Chapitre 17: Les indiens
Point de vue d’Alexandre
Avec une faucille, je coupe les lianes, pendant que monsieur le curé lit l’évangile du jour. Je le préviens à chaque fois qu’il y a une drôle de bestiole dans la terre. Nous ne savons guère où nous allons, mais tout ce que nous attendons, c’est de trouver les indiens pour discuter avec eux. Je suis épuisé et me repose contre un tronc d’arbre. Le père Athanase termine sa lecture et me demande s’il peut dire l’homélie.
— Je suis navré mon père, mais vous m’avez perdu…
— Patience Constantin, vous allez y arriver.
C’est le nouveau nom que monsieur le curé m’a donné, pour que je puisse éliminer l’ancien criminel que j’étais, auparavant… apparemment, l’empereur Constantin était pire que moi…
— Il vous manque une dernière chose, Constantin, avant de devenir un vrai disciple du Christ : votre épée.
Elle m’est précieuse à mes yeux… c’est la seule arme de la famille que j’ai mérité lors d’une bataille avec mes frères… mais si cette épée est tout autant diabolique, autant la jeter… je ne veux plus être un tueur…
— J’ai versé beaucoup trop de sang à travers cette épée… et c’est entre vos mains que je vous la remets.
Monsieur le curé, suant au front à cause de la canicule, la saisit dans sa main et la balance dans une rivière.
— Dorénavant mon fils, vous êtes devenu un vrai chrétien. Vous m’avez montré pendant cette douloureuse épreuve que vous étiez fort, et brave, mais, rempli de crime et de péché. Dieu vous a pardonné et il vous pardonnera toujours, si vous vous reconnaissez pécheur.
— Oui mon père, je le suis véritablement…
Il se penche vers moi pour déposer une main sur mon épaule.
— Voulez-vous reçevoir le baptême catholique, mon fils ?
Ses yeux ne le trahissent jamais. Ce prêtre est un Saint-homme.
— Oui mon père, je le veux.
Il me tapote gentiment avant de dire « c’est bien mon fils, c’est bien.» En continuant notre prière en silence, des feuilles bougent brusquement. J’ai le réflexe de prendre mon épée, mais elle n’est plus là… je me suis bien fait avoir. Le prêtre ne bouge pas et me demande de ne pas m’inquiéter. Comment ne pas être inquiet face au danger qui s’approche ? Il a drôlement confiance en la vie… sans surprise, nous tombons sur un groupe d’indien, portant des arcs et des lances pour se défendre. Je les reconnais tout de suite… je revois le sang couler entre mes mains et la haine de la guerre que j’avais contre eux… je vois qu’un indien reconnaît le curé et lui parle. Je ne comprends pas ce qu’ils se disent… ils baissent les armes et cela me surprend.
— Rassurez-vous Constantin, ils savent parler notre langue. Ils connaissent les jésuites. Ce sont eux qui les ont instruits.
Un indien m’invite à venir auprès d’eux pour les suivre. C’est la première fois que je m’approche de si près… mais l’envie de les tuer me revient en tête. Je lutte contre cette horrible tentation, jusqu’à ce qu’une petite indienne m’attrape par la main, pour me mener vers leur village. Sa présence m’a adouci et m’a calmé le cœur. Le Seigneur sait ce qu’il fait et je veux le suivre jusqu’au bout de ma vie. Il veut que je sois pardonné, comme Saül… lorsqu’il persécute un grand nombre de chrétien alors qu’il était juif… et il a vu la miséricorde que Dieu lui a accordée pour se racheter du mal qu’il avait commis…
* * *
Nous sommes arrivés près d’une cascade d’eau, où un village y demeure secrètement. Les maisons sont en bois et les toits en paille. Quelques-unes sont des tipis, tandis que d’autres sont totalement ouvertes. Une petite chapelle a été construite. Le curé avait raison. Des jésuites sont passés ici pour les aider… je trouve que monsieur le curé a mauvaise mine… il a l’air d’être fatigué et demande à l’indien s’il peut voir le chef. Ce ne fut pas la peine, car le chef de la tribu sort de sa tanière et élargit un grand sourire pour accueillir le père Athanase. Il nous invite à nous asseoir autour d’une table en bois. Des plumes sont suspendues au-dessus de nos têtes. Le vent vient légèrement les caresser.
— Que faites-vous donc là mon père ? essaye-t-il d’articuler.
— Nous sommes venus ici pour le salut de votre âme. J’ai remarqué que la chapelle a été détruite… Constantin serait ravi de pouvoir vous aider.
Le chef, qui me dévisage un peu maladroitement, reste inerte sur le sujet.
— Et que pouvons-nous vous proposer ?
Le prêtre lui montre les plumes.
— Nous montrer comment vous fabriquez vos instruments de musique.
Quelques indiens se réjouissent de pouvoir eux aussi, nous aider, mais le chef a des doutes. Il a peur de moi.
— Votre ami est-il français ?
Monsieur le curé n’a pas le choix. Sa devise n’est pas de mentir… on ne trahit jamais notre Seigneur Jésus Christ…
— Il est anglais, pour être honnête…
Ils s’exclament d’horreur en s’arrachant les cheveux. Il les calme.
— Combien avez-vous tué de mes indiens ?
Je ne veux pas répondre à cette question, mais je n’ai pas le choix.
— Plus d’une centaine…
Ces indiens me prennent par le bras. Je supplie le prêtre de me sortir de là, mais celui-ci ne réagit pas.
— Ne vous inquiétez pas Constantin, ils vont vous enfermer pendant quelques jours, pour être sûr que vous n’êtes pas un traître. Si vous n’obéissez pas à leurs ordres, ils vont devoir vous manger…
J’avais oublié ce petit détail et dégluti.
— Je ferais n’importe quoi pour vous, dis-je en m’adressant au chef de la tribu.
Il fait signe à ses hommes de s’arrêter.
— Votre proposition m’intéresse, l’anglais. Très bien, je veux que vous ramassez tous les boyaux de mes anciens hommes pour en faire un instrument à musique. Homme loup va vous montrer comment il faut les enlever.
Cette tâche est abominable, mais je devais le faire…
* * *
Je n’arrive pas à respirer. L’odeur est insupportable. Je recrache derrière un arbre mon repas et repars, pour aider l’indien. Il se moque de moi en les mettant dans un panier à corde et me demande de le suivre. Nous nous éloignons des cadavres et nous nous installons près d’une rivière. Il prend une lame pour couper de longues lignes fines et les met à sécher au soleil.
— C’est pour faire partir l’odeur.
Homme loup est très habile. Il me montre des boyaux qui ont séché et en fait des cordes sur une cithare. Je suis impressionné par la technique barbare qu’ils utilisent. Il sort de sa poche un ocarina et en joue. Le son est agréable à écouter. Je savoure ce moment, en regardant des poissons nager dans la rivière. Nous sourions et continuons notre activité très tard.
* * *
Cela fait plus de deux mois que j’aide les indiens avec monsieur le curé. Je coupe du bois pour leurs fabriquer des maisons. Je joue avec les enfants. Je les accompagne à la messe. J’assiste au cours de monsieur le curé. Je chasse fréquemment, sans avoir touché une arme. Monsieur le curé a eu le temps de me préparer au baptême. Je l’attends avec impatience. Pour le moment, nous passons une agréable journée, malgré les insectes tropicaux et la chaleur très sec qui nous empêchent de faire certaines activités. Je coupe du bois pour aider Homme loup à faire une flûte de paon. Je suis seul dehors, sous une chaleur étouffante. Tout le monde est à la célébration de monsieur le curé. Je remarque, en jetant un œil, qu’il y a des ombres qui bougent derrière la cascade. Choqué de voir qu’il s’agit de soldats anglais, je sonne la cloche d’alarme. Les enfants sortent en premier pour être en lieu sûr, tandis que les hommes prennent l'archet. Monsieur le curé, qui n’avait pas terminé de célébrer, ne réagit pas face à cette situation et reste normal.
— Que devons-nous faire mon père ? Ils vont nous tuer…
— Restez ici Constantin et priez le Seigneur, pour ne pas avoir peur.
Ce prêtre m’impressionne. Décidément, il n’a peur de rien… ni même de la mort… les anglais commencent à mettre le feu aux maisons, à tuer des enfants et des femmes. Cela me déchire le cœur de voir cette scène… quand je pense que je faisais partie de cette armée… deux soldats s’approchent de nous à cheval et ricanent en nous voyant prier. L’un des deux prend le bout de sa lance pour nous assommer.
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