Chapitre 23: La traversée des eaux

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Point de vue du père Athanase


Je suis ligoté à l’arrière de la barque. Je prie, au fond de mon silence, qu’un miracle se produise pour que je ne puisse plus entendre les soldats se plaindre… le capitaine est reposé. Il somnole, tandis que ses moussaillons rament au crépuscule. J’ai soudainement froid. J’ai envie de prendre une couverture… mais ils m’en interdisent. Je récite des « je vous salue Marie », jusqu’à ce que le capitaine ordonne à ses moussaillons de s’arrêter. Il s’avance vers moi, pose à mes pieds des rames, tandis que les deux autres éloignent la barque qui est accrochée à la leur. Ils me prennent sévèrement par les épaules et me balancent de l’autre côté, et jettent les bouts de bois, avec du pain et une gourde d’eau.

— Débrouille toi, le curé.

L’un deux, compatissant, me détache et me donne très gentiment, le reste de son déjeuner. J’ai les larmes aux yeux lorsqu’il me donne un peu plus d’eau et une boussole. Son capitaine lui demande de revenir et me souhaite un « bon courage ». Tremblant de froid, je le remercie et les vois partir.


* * *


Perdu au beau milieu de la nuit, j’essaye de dormir, mais le froid me démange sans cesse. Je repense à mes rudes journées que j’ai passé sur le bateau. Je revois les gifles et les crachats sur mon visage. Je sursaute de peur et pleure toutes les larmes de mon corps. Jamais, je n’arriverais à survivre au beau milieu de la mer… je m’arrache les cheveux, les yeux bouffis de larmes, jusqu’à ce que mon chapelet tombe sur la barque. En cessant de chouiner, je le ramasse et commence à le réciter en séchant mes larmes, et comme il fait nuit, j’en profite pour m’aider des étoiles, en espérant trouver une terre.


* * *


Cela fait pratiquement une semaine que le soleil me tape au dos. Dès que j’ai froid, je grelotte, tandis que quand il fait chaud, mon corps brûle et reçoit même des coups de soleil. Avec l’aide d’une corde et d’un bout de métal, j’ai réussi à me faire une canne à pêche que j’ai fabriquée au bout de la rame et attends que ça mords. J’ai essayé de manger de petite quantité en petite quantité, mais j’avais tellement faim que j’ai fini toute ma réserve… je repense à la douloureuse passion du Christ, pendant mes heures perdues à la mer. Je médite sur ses textes, je repense à Constantin qui m’avait demandé le baptême, à mes amis et souvent, à ma mort… j’espère assez souvent qu’un bateau puisse me récupérer, mais là où je suis, je ne pense pas… il y a eu une fois, où un vaisseau de combat était devant moi… mais ils sont passés sous mon nez… les heures peuvent parfois être rude, voir même très périlleuses, mais je reste solide, même si la faim me guette assez souvent… miracle, un poisson mord. Je me précipite pour tirer la canne à pêche et sans le faire cuire, je le dévore et repose ma canne à pêche. Je continue à pécher, et reprends ma conduite, en m’aidant de la boussole. Il me reste encore un tout petit peu d’eau. Dès fois, je n’en bois pas du tout pour me garder une réserve, mais le jour où je n’en aurais plus… je serais très mal…


* * *


Cinq semaines maintenant que je suis à la mer. Il a plu il y a quelques jours. Cela m’a bien rafraîchi, mais la barque était remplie d’eau. J’ai pu la vider à l’aide de seau d’eau et je suis tout mouillé… je pense avoir attrapé un vilain rhume. Me voilà maintenant, en train de dormir et d’agoniser… j’ai la peau qui me colle aux os. Je peux à peine respirer, mais j’ai encore la force pour continuer mon chemin. Parfois, je compte le nombre de poissons qui passent dans l’eau et je m’amuse même à dessiner sur la barque quand j’ai le temps… je repense aussi à mon ancienne vie. Je revois mon père spirituel m’enseigner l’astrologie et à me dire ceci : « quand tu commets un péché, crie « miséricorde, miséricorde, miséricorde » au moins trois fois, jusqu’à ce que le Seigneur puisse venir en ton aide ». Je repense assez souvent à mes frères, en me demandant ce qu’ils ont bien pu devenir… parfois, je revois maman… et je me demande assez souvent si je ne vais pas tarder à la rejoindre… le chapelet m'est un bon ami de compagnie, et la Bible aussi. Je lis les textes du jour et fais mes propres célébrations sur le bateau, en m'imaginant être avec des fidèles… la folie me guette assez souvent, que j’ai déjà renversé ma barque, les larmes aux yeux… pour le moment, je me suis calmé et je bronze au soleil.


Ma peau est en train de brûler… je soupire, en ne pouvant pratiquement plus bouger mon corps… pour me faire de l’ombre, j’ai mis ma tunique sur la tête et j’ai laissé ma chemise un peu ouverte pour me mettre de l’eau. Je repense à Moïse, qui a séparé la mer rouge en deux avec son bâton. Assez souvent, je m’imagine être avec lui et couper aussi, la mer, pour laisser mon peuple partir à la rencontre du Seigneur… je confie souvent à Jésus-Christ, Constantin… pour qu’il puisse recevoir le baptême, de la guerre qui fait rage entre les anglais et les américains… aux indiens… au monde entier… aux naissances qui doivent avoir lieu, des familles qui sont en train de souffrir, des personnes qui doivent en ce moment même se marier… tandis que je suis au soleil, je remarque une bande de requin qui tourne autour de ma barque depuis un bon moment. Je les laisse passer, et il y en a même un qui commence à mordre le bout. Je prends la rame pour le faire partir et le vois replonger dans l’eau. J’ai eu peur un petit moment, avant qu’il y en ait un autre qui monte carrément sur ma barque pour voler mon repas. Je le chasse en lui donnant un coup de pied et reprends mon déjeuner en le dévorant. Soudainement, une mouette vole au-dessus des nuages. Dieu soit loué ! Il a entendu mes prières ! Je prends mes rames et gagne de la vitesse pour rejoindre la plage.


Mon Dieu, je suis enfin excité de revoir des gens et de ne plus voir de la mer. J’allais devenir complètement taré, à force de ne voir que des poissons… je poursuis ma route, en arrivant au bout du crépuscule, au bord d’une plage. Malheureusement elle heurte un rocher et se fend en deux. La barque commence à couler et nage, à des kilomètres, pour regagner le sable. Je n’ai plus du tout de force… je n’arrive plus à nager et me manque de me noyer… les bulles font surface et je vois la mort venir… des images de ma vie défilent devant mes yeux… je revois maman, la première fois, qui coud mes habits et qui me câline tendrement le visage… papa qui, pour la première fois, me montre le moulin et nous nous amusons à grimper les marches, d’Alphonse qui me poursuit au ballon et de Léandre, qui éclate de rire… ainsi que mes amis mousquetaires… je vois, pour la dernière fois, une image de la Sainte Vierge que j’admirais beaucoup lorsque j’étais petit, à l’église de notre village… elle était si ravissante… et coule au fond des épaves…

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