Chapitre 14

4 minutes de lecture

Je n’avais pas entendu Ben quitter la maison ce matin. Il avait dû être plus discret qu’en rentrant la veille… Ou alors mon subconscient avait protégé mon sommeil des attaques puériles de mon cousin.

J’avais beau chercher, je ne trouvai pas la raison pour laquelle le « Ben » de Jenny se métamorphosait sitôt que son contact lui échappait. Sur le chemin du retour, après nos escapades nocturnes et nos « feux de nuit », le pas léger de Ben s’accélérait d’un coup et les attaques verbales suivaient : je ne marchais pas assez vite, c’était pas étonnant que je sois nulle en sport, pourquoi est-ce qu’il fallait que je sois sa cousine, ils avaient dû se tromper à la maternité, on pouvait pas être de la même famille… Ah ça ! J’étais bien d’accord avec lui. Je ne pouvais pas être liée par le sang à cet espèce de grincheux pince-sans-rire. Pourtant, alors que je peinais à le rattraper, dans la nuit noire secouée par le vent, je regrettais nos instants précédents.

Comment pouvait-on se montrer si con ? Et si lâche ?

Je ne décolérai pas. Et ne comprenais toujours pas l’attitude de mon cousin. Si Ben m’avait plus d’une fois montré cette facette d’ange bienveillant, il n’en restait pas plus un rebelle qui se moquait éperdument de ce qu’on pouvait bien penser de lui. Il agissait comme bon lui voulait, n’hésitant pas à s’attirer les foudres d’autrui. Combien de fois était-il rentré de boîte, le nez en sang et les articulations des doigts écorchées ? Ben était du genre à cogner. Pas pour le plaisir de le faire. Par soucis de justice… Chaque fois que Ben s’était battu, une raison louable se cachait derrière ses actes. J’avais plus d’une fois entendu Maman et Mamé en discuter. « Heureusement que Ben était là… T’imagines ce qu’il serait arrivé à cette pauvre fille seule devant cette boîte de nuit ? » ou alors « Je ne suis pas pour la bagarre mais vraiment, racketter ces pauvres jeunes…. »

Aux yeux de ma mère et de ma grand-mère, Ben était une espèce de Batman ou Spiderman. J’avais sans doute dû finir par croire à ces histoires de super héros pour ressentir tant de colère envers lui. Pourquoi n’agissait-il pas pour Jenny ?

J’étais bien décidée à ne pas fermer les yeux comme tout le monde ici. J’avisai l’heure. Le Café de la plage proposait des croque-monsieur et des paninis sur le temps du midi. Jenny devait être en plein coup de feu. Je trépignai en attendant un horaire plus raisonnable pour lui passer un coup de fil. Vers 15 heures, j’imaginais le café vidé de ses clients affamés. Un temps de pause avant les premiers chocolats chauds d’une fin d’après-midi.

Je cherchai le numéro sur Internet et attendis quelques sonneries avant d’entendre la voix de Jenny.

Café de la plage, Jenny, je vous écoute.

Salut Jenny, c’est moi, Coraline…

Un ange passa. Ou peut-être une mouette !

Coraline Leblanc, la cousine de Ben.

Qu’est-ce que tu veux ?

Son ton était dur et cassant.

Est-ce qu’on pourrait se voir quand t’auras deux minutes ?

J’ai pas une minute à moi.

On pourrait se retrouver sur la plage demain. C’est jour de fermeture, non ?

Je ne peux pas.

Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?

Elle raccrocha. Merde !

Mais je n’avais pas dit mon dernier mot.

Mamé se réveilla de sa sieste. Elle semblait reposée et sereine.

Ça va ma Bibine ?

Oui.

Ben n’est pas rentré ?

Non.

Et bien, t’es plus bavarde d’habitude. Je te dérange dans ta lecture ?

J’avisai le livre sur mes genoux. Le même que celui que je lisais la veille avant que je me dispute avec Ben. Le marque-page toujours au même endroit.

Oh non. Je ne lisais pas vraiment…

Je me rappelle de tes rédactions. Tu étais douée pour écrire.

Je souris.

Peut-être oui. J’aimais bien disserter sur tout et n’importe quoi.

Mamé m’observait d’un drôle d’air.

Quels sont tes projets Lili Divine ?

Je haussai les épaules.

J’en sais rien, dis-je en regardant mes pieds.

J’avais l’impression de préparer mon entrée au lycée. Et j’étais aussi paumée qu’à seize ans.

Tu sais que la librairie est fermée ?

La librairie Farot ?

Mamé acquiesça.

Et c’est un nouveau souvenir qui se fracassa dans mon esprit. Je m’étais imaginée reprendre ma vie ici, à l’endroit où je l’avais laissée. J’avais besoin de tous ces repères pour ne pas sombrer mais tout se dérobait sous mes pas. La librairie Farot était mon sanctuaire, l’endroit où j’avais découvert le scrapbooking, les ateliers poétiques, le club lecture… M. Farot, le propriétaire me laissait lire ses romans sans les acheter. Il me disait toujours « Tu t’en souviendras quand tu seras célèbre, hein ?». Avec M. Delamotte, mon prof de Français, et Mamé, il était persuadé que j’écrirais un jour mon propre roman. Mais le confort avait eu raison de mon ambition et je ne pus m’empêcher de ressentir une once de déception pour tous ces espoirs que les gens portaient pour moi et que j’avais laissés s’envoler.

Pourquoi est-elle fermée ?

Serge a pris sa retraite. Il n’a pas trouvé repreneur.

Mamé remarqua mon trouble, pourtant elle ne se départit pas de ce semblant de sourire qui traînait sur ses lèvres. Je fronçai les sourcils.

Quoi ?

Et bien en voilà un de projet !

Je la regardai sans comprendre.

Pourquoi ne la reprendrais-tu pas ?

Je laissai échapper un éclat de rire qui résonna jusque dans mes propres oreilles.

Moi reprendre la librairie ? Mais t’as perdu l’esprit Mamé ?

Ce n’est qu’à l’instant où ces mots franchirent la barrière de mes lèvres que je me rendis compte de l’énormité de ma bêtise. Je portai une main à ma bouche comme pour ravaler mes paroles mais le mal était fait…

Mamé s’agitait sur sa chaise, l’air soudain soucieux.

Ben n’est pas rentré ? me demanda-t-elle avec une inquiétude dans les yeux.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Vous aimez lire Rêves de Plume ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0