Chapitre 21: La libération
Point de vue de Constantin
Je rejoins, au beau milieu de la nuit, le père Athanase... ce sont les seuls qui doivent travailler, pour que la vitesse du vaisseau reste constante. Je fais attention à ne pas réveiller les gardes qui dorment autour de nous. J’enjambe un ouvrier qui groupie au sol et baisse la tête, pour ne pas heurter un hamac. Je me glisse discrètement, dans un mini couloir en métal et sens une grosse bouffée de chaleur me saisir. Je vois une lumière orange, qui éclaire mon chemin. Je reconnais l'ombre sur le mur, c’est celle de monsieur le curé. Je regarde pour voir s’il n’y a pas d’anglais. Il n'y a personne. Il est le seul à travailler. Ses manches sont remontées. Il charge la cheminée en l'alimentant avec du charbon. Il va s’épuiser à force de s’occuper du poste de tout le monde. Je l’arrête en le prenant par le bras et le vois couvert de sueur et de traces de charbon. Son visage est décomposé… il a un bel œil en beurre noir et du sang coule le long de ses lèvres. Qu’est-ce-que les anglais ont fait pour le massacrer ? Je l’éloigne un moment pour le laisser se reposer dans un coin.
— Tu n’es pas censé être là Constantin… retourne vite t’endormir avant que tu t’épuises pour demain…
Je ne l’écoute pas et le soigne, en tamponnant sa blessure à l’aide d’un tissu que j’ai arraché de mon habit, mais il m’en empêche en prenant ma main.
— Je dois continuer Constantin, sinon, le bateau ne marchera jamais…
Je décale gentiment sa main, m’occupe de lui et enroule son œil dans de l’eau très froide pour que la blessure se dégonfle. Monsieur le curé insiste, mais je lui donne l’ordre d’arrêter.
— Vous allez mourir si vous continuez à faire ça, monsieur le curé. Reposez-vous, je prends le relai.
Il me regarde, tout tremblant.
— Vous avez mal ailleurs ?
Il ne me répond pas. Il a peur de moi, soudainement.
— Monsieur le curé ? Vous m’entendez ?
Il perd complètement la tête et se met en boule.
— Non, ne me flagellez pas, je vous en conjure, ne me flagellez pas !
Je comprends qu’il délire et le rassure, mais il me pousse de toutes ses forces.
— Calmez-vous monsieur le curé, ce ne sont que des hallucinations…
— Arrêtez de me frapper, arrêtez !
Il gesticule dans tous les sens, les larmes ruisselantes sur les visages et pousse un énorme sanglot.
— Ne me tuez pas, ne me tuez pas…
Il m’agrippe par les vêtements et éclate de tristesse.
— Je vous en prie, ne flagellez pas notre Seigneur Jésus-Christ, ni mes amis… arrêtez ce massacre, arrêtez monsieur le soldat…
— Calmez-vous Athanase, ce n’est que moi, votre ami, Constantin.
En comprenant qu’il a eu une crise de panique, il m’attrape par les bras pour que je puisse le rassurer. J’enroule mes bras autour de lui et lui chante le psaume 94, en le berçant de droite à gauche.
— « Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu'à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le ! Oui, le grand Dieu, c'est le Seigneur, le grand roi au-dessus de tous les dieux :il tient en main les profondeurs de la terre, et les sommets des montagnes sont à lui ; à lui la mer, c'est lui qui l'a faite, et les terres, car ses mains les ont pétries. Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits. Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main. Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. Quarante ans leur génération m'a déçu, et j'ai dit : Ce peuple a le cœur égaré, il n'a pas connu mes chemins. Dans ma colère, j'en ai fait le serment : Jamais ils n'entreront dans mon repos. »
Je sens son cœur battre moins fort. Il enlève doucement ses mains de mes habits et lève son œil gauche, couvert de veines rouges, vers moi.
— « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait. Ainsi, tu peux parler et montrer ta justice, être juge et montrer ta victoire.
Moi, je suis né dans la faute, j'étais pécheur dès le sein de ma mère. Mais tu veux au fond de moi la vérité ; dans le secret, tu m'apprends la sagesse. Purifie-moi avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi et je serai blanc, plus que la neige. Fais que j'entende les chants et la fête : ils danseront, les os que tu broyais. Détourne ta face de mes fautes, enlève tous mes péchés. Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint. Rends-moi la joie d'être sauvé ; que l'esprit généreux me soutienne. Aux pécheurs, j'enseignerai tes chemins ; vers toi, reviendront les égarés. Libère-moi du sang versé, Dieu, mon Dieu sauveur, et ma langue acclamera ta justice. Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange. Si j'offre un sacrifice, tu n'en veux pas, tu n'acceptes pas d'holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. Alors tu accepteras de justes sacrifices, oblations et holocaustes ; alors on offrira des taureaux sur ton autel. », répond-il par le psaume 50.
Je l’aide à se relever et lui sèche ses larmes, mais il est tellement faible qu’il reste dans mes bras.
— Ils m’ont tellement défigurés, que je ne ressemble à rien… je parcours votre chemin de croix, ô bon et doux Jésus-Christ, vous qui avez brûlé d’un si grand amour pour toutes les âmes… faites, que par votre très douloureuse passion, je puisse moi aussi, me défigurer davantage, afin que je parvienne comme vous, sur votre calvaire…
Sa phrase me transperce le cœur. Je retire son haut, laisse sa chemise blanche et la soulève. Des grandes blessures de fouets coulent encore à l’arrière de son dos. Je l’entends encore, pleurer, et remarque qu'il va bientôt s’endormir. Je continue de réciter des psaumes, jusqu’à ce qu’il s’endorme dans mes bras. J’en profite pour le soigner et l’installe sous ma grosse veste pour qu’il puisse s'allonger confortablement. Je retrousse mes manches et charge les cheminées.
* * *
Nous sommes au beau milieu de l’après-midi. Avec mon nouvel ami français, nous continuons à ramer et à nous soutenir. Dès qu’il commence à avoir des crampes, je lui fais signe pour qu’il fasse semblant de ramer, alors que c’est moi qui prends les commandes, et inversement quand il s’agit de mon tour. Tandis que nous continuons à ramer, nous entendons soudainement un tir. D’où pouvait-il bien provenir ?
— Continuez de ramer.
Nous écoutons le soldat et le voit, tremblant, lorsqu’il apprend par un autre pirate qu’il y a un bateau qui se dirige vers le nôtre. Serait-ce des anglais ?
— Nous avons perdu John, c’est un vaisseau français qui se dirige vers nous.
Avec mon ami, nous nous réjouissons en silence. Allait-il nous libérer ? Mon frère, qui passe dans les rangs, trouve que c’est une plaisanterie.
— Capitaine, capitaine. Il dépose l’ancre dans la mer.
Le capitaine, fou de rage, ordonne à ses soldats d’attaquer. Je me réjouis d’avance, car je sais que les français ont des moyens plus équitables que nous et ris. Mon frère, qui m’a entendu, part en colère. Nous allons enfin être libérés de ce calvaire. Des coups retentissent entre les deux bateaux. Nous entendons les bruits provenant du dessus et des soldats se battre entre eux. Puis, une troupe française nous ouvre la porte et nous invite à sortir. Libérés, nous abandonnons les rames et quittons la salle en remontant tout le bateau. Des soldats français nous passent des épées et des pistolets et nous commençons à combattre. Je me dirige vers la salle des fours pour annoncer la bonne nouvelle au père Athanase, mais lorsque j’arrive, je ne le vois pas. Peut-être que les autres l’ont libérés ? Tandis que je poursuis ma route, un français me conseille de le suivre et de monter sur leur vaisseau. Je suis ses instructions, mais cela m’inquiète de ne pas avoir vu monsieur le curé… nous avançons, au milieu du bateau et voyons tous les anglais se jeter à l’eau. Les français sont bien plus nombreux qu’eux. Un boulet de canon fonce sur le navire. Nous sentons la secousse et nous tombons tous. Les soldats français nous conseillent vivement de monter sur les planches. Je m’arrête devant l’une d’entre elles, avant d’entendre un rire maléfique. Je me retourne et vois, au plus loin de la mer, mon frère et ses moussaillons, partir sur une barque, avec le père Athanase comme otage. Je crie de rage à l’intérieur de moi, mais un des soldats me demande vivement de monter avant que la planche ne tombe à l’eau. Les larmes aux yeux de le voir ligoter, j’écoute ses conseils et montons, car des anglais commencent à tirer sur leur navire et sortent les boulets à canons.
— Nous devons vite lever le cap.
Le capitaine du bateau, écoutant les conseils du mousquetaire, dirige le bateau vers l’est, en demandant aux gens, de ramer le plus rapidement possible. Pourvu que les boulets de canons ne viennent pas sur nous… par chance, les anglais n’ont plus de poudre à canon. Nous voilà sauver, mais j’insiste au mousquetaire, à ce que nous retournions chercher monsieur le curé.
— Il faut à tout prix le récupérer. Il est aussi français.
Le mousquetaire m’écoute et demande au capitaine de tourner le cap vers l’ouest. Malheureusement, ils ont retrouvé la poudre et tirent sur nous. Le soldat français demande à ce qu’on fasse demi-tour et je vois au loin, l’âme déchirée, la barque partir à l’horizon…
Annotations
Versions