouvait encore rendre le monde meilleur.

Des yeux pétillants d’aventure face à un regard bougon, celui de l’homme qui aspirait simplement à un peu de tranquillité. Un claquement de langue désespéré retentit dans la bouche du capitaine. Il était prêt. Putain de journalistes, pesta-t-il intérieurement.

Dans une course contre la montre, Almeida fit son entrée dans les vestiaires, sous le regard soulagé de son supérieur.

— Enfin ! grogna le capitaine.

— Désolé, je reviens du laboratoire.

Benoît balaya l’information d’un geste de la main, sans même lui prêter attention.

— Ils nous attendent, ne traînons pas, qu’on en finisse.

— Mon capitaine, attendez, interpella l’adjudant.

Le gradé fit volte-face, prêt à écouter les doléances de son coéquipier. Son expression laissait deviner que sa patience était à bout, et que, pour que cela en vaille la peine, Almeida ferait bien d’avoir quelque chose de solide à lui dire.

— Le bocal… C’était du muguet. Le Dr Langlade m’a dit que c’était du poison. Je pense que Colette a empoisonné son fils, conclut-il.

Le regard figé du capitaine en disait long. C’était bien la dernière chose dont ils avaient besoin à ce moment précis. Remuer la poussière d’un cold case n’était pas dans ses objectifs, du moins pas tant qu’ils n’auraient pas éclairci un peu la situation actuelle. Une chose était certaine : il fallait temporiser.

— Almeida. Vous m’faites chier… Pas un mot à ce sujet. On en reparle après la conférence.

Sur ces mots, le vieux bougon tourna les talons, direction l’échafaud médiatique.

***

Anna s’était affublée de ses habits noirs habituels, comme si ceux-ci lui conféraient un pouvoir d’invisibilité. « Left for Dead » de Kiki Rockwell ronronnait dans ses oreilles, comme un doux écho aux silhouettes fumantes se lamentant sur leur sort injuste.

Approchant de la gare routière, elle comptait bien rejoindre l’Indiscrète à son observatoire à étoiles — pour peu qu’elle s’y trouve. Mais c’était sans compter sur ses migraines lancinantes. Ses tempes la martelaient avec une férocité implacable.

Elle en connaissait la cause.

La voix dans son crâne.

Lorsque la douleur devenait trop intense, sa vision se brouillait d’une manière singulière : elle se rétrécissait, comme à travers une persienne. Des lignes horizontales découpaient son champ de vision, l’obligeant à plisser les yeux pour tenter d’y voir plus clair. Cette sensation la rendait nauséeuse. Un vertige l’assaillit, et elle s’appuya sur le premier banc venu pour s’y reposer.

Elle le savait. L’Ombre rôdait non loin.

Alors que le bus approchait, avalant peu à peu sa file de passagers, Anna se ravisa. Elle prendrait le prochain. Allez, j’vais voir la Taiseuse, grommela-t-elle.

Sous le pont, elle retrouva, sans surprise, la cause de ses souffrances, arpentant les lieux d’un pas erratique. Chaque entité était différente : parfois bavarde, parfois mutique. Souvent implorante, rarement rieuse.

Mais celle-ci se montrait particulièrement avare en informations.

Et cela n’arrangeait pas les affaires de la livreuse.

Son Robert Chaptal était bien le monsieur au Shiba, mais elle ne comprenait toujours pas ce qui s’était passé. Or, ses livraisons devaient être irréprochables, et aujourd’hui, il lui manquait bien trop d’éléments.

Tout comme la fois précédente, la fumante tendit la main d’un geste mécanique. Ses mouvements évoquaient ceux d’une figurine de boîte à musique — une chorégraphie courte et répétitive, à laquelle seule la mélodie manquait.

Anna décida de ne pas se presser et s’installa sous le pont.

Sur le Lot, des canards s’approchèrent de la rive, espérant grappiller quelques miettes. Mais la jeune femme resta indifférente à leur attente. Au mieux, j’ai une clope les coins-coins.

Ce qu’attendait patiemment Anna, c’était que sa commanditaire finisse par se dévoiler. Jamais une Ombre ne lui avait donné autant de fil à retordre.

Certaines, une fois la connexion établie, communiquaient directement avec elle. Mais ici, les rôles s’inversaient. Comme si c’était elle, la fumante. Comme si elle n’existait pas.

Cette constatation déroutante la fit s’appuyer plus lourdement encore contre la voûte en pierre du pont des Lamentations. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle pourrait faire pour lui délier la langue.

Son portable vibra dans sa poche : une notification du Midi Libre annonçait qu’une conférence de presse venait d’avoir lieu au sujet du meurtre de la fleuriste.

Anna souffla du nez avec dédain. La police locale piétinait, incapable de faire avancer son enquête.

— Ils n’ont rien trouvé ! s’exclama une voix derrière elle.

Son cœur fit un bond dans le vide, manquant de la tuer sur place.

— Putain ! Martin !

Le gamin afficha une moue désolée, les mains derrière le dos, l’air faussement innocent.

— Pardon, j’oublie toujours qu’il faut s’annoncer.

— Si tu pouvais m’oublier, moi, ce serait tout aussi bien ! râla-t-elle.

Les répliques cinglantes d’Anna glissaient sur lui comme de l’eau sur une flaque d’huile. Il ne lui en tenait jamais rigueur. Après tout, il comprenait qu’elle puisse en avoir marre de sa présence. Mais lui, ne s’en lassait pas. Bien au contraire. Elle était sa seule source de divertissement.

Martin s’approcha de l’Ombre qui causait tant de soucis à sa colocataire, puis, d’un air songeur, imita son mouvement répétitif, reproduisant sa chorégraphie incessante.

— Tu as essayé de lui poser des questions ? tenta le garçon.

— Ça ne marche pas comme ça.

— Et ça marche comment ?

— À toi d’me l’dire. C’est toi, l’être de fumée, pas moi, souffla-t-elle en se frottant les tempes.

Le sourire aux lèvres, le p’tit bouclé prit place à ses côtés d’un mouvement enjoué.

— Je ne sais pas si je suis vraiment comme eux.

— Et t’es quoi, alors ?

Il haussa les épaules, perdu dans ses pensées, ne sachant quoi répondre. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il était là, mais que rien ne lui revenait. Son passé, sa vie, son identité… tout semblait effacé. Il n'existait que dans le sillage de cette fille au tempérament perturbé, comme deux entités inséparables. Anna, un temps, avait cru qu'il n'était qu'une projection de son esprit torturé, une illusion née pour apaiser sa conscience tourmentée. Mais cette hypothèse s'était dissipée dès qu'elle avait aperçu l'éclat d'excitation dans les pupilles du gamin, chaque fois qu'elle lui parlait de ses missions.

La jeune femme, lasse de la situation et toujours souffrante, saisit une pierre et la lança dans l’eau. Les canards s’envolèrent dans un fracas d’ailes, et l’Ombre interrompit brutalement son ballet sans musique. Le bruit du clapotis avait éveillé sa curiosité, captant toute son attention. Anna qui tentait de rompre le silence, lança un autre caillou, cette fois plus gros, dans l'espoir d'un bruit plus conséquent.

Non, pas comme ça…

La fumante venait de retrouver la parole, et sa voix résonnait à nouveau dans l’esprit d’Anna.

— Encore ! s’écria Martin, tout joyeux.

Sous les conseils avisés du p’tit bouclé, elle répéta son geste à plusieurs reprises. Ce qui, bien entendu, perturba l’Ombre du pont.

Je ne veux pas mourir. Je respire encore. Je ne suis pas morte ! Sortez-moi de là ! Ne me jetez pas !

La peur faisait vibrer la voix fébrile, qui perdait peu à peu de son intensité. Elle revivait ses derniers instants, et Anna le savait. Recroquevillée au bord de l’eau, l’inconnue se bouchait les oreilles, espérant échapper à ce son trop familier. Celui qui l’avait sans doute emportée de l’autre côté. Anna, toujours une pierre dans la main, la relâcha enfin, estimant qu’elle avait peut-être fait revenir cette victime à sa sombre réalité.

Comme tirée d’un cauchemar sans fin, la fumante se redressa et secoua ce qui ressemblait à sa tête. Les contours flous d’une chevelure bouclée virvoltaient autour d’elle avant qu’elle ne se tourne enfin vers la lanceuse de cailloux.

Il me pensait morte. C’est pour ça qu’il m’a jetée dans la rivière, enroulée dans le tapis de son salon... Mais mon cœur battait encore quand l’eau a envahi mes poumons.

Anna grimaça de dégoût. Quelle fin désolante. Prisonnière d’un essuie-pieds, puis jetée dans l’eau, encore vivante... Le destin funeste d’une tortilla, pensa le cerveau dérangé de la livreuse.

Je m’appelle Mélanie Durieux. Qui êtes-vous ?

— Moi ? répondit Anna, surprise.

Oui, toi.

— Je suis Anna Causses.

L’Ombre disparut lentement, se transformant en un amas de fumée noire qui se déplaça comme une nuée d’insectes vers le lampadaire de la promenade. Celui-là même où elle avait parlé à l’ancien chien de son bourreau.

Spock marquait toujours ce lampadaire quand je le promenais.

— Charmant…

Martin éclata de rire, un rire enfantin qui résonna dans l’air. La simple évocation du chien en train de faire ses besoins, couplée à la réaction blasée d’Anna, avait quelque chose d’irrésistiblement comique. Il s’en délectait.

— Désolé, Mélanie, mais l’endroit précis où le chien faisait ses besoins, ce n’est pas vraiment l’information dont j’ai besoin…

Non ! Je ne dirai rien !

L’éclat de sa voix tonitrua dans le crâne d’Anna, qui dut s’accroupir pour ne pas tomber à la renverse.

Je ne dirai rien, Robert… Laissez-moi !

La livreuse comprit immédiatement que l’Ombre de Mélanie repartait dans ses réminiscences. Le contact sembla rompu l’espace d’un instant, puis elle revint à elle en faisant danser une nouvelle fois ses bouclettes.

Désolée… Je le vois sans cesse. Quand ses filles sont parties, il ne l’a pas supporté.

— Pourquoi sont-elles parties ? interrogea Anna, encore douloureuse.

Leur mère a remarqué que son comportement était déplacé. Il s’est retrouvé seul du jour au lendemain.

— Et toi, qui étais-tu pour lui ?

La voisine d’en face.

Un aboiement lointain fendit l’air au passage du train qui surplombait le Lot. Mélanie tressaillit et son corps sembla vaciller. L’écho du chien réveilla un souvenir enfoui, une bribe du passé qui l’arracha au présent. Déjà, elle s’effaçait.

Quand elle reparut sous le pont Notre-Dame, elle avait retrouvé sa chorégraphie habituelle.

— On l’a perdue, regretta Martin.

Son « on » fit danser les yeux d’Anna, qui ne supportait toujours pas cette manière de parler. Bien trop épuisée par l’échange qu’elles venaient d’avoir, elle se laissa tomber contre la voûte du pont et porta une cigarette à ses lèvres.

— Robert a dû être vraiment triste quand ses filles et sa femme sont parties… murmura le p’tit bouclé.

— Tu parles, il devait plus avoir personne à se mettre sous la dent… Du coup, il est allé voir la voisine. Tu parles d’une tristesse…

Une onomatopée de surprise s’échappa de la bouche innocente du garçon, qui venait de comprendre l’allusion. Anna souffla une épaisse fumée de sa Lucky Strike avant de se frotter les tempes.

— Je crois que je n’ai pas la force d’aller observer les astres aujourd’hui. J’ai besoin de dormir. Mélanie m’a épuisée.

Martin lui offrit une moue pleine de compassion. Lui qui ne savait plus ce que c’était d’avoir faim le soir, d’avoir froid, d’être en forme ou fatigué. Mais il arrivait encore à s’en faire une idée.

Sans un mot de plus, Anna remit son casque sur ses oreilles et se remit en route vers son appartement. De toute façon, la police n’avait aucune piste pour l’instant, ce qui voulait dire que l’Indiscrète n’avait pas encore ouvert la bouche, et peut-être même qu’elle n’avait rien relié. Il serait toujours temps de s’en occuper plus tard. Pour l’instant, la priorité, c’était de retrouver son calme intérieur et, donc, de livrer Robert au plus vite.

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