Chapitre 12: Le grand tournoi
— Revenez me voir quand vous voulez !
Le père Athanase nous accompagne jusqu’à la sortie de la chapelle. Paul parle encore avec lui. Ils imitent tous les deux les mousquetaires. Cela me fait rire de les voir si bien s’entendre. En nous quittant ainsi, Paul respire le grand air et passe un bras, au dessus de mes épaules.
— Je te l’avais dit que c’était un chouette type.
— Là, tu me parles d’un prêtre.
— Oui bon, je ne m’attendais pas à ce qu’il devienne prêtre…
Je le vois un peu ailleurs.
— Tu t’imaginais devenir mousquetaire avec lui, si j’ai bien compris votre délire ?
Il rit nerveusement.
— J'aurais aimé me battre à ses côtés. Il me l’avait promis.
— Les destins sont parfois trompeurs, mais regarde. Penses-tu que ton ami soit malheureux ?
— Non, mais mon ami m’a foutu une sale pénitence pour les péchés que j’ai commis et je dois la faire.
— Moi aussi...
— Cela ne doit pas être évident d’être curé…
— J’imagine, ton ami est très doux et très simple. J’aurais aimé le connaître.
Après ce bel échange, un mousquetaire nous invite à participer au tournoi. Le grand jour est enfin arrivé. Paul me demande de le suivre et nous voyons déjà l’épreuve du tir à l’arc qui a été mise en place par les domistiques du roi. La famille royale s'installe sur des astrales en bois. Le premier jeu consiste à marquer des points. Au bout de trois lancer, si nous n'avons pas atteint les quatre cent mille points, nous sommes éliminés. Paul lance mon arc préféré et me tapote l’épaule pour me rassurer.
— Que le jeu commence, s’exclame le roi.
Nous sommes tous alignés et nous attendons le signal. Je vois Alexandre, qui se situe à un mètre de moi. Nous tendons l’arc. Puis, un coup de feu retentit. Nous lançons tous en même temps et attendons que les servants puissent compter le nombre de points que nous avons gagnés. La moitié des mousquetaires sont éliminés. Je suis rassuré de me voir à la trente sixième place. Je lève mon regard sur la feuille et remarque qu’Alexandre et Paul sont dans les premiers. Ils sont tellement forts… je n’y arriverai jamais. Le deuxième tournoi est une course à cheval. Nous sommes cinquante à galoper sur cinq grandes lignes. Mon cheval et moi sommes arrivés dans les trois premiers. Pas de bol pour les autres mousquetaires, il fallait être dans les trois premiers. Désormais, il ne manque plus que trois mousquetaires. Moi, Paul et Alexandre. Je me demande qui va remporter la bataille de l’épée entre Paul et Alexandre. Évidemment, l’autre crétin, Louis-Henri, a demandé d’y participer et veut à tout prix me battre. Là n’est pas l’importance. Pour le moment, il reste auprès de sa ravissante sœur, Louise-Adélaïde. Elle a de si beaux yeux. À côté d’elle, il y a une autre jeune femme et les enfants du roi. Heureusement qu’ils sont plus petits qu’elle, car j’aurais été fou de jalousie de la voir avec un autre homme, même si nous nous connaissons pas encore… mais je ne peux m’empêcher de la voir avec quelqu’un d’autre, c’est plus fort que moi…
— Pour cette dernière épreuve, elle va se jouer à trois reprises. Celui qui remporte le plus de points deviendra le gagnant et pourra être en finale avec l'autre gagnant. Que le meilleur gagne.
Je vois le petit clin d’œil que m’offre monsieur Dubain. Avait-il assez confiance en moi pour que je puisse le battre ? Tandis que Paul et Alexandre se mettent en garde, je vérifie aux alentours. J’ai un mauvais pressentiment… à mon avis, le lieutenant l'a ressenti aussi. Ils combattent enfin. Ils sont assez rudes tous les deux. Cela fait plus d’une demi-heure qu’ils s’acharnent et qu’ils mènent ce combat très à cœur, mais Alexandre est bien plus fort que Paul et mène pour l’instant le point vainqueur. C'est à mon tour. Nous nous saluons et commençons à nous battre. Il est très rapide Paul et très efficace dans ses gestes. Il y en a quelques-uns que je n’arrive pas à esquiver, mais je retiens ce que m’a dit Alexandre : son point faible, c’est son équilibre. Alors, je fais du mieux que je peux pour le déstabiliser et je remporte le point, ainsi que les trois autres. Paul me félicite et me laisse, en manche finale, avec Alexandre. Ce mauvais pressentiment me ronge l'esprit. Paul l’a remarqué sur mon visage. Il surveille les alentours avec monsieur Dubain.
Mon pire ennemi est enfin en face de moi. L’arbitre nous ordonne de nous battre. Je n’avais jamais vu Alexandre comme ça, mais c’est lui qui mène le combat. Je recule très vite et perds mes moyens. Il maîtrise parfaitement ses gestes. Son jeu est authentique. Je n’arrive pas à le suivre et il me touche le ventre. Il remporte le premier point. Paul me soutient avec le roi. Alexandre regagne sa place et m'attaque, une nouvelle fois. Au lieu de mener le combat, je l’esquive et le touche au dos, en me penchant. Je gagne la manche suivante et j’en suis assez fier. Il a enfin compris qu’il ne pouvait pas m’attaquer si facilement. J’essaye de trouver son point faible, mais je n’en trouve aucun. Il doit certainement en avoir un. Nous menons pour le deuxième point, une manche très serrée. Elle dure plus longtemps que celle de Paul, mais, il remporte le point. Je serre les dents pour la dernière manche. Après tout, ce n’est qu’un jeu et je participe pour le plaisir. Nous menons encore un combat très sec, jusqu’à ce que je gagne. Nous sommes à égalité. Le public n’attend qu’une seule chose : le vainqueur. Je reprends mon souffle, en m'encourageant mentalement et me prépare pour la dernière manche.
Pour une fois, je commence le combat. Je cogne à gauche, puis à droite, et à nouveau à gauche. Je me penche pour esquiver son coup d’attaque. Je continue de répéter le même geste, jusqu’à ce que nos épées tombent au sol. Nous nous regardons, d’un air mécontent, et nous nous abaissons pour prendre nos armes, en revenant à la défense. Nous nous poussons tous les deux, jusqu’à ce qu'elles volent dans les airs. Mon épée s’enfonce derrière lui et lui derrière moi. Nous nous précipitons pour les reprendre, mais je n’ai pas assez de temps pour la récupérer, alors, je fais une pirouette sur le côté gauche, prends l'arme en même temps et me défends au sol. Je n’en ai pas fini avec lui. Je lui donne un coup de pied dans l’estomac et me relève le plus rapidement possible, mais il a bonne défense. Soudainement, il me fait un petit signe à l’œil gauche et je le vise, au niveau du nombril.
Tout le monde m’applaudit. Hé mais, je n’étais pas censé gagner ! Alexandre me tapote l’épaule, fier de moi. Soudainement, j’entends quelqu’un crier. À peine ai-je eu le temps de l’écouter, que je sens une flèche dans mon épaule gauche. Je crie de douleur et tombe dans l'herbe. Monsieur Dubain a vu l’homme au masque noir. Il se retourne pour le pourchasser, mais il est plus rapide que lui. Il le poursuit et le voit partir, dans les bois. L’assemblée se met à hurler : " au scandale, au voleur, qu’on le tue ! " Pendant ce temps, le sang coule le long de ma tunique. J’ai la tête qui tourne. C’est la première fois qu’on m’attaque. Je ne pensais pas que ça pouvait faire aussi mal une flèche dans l’épaule…
— Ça va mon vieux ? Tu tiens le coup ?
— Oui, merci Paul…
— Je vais appeler le père Athanase.
— Merci Alexandre…
Paul me tient compagnie, tandis qu’Alexandre est venu alerter le prêtre. Le roi est offusqué de cette scène et repart avec ses mousquetaires et sa famille.
— Je ne veux plus jamais que ce bandit rôde dans mon jardin. Est-ce que j'ai été assez clair ?
Le duc de Bourbon ne réagit pas et laisse le roi, rentrer chez lui. Peut-être que le roi allait-il se rendre compte qu’il avait fait une grave erreur en le choisissant comme caporal ? Je l’espère…
— T’as assuré comme un chef contre Alexandre ! Tu vois, je t’avais bien dit que tu pouvais le battre.
Sauf que Paul ne savait pas qu’il m’a laissé gagner… je lui demanderai la raison… il avait facilement les clés pour me tuer…
— Athanase arrive, je le vois.
Le prêtre installe son matériel et pose très délicatement ma tête sur ses genoux.
— Je vais essayer de retirer la flèche, ça va aller mon fils ?
Son dernier mot m’a surpris, mais je dis que je tiendrais le coup.
— C’est comme un pansement, une fois que la douleur est passée…
Il retire un coup sec et je me retiens de crier.
— Vous n’aurez plus mal.
Il sort de ses affaires un tissu pour éponger la blessure et me donne sa main pour que je puisse la serrer dans la sienne.
— Je vais recoudre maintenant, n'essayez pas de ne pas trop bouger.
Ce prêtre est un réconfort incroyable… je n’aurais peut-être pas du trop le critiquer… il me soigne comme un ange.
— J’ai appris que vous avez gagné le tournoi. Félicitations, mousquetaire.
— Merci monsieur le curé.
— Tu vois Athanase, ça aurait pu être toi.
Il rit doucement.
— Ne parle pas trop vite Paul. Tu es fait pour ça et je suis fait pour te soigner.
— Oui monsieur le curé…
Il me recoud délicatement, faisant attention à ce que le sang ne saigne pas trop et passe l’aiguille dans ma peau.
— Je suis désolé, mais vous devez sentir la douleur…
— Oh non mon père, rassurez-vous, c’est comme lorsque nous éclatons une ampoule avec une aiguille.
D’un dernier fil, il le coupe proprement avec des ciseaux et m’applique une espèce d’argile.
— Qu’est-ce donc mon père ?
— De l’argile verte. Très efficace pour guérir les bobos et pour cicatriser. C’est mon médecin qui m’a appris à faire ça. Voilà, d’ici deux-trois jours, votre plaie sera vite rétablie.
Il m’aide à me relever et me donne la bourse que le roi a oublié de m’offrir.
— Tenez, voici votre récompense.
— Merci mon père… vous êtes si bon avec moi.
— Tout père doit bien s’occuper de ses fils.
Il nous abandonne, reprennant son matériel et je remarque que pour une fois, Alexandre est resté avec nous.
— Hé bien, nous l’aurons ce coupable, enfin, je l’espère…
— Oui Paul, et nous allons vite le retrouver, répond pour une fois Alexandre, gentiment.
Sa compagnie nous fait du bien. Pendant que Paul prend le devant, j’attrape Alexandre.
— Alexandre, j’avais une question ?
— Dis-moi ?
Son visage s’est soudainement adouci. Je rêve où le prêtre l’a métamorphosé ?
— Pourquoi est-ce que tu m’as laissé gagner ?
Il me frappe humblement l’autre épaule.
— Parce-que tu es mon ami et tu as fait d'excellents progrès. Je n'avais aucune chance devant toi… et puis pour la bourse, je n’avais pas trop d'idées, alors je voulais te l’offrir.
Il repart, l’air plus souriant, et me laisse seul, avec cette bourse. Je crois avoir ma petite idée…
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