1 Débuts chaotiques [RÉÉCRITURE]
— Nieeeeeeels ! Crévindiou[1] ! J’vais pas attend’ cent-sept ans qu’tu daignes enfin v’nir, et viarge[2], j’t’y jure qu’si qu’on arrive en r’tard pour not’ pr’mier jou’, j’vais royal’ment t’botter l’cul ! Câlice[3], Jacob nous attend d’jà dans l’char[4] ! hurle, avec agacement et impatience, une insupportable voix de crécelle.
Une jeune femme fluette à la silhouette longiligne attend, les mains sur les hanches, au pied d’un large escalier de bois ayant subi l’usure du temps passé, dans la grande entrée vieillotte et néanmoins chaleureuse d’une maison de campagne isolée au cœur d’un petit village inconnu du reste du monde mais accueillant, bon vivant et généreux envers ses visiteurs guidés par le hasard ou, parfois, par la malchance. Lasse de patienter, elle regarde sa montre d’or blanc en claquant la langue, insatisfaite. Pis[5], essayant de se calmer, elle rajuste son tailleur bleu marine, reboutonne son chemisier blanc immaculé parfaitement repassé, tourne pensivement son alliance autour de son annulaire droit et se penche sur son sac à main beige accroché à un vieux portemanteau bancal semblant plus ancien que la maison elle-même.
Elle sort un miroir de poche et, avec un air intraitable, absolument intransigeante quant à son apparence, elle inspecte son maquillage et sa coiffure. Dans un soupir, elle cherche à nouveau dans son sac à main. Avec des gestes rapides et pourtant précis et délicats, elle s’applique, contrairement à ce qu’elle avait décidé plus tôt, du fard à paupières bleu, du mascara, bleu aussi, et du gloss pêche. Enfin, elle porte ses mains à ses cheveux, semble hésiter moult[6] secondes devant le miroir mural au-dessus de la commode et dont elle avait un moment oublié l’existence, pis tresse finalement sa longue toison blond platine qui lui va aux chevilles pour en faire un chignon impeccable.
Quelques instants, histoire de s’occuper l’esprit et les doigts, elle fouille dans son sac à main à la recherche de ses clefs de voiture, pis à l’intérieur des poches de son trench-coat crème. Stressée et exaspérée de pas les voir, elle pianote son front de ses ongles longs vernis de blanc.
Son d’xième fils, Niels, ent’ jou’d’hui dans un n’veau bahut, pis surtout dans un n’veau tabarnak[7] d’bled paumé. L’déménag’ment, non voulu, tant par ses parents qu’par ses frères et l’i-même, a été galère. Une ambiance d’ostie[8] d’marde plane tout l’temps ent’ les murs d’leur n’velle casbah[9] d’puis qu’y sont là, et Niels avait p’teh d’pô envie d’visiter l’pat’lin.
À cause d’ses comport’ments récents, ’l a été j’lé d’son ancien bahut, rendant furax son père et sa mère qui, pô d’accord avec la direction, a lâché son poste d’histoir’-géo. C’don’ pou’ elle aussi son pr’mier jou’ en tant qu’prof remplaçante.
L’ado, qu’était pô en haut mais dans l’salon, lève les yeux au ciel et, avec un sourire moqueur plein d’tendresse, vient en scred pour tapoter l’épaule d’sa mère et lui montrer son trousseau d’clefs su’ l’meub’ d’l’entrée. Ayant vu et entendu que tchi[10], è’ sursaute comme une taberlaude[11] quand y la touche.
— Diou ! Quel couillon, c’gamin ! Viarge, j’ai eu la chienne[12], ciboire[13] ! qu’è’ s’exclame, la main su’ l’cœu’. T’es t’y don’ là d’puis longtemps, qu’tu m’fais brailler dans toute la casbah comme une perdue pis qu’t’arrives comme un tacaraud[14] ?
— ’scuse, m’man ! On y va t’y tantôt[15] ? qu’y l’i d’mande, s’foutant royal des r’proches et des insultes qu’è’ crache enco’ su’ lui.
Y souff’ un grand coup pou’ d’gager son r’gard d’une longue mèche blond platine r’belle pis kisse la joue d’sa mère. Mi-exaspérée, mi-rassurée, è’ l’y sourit et l’i ébouriffe les ch’veux, pou’ s’venger d’comment qu’elle a eu la chienne tantôt.
— J’t’attends dans l’char ! Y drache[16] pis y fait un vint[17] d’voleur alors abrille-toi[18] mieux qu’ça, viarge ! Pis penses à[19] barrer la porte en sortant, ah ouin ! qu’elle ordonne en enfilant son trench et en s’noyant dans la laine d’son épaisse écharpe tricotée main par sa mère.
Sans espérer d’réponse d’la part d’son fils, è’ prend son sac à main et son trousseau d’clefs pis s’hâte d’hors, laissant la po’te grande ouverte.
Niels est soulagé d’pô avoir à répliquer. ’l’a rin[20] à dire. Que tchi. Et pis, à quoi qu’ça servirait ‽ Y marche tout l’temps su’ des œufs avec elle d’puis qu’on l’a viré d’son ancien bahut. C’vrai qu’en s’barrant d’son taf d’prof, elle les a « défendus bec et ongles », ses « convictions pédagogiques » et lui, mais elle est quand même p’teh d’furibarde.
Avec un soupir p’us triste qu’agacé, y saisit sa boge[21] mitée et poussiéreuse, claque bruyamment la po’te derrière lui et s’dirige lent’ment vers la vieille Toyota rouge délavé d’sa mère, t’nant pô d’tout compte des r’co’ r’çues malgré l’ostie d’puie et l’grand vent.
L’froid et l’mouillé traversent rapid’ment son short rouge sombre pis son teeshirt blanc, mais semblent aussi passer sous sa peau d’cadav’ d’laitier pour entrer dans ses os et ses veines. Alors qu’y souff’ pou’ s’en débarrasser, son éternelle mèche r’belle reste collée à son ostie d’face de pet à cause qu’y drache comme vache qui pisse.
C’t’ une maig’ consolation pou’ lui mais, su’ son dos, sa p’teh d’boge pèse que tchi. C’pô què’ques feuilles volantes qui gisent au fond, froissées, pliées et sales, et un stylo quat’ c’leu’ qu’vont l’i p’ser !
— T’es t’y don’ berdin[22] jusqu’à l’os, mon pauv’ garçon ! Non mais j’vous jure, l’est complèt’ment taberlaud, c’ui-là, ciboire ! qu’sa mère s’écrie en l’voyant s’ébrouer avant d’s’installer côté passager. En c’moment, j’ai vraiment pas b’soin qu’tu chopes la crève, j’ai assez à m’occuper d’ton frère ! qu’elle ajoute en marmonnant, culpabilisante.
À l’arrière, Jacob s’renfonce dans son siège, mal à l’aise. L’malheureux s’retrouve t’jou’ ent’ les disputes, comme un vase au milieu du salon auquel qu’personne fait jamais attention. Ses aînés occupent toutes les pensées d’ses parents, alors qu’tous ses copains l’i disent qu’y doit êt’ l’préféré d’ceux-ci car il est l’p’tit dè’nier.
— M’man, arrête ! M’mets pô Zachée su’ l’dos Ç’a t’jours été dur d’s’occuper d’lui, pô qu’maint’nant ! Pis moi aussi, j’fais tout pou’ son bien, ah ouin, ciboire, comme qu’tu dis !
Niels, contrarié, ferme brutal’ment la po’tiè’, r’coltant un r’gard courroucé d’sa mère en r’tour tandis qu’Jacob frémit à cause qu’le froid s’est insinué en d’dans du char.
— ’scuse… qu’y marmonne en l’vant les yeux au ciel, tout en bouclant sa ceinture.
— Ok, ok… qu’è’ cède en r’tirant l’frein à main. T’as quoi comme cours aujourd’hui ? T‘finis à quelle heure ? T’essaiera d’te faire des amis, ah ouin ‽ C’soir, tu m’diras quoi !
— Respire, m’man, j’vais pô m’échapper p’dant qu’t’y roules ! Pou’ répond’ : j’en sais que tchi, j’en sais que tchi, on verra, j’te dirai quoi ouin ! Ça t’va, ça ‽
— Non mais bon… T’en as vraiment rien à foutre de tout, en c’moment. Ça va t’y don’ pas dans ta vie ? Qu’est-c’qui s’passe ? C’est à cause de papa ? T’veux m’en causer un coup ?
— On en a d’jà moult dit, m’man… Malgré qu’tout l’monde pense qu’j’ai déraillé, j’bien agi. J’aurais pô dû êt’ viré d’la so’te, t’sais ! Tout va bin dans ma vie. ’fin, c’pô comme si qu’j’avais niqué ta carrière d’prof mais bon, sinon ça va, juré craché ! Pis laisse p’pa là où qu’il est, ostie d’marde !
— Niels, langage ! qu’sa mère l’engueule.
Niels l’ignore et, pour couper court à c’te conversation qui l’irrite d’fou, y s’renfonce dans son siège, pose ses pieds crados d’boue su’ l’tableau d’bord et insère ses écouteurs dans ses esgourdes[23], l’volume au max. L’air renfrogné, sa mère l’i tape l’g’nou pou’ qu’y r’tire ses pieds, mais y r’fuse d’bouger. Les lèvres pincées, furax, è’ s’concent’ p’us qu’d’hab’ su’ sa conduite, les doigts serrés su’ le volant, s’ret’nant d’l’i hurler d’ssus d’se t’nir correct’ment et d’la respecter.
— J’te dirai l’reste, t’vas voir ! qu’è’ ronchonne tout d’même pour elle-même avant de s’murer dans l’silence pou’ l’reste du trajet.
Lorsqu’elle arrête l’moteur, Niels s’hâte hors du char sans l’i laisser la moind’ chance d’l’i souhaiter une bonne journée et d’le kisser : y faut jamais s’quitter fâchés, c’très important pour elle, car on sait jamais c’qu’y peut s’passer.
Les sourcils froncés, elle salue distrait’ment d’la main son p’tit dè’nier qui lui souhaite une bonne jou’née dans un murmure effacé, ouv’ son vieux tél à clapet bleu nuit et, après avoir r’gardé l’heure, prend l’temps d’rédiger l’SMS suivant :
La prochaine fois qu’tu pars à la sauvette comme ça t’vas sentir tes esgourdes t’brûler longtemps mon p’tit gars ! Passe une bonne journée et FAIS-TOI PÔ R’MARQUER ! Plein d’gros bisous baveux fils indigne !
Alors qu’y sent son iPhone vibrer à l’arrivée du message, Niels soupire et lève les yeux au ciel. Y prend même pô la peine de l’sortir d’la poche d’son short. Què’ques s’condes, y reste figé d’vant l’imposant édifice crépi d’rose pâle. Il a trois marches et une lourde porte d’fer forgé à franchir pou’ d’venir officiell’ment élève. Vite fait, y ferme les yeux. Pis y passe l’entrée avec un p’tit pinc’ment au cœur en pensant à ses amis et une boule s’forme au creux d’son bide : malgré l’nombre fou d’fois où qu’il a dû déménager et changer d’établiss’ment, y r’ssent t’jou’ la pression d’êt’ le p’tit nouveau qui débarque en cours d’année.
Y s’retrouve dans un large couloir du bâtiment administratif, bondé d’élèves et d’profs. L’brouhaha des conv’ l’insupporte et, à peine qu’il a r’tiré ses écouteurs qu’y les r’place d’suite dans ses esgourdes.
L’pas lourd et traînant, il avance d’une vingtaine d’mèt’ et, d’nouveau, la pluie battante colle sa mèche r’belle à son front. Il est dans la cour des lycéens, désormais. Autour d’lui, y a qu’des portes marron et des murs d’pierre noire. Avec un sourire nostalgique, y s’dit qu’au fond, tous les bahuts sont les mêmes : des enchevêt’ments d’couloirs, d’escaliers et d’portes, et pou’ point central une grande cour intérieure divisée, quand y a b’soin, en vue d’séparer collégiens et lycéens. C’vrai qu’il en avait jamais connus d’aussi grand qu’c’ui-ci, mais p’quoi don’ avoir les grelots ? Très vite, y connaîtra tout ça par cœur, et pens’ra plus à s’défouler dans la cour qu’à aut’ chose !
C’est qu’lorsqu’une ado aux longs ch’veux châtain clair s’ramasse d’tout son long à ses pieds, tentant d’s’agripper à lui pour enrayer sa chute et manquant ainsi d’peu l’i descendre l’short aux chevilles, qu’y r’vient au monde qui l’entoure.
À nouveau, furieusement c’te fois, y r’tire ses écouteurs : il a la ferme intention d’faire entend’ à c’te fille pas franch’ment dégourdie sa façon d’penser. Rapid’ment, què’que chose l’en empêche, et c’pô l’r’gard azur embué d’larmes qui semb’ le s’pplier. Pô seul’ment.
L’ambiance est p’us la même. L’silence est édifiant, et y s’dit même sarcastiqu’ment qu’la pluie a elle aussi décidé de s’taire. Tous les élèves présents feignent l’indifférence, sans succès, leurs yeux dérivant t’jou’ vè’ la pauv’ lycéenne au sol et leurs bouches résolument closes là où qu’on d’vrait les entend’ pépier incessamment. Tous, à l’exception d’quat’ d’moiselles aux rictus narquois qui ricanent avec mépris et dont l’une d’elles r’ssemb’ comme deux gouttes d’eau à la malheureuse qu’est aux pieds d’Niels.
C’dernier, d’puis t’jou’, est très observateur. Presque immédiat’ment, y r’marque des morceaux d’copies déchirées, dont certains voltigent encore autou’ d’eux. La fille capote[24], tentant d’rattraper les bouts d’papier avant qu’y soient souillés pa’ la boue, marmonnant encore et encore « non, non, non, non, non, c’est impossible, non, non, non… ».
Très vite, y sent l’rouge l’i monter jusqu’aux esgourdes alors qu’la rage s’empare d’lui et qu’y serre les poings et les mâchoires pour essayer de s’cont’nir. L’injustice l’a toujours mis hors d’lui, et c’est suite à une d’ses légendaires pertes d’contrôle face à une telle situation qu’il a été expulsé d’son ancien bahut.
— Cassez-vous d’là, bande de gourdasses ! qu’il hurle au milieu des caquèt’ments d’ces jeunes poules excitées par l’œuf qui leur est coincé dans les foufounes[25].
C’tt’ image, y s’la r’présente d’suite en son for intérieur. Dès sa plus tendre enfance, ses parents et Zachée, son frère aîné, lui ont appris l’respect, la tolérance et la solidarité, et voir tant d’haine et d’cruauté su’ les visages d’ces quat’ imbéciles l’rend crisse[26] total. Ouin, y comprend pas vraiment c’qu’y a d’si important sur ces copies déchirées, mais y s’en cale, car c’qui compte, c’est qu’ce soit essentiel aux yeux d’què’qu’un, pou’ qui perd’ tout ça signifie perd’ bin[27] p’us qu’des mo’ceaux d’papier, et ça, ça l’chie.
L’une des filles, qu’y d’vine direct êt’ à la tête du groupe, s’avance, l’défiant du r’gard, les bras croisés, haussant un sourcil châtain clair, presque blond, parfait’ment épilé.
— Ou sinon quoi ? Qu’est-c’tu crois qu’tu vas faire, l’Justin Bieber du pauvre, hein ?
Ses copines gloussent alors qu’la fille à terre, sanglotant d’p’us belle, s’agite, à quat’ pattes, t’jou’ dans l’espoir d’sauver c’qu’y reste d’ses feuilles su’ l’sol. Malheureus’ment, aucun morceau échappe à la boue, et on y lit p’us que tchi.
— On m’a appris à pô m’en prend’ aux femmes, mais j’t’y jure qu’si tu t’barres pô dans la s’conde, j… hmmmmmmmmmmmmmmmmmmm !
D’colère, y termine sa phrase par un long grond’ment guttural, perdant ses mots et attisant les rican’ments hystériques des quat’ hyènes. Il a les poings serrés et la mâchoire crispée, malgré tous ses efforts pou’ rester maît’ d’la situation et pas pe’d’ l’contrôle d’ses émotions.
La cheffe d’la bande lève les yeux au ciel pis s’détourne d’Niels pou’ r’garder l’élève à terre.
— Garde-toi ton mec en laisse ! Et oublie pas ta place, fidèle toutou ! qu’è’ s’exclame avant d’cracher au visage d’sa victime et d’l’i donner un coup d’pied dans la hanche.
Souriante, elle part en bousculant Niels avec brutalité afin d’asseoir sa domination su’ les élèves de c’tt’ école. Ses deux pr’mières acolytes, qu’y trouve plutôt fades et sans personnalité, l’imitent avec empressement, d’peur d’la pe’d’ d’vue.
— Ouais, oublie pas ta place, fidèle toutou !
— Ouais ! Tout pareil !
— Ta gueule, crétine… Crache-lui à la gueule et matraque-la, qu’on s’casse près d’Anaïs ! qu’la première s’agace dans un murmure tout sauf discret en donnant un coup d’coude à son amie, qu’obéit.
La troisième suiveuse, celle qui r’ssemb’ trait pour trait à l’harcelée, hésite un brin, si bien qu’Niels pense un instant qu’è’ va s’raviser et éprouver du r’mords. Très vite, è’ s’ressaisit, et une haine pure envahit son visage et son r’gard. È’ prononce aucun mot, mais son crachat est le plus gros des quat’, et l’avalanche d’coups d’pied qu’è’ donne comme une taberlaude est d’une extrême violence.
Niels réalise qu’la j’melle à terre espérait que tchi, bien au contraire, lorsqu’è’ voyait elle aussi sa sœur hésiter. Elle attendait avec une sorte d’lassitude guidée à la fois par l’habitude du quotidien et par l’désespoir. Il a envie d’hurler et d’cogner dans les murs, son cœur battant bin trop vite et d’manière très irrégulière.
Choqué, il en arrive à douter, et son incertitude l’fige, l’empêchant d’réagir : è’ sont t’y pas j’melles ? è’ z’ont don’ aucun lien d’sang ? C’est d’jà presque impossib’ pou’ lui d’conc’voir qu’on puisse traiter un êt’ humain d’la sorte, mais sa sœur, et qui plus est sa sœur j’melle, avec qui qu’on a partagé p’dant neuf mois l’même vent’… p’teh, ça l’i donne envie d’vomir !
Malgré ses tempes qui palpitent, ses poings douloureux et ses mâchoires serrées, y laisse la bande partir.
— Eh, heu… toi ! ça va t’y ? qu’y d’mande maladroit’ment en tendant sa main à la jeune élève à g’noux pou’ qu’è’ la saisisse afin de s’rel’ver.
D’un mouv’ment brusque, è’ lui tape l’poignet, lui signifiant clair’ment qu’è’ r’fuse toute aide d’sa part. D’la tristesse dans le r’gard, y s’prend c’rejet d’plein fouet : Zachée réagissait exact’ment pareil. Y maltraitait sa main s’courab’ alors même qu’au fond d’lui, y rêvait d’la saisir.
— Oust, hors de ma vue… qu’è’ grogne, la tête baissée sur les restes souillés d’sa copie.
À son intonation, y sait qu’è’ tente d’pas fond’ entièr’ment en larmes, pou’ ga’der ou chouïa d’dignité. Il a entendu c’ton des mill’ards d’fois par l’passé. Et t’jou’, c’tait dans la voix d’Zachée. À l’époque, y pensait qu’c’était par orgueil qu’son frère aîné niait sa douleu’, mais il a fini par comprend’. Il a fini par comprend’ c’qu’il aurait dû comprend’ d’suite sans qu’un drame leur tombe su’ l’coin d’la gueule.
— Eh… T’veux tu pô d’l’aide ? qu’il insiste, soucieux d’pô r’produire la même erreur qu’avec Zachée.
— Je n’ai pas besoin d’aide, merci bien ! qu’è s’énerve en saisissant sa boge avec brutalité.
È’ la serre cont’ son cœur, t’jou’ tête baissée, et avance d’un pas rapide, disparaissant tantôt derrière la po’te de c’qu’y s’ppose êt’ une salle d’classe.
Contrarié d’savoir que tchi d’elle et d’pô s’en êt’ fait une amie alors qu’y l’a défendue, Niels se r’tient d’justesse d’lui crier d’l’attend’. En mordillant sa lèv’ inférieure, y déverrouille son iPhone, ignore une fois d’plus l’SMS envoyé par sa mère et poste un message, accompagné d’un selfie d’lui, seul dans l’couloir, su’ son mur facebook :
J’ai promis a ma mer d’pô m’faire r’marque. La p’omesse a pô t’nu longtemps les gars. J’ai failli boxe un goupes d’filles et ch’uit en r’tard Ch’ait même pô dans quelle classe ch’uis ni quelle court j’ai !
Y soupire en enroulant ses écouteurs autour d’son tél, qu’y range ensuite dans la poche avant d’sa boge. Pis y r’place soigneus’ment sa mèche r’belle et fouille son short dégoulinant à la r’chè’che d’son emploi du temps. Y réalise très vite qu’il a apporté que tchi avec lui et rumine dans sa barbe :
— J’ch’ais même pô à quoi y m’servent, c’te foutue boge pis c’te short…
— Eh, toi, là ! qu’une voix d’mec beugle, à l’autre bout d’la cour.
Niels sursaute, réveillant viv’ment un ancien mal d’dos. Il inspire un grand coup pou’ se r’mett’ d’ses émotions et, d’une démarche fauss’ment assurée, s’dirige vers l’homme qui l’appelle, qu’est aussi haut qu’large. Y déglutit, impressionné et intimidé, et ralentit d’fou l’pas. Il avait promis à sa mère ! S’faire r’marquer par les élèves, passe encore, mais par un pion ! Les esgourdes vont l’i brûler longtemps !
— Bouge-toi l’gras, l’cancre !
Et, ouais, Niels active le pas, courant à moitié aux pieds du type. Même si, du haut d’ses un mèt’ quat’-vingt-dix-huit, Niels fait bin què’ques têtes d’p’us qu’son interlocuteur, la musculature de c’colosse qui pourrait l’envoyer valdinguer vingt mèt’ p’us loin d’une simple pich’nette su’ l’nez l’fait avoir les grelots.
— Ton nom.
— Laforêt Niels, m’sieur, qu’y répond poliment, se d’mandant s’y doit dire qu’il est perdu et chè’che son emploi du temps avec les numéros d’salles d’classe.
Finalement, après què’ques s’condes à inspecter sa liste des élèves, l’pion l’i évite des explications floues.
— Ah, tu es le nouveau… Tu as physique-chimie, maintenant… Salle 51C, au troisième étage. Voilà un plan du lycée. Garde-le précieusement.
— Merci, m’sieur ! qu’Niels s’exclame, véritablement surpris.
Y s’attendait pas à êt’ convoqué dans l’bureau du dirlo pou’ son r’tard, mais quand même à êt’ emmerdé et d’voir aller d’mander un billet de r’tard. Au lieu d’quoi, c’t’ homme l’i indique son ch’min, sa salle et la matière d’son pr’mier cours d’la jou’née.
Grave troublé, y gravit les escaliers en courant. Arrivé au troisième étage, il est tout essoufflé, et pourtant, y continue d’courir, s’écroulant su’ la porte d’sa salle d’classe, qu’il ouvre à la volée, f’sant trembler les mu’ d’la pièce.
En haussant les sourcils, l’air de s’dire qu’son nouvel élève a tout d’un osti d’grand con fini à la pisse, l’prof’ d’physique-chimie, un homme tiré à quat’ z’épingles et à l’œil sévère, s’gêne pô pou’ l’dévisager, avant d’simplement supposer :
— Monsieur Laforêt, je présume. Je suis votre professeur de physique-chimie, monsieur Beaumont. Assoyez-vous à côté de mademoiselle Lacroix, juste là.
Lo’squ’ Niels r’ga’de la place désignée, y s’décompose : c’est à côté d’la garce qui maltraite sa camarade d’classe qu’y doit s’poser ! Pensant une fois d’plus à la promesse qu’il a fait[28] à sa mère, y commence par obéir conn’ment à m’sieur Beaumont, mais la rage qu’y avait au fond d’lui lo’squ’ la pauv’ ado’ aux ch’veux châtain était à ses pieds, humiliée, veut l’consumer et, avec un mépris flagrant su’ l’visage, y passe d’vant la chaise qui vient d’l’i êt’ assignée sans s’arrêter.
En apparence sûr d’lui alors qu’y flippe, il enlève la boge qui est posée su’ l’unique aut’ place vide et la vire par terre pour s’asseoir, récoltant au passage des r’gards furax d’la part d’son prof et d’l’élève dont il a jarté les affaires.
— Monsieur Laforêt, vous commencez très mal votre première journée parmi nous. J’ai dit, à côté de mademoiselle Lacroix !
Il essaye tant bin qu’mal de s’mord’ la langue pou’ s’forcer à s’taire, mais c’est plus fort qu’lui : y déteste les injustices et encore plus ceux qui les créent. Y sait que m’sieur Beaumont va d’suite l’dire à sa mère, car il a juste à s’rend’ en salle des profs pou’ l’i parler, et pourtant, y laisse ses émotions et son b’soin d’justice l’guider, coûte que coûte.
— J’aime pô les garces, dés’lé ! qu’y s’exclame avec un sourire dédaigneux su’ l’visage, son r’gard plongé dans c’ui d’celle qu’y pourra qu’haïr t’jou’ plus au fil des s’condes. Y t’dit quoi, l’Justin Bieber du pauv’, t’sais ? qu’y la provoque en jouant avec sa mèche, f’sant pouffer què’ques élèves. La lycéenne leur lance un r’gard noir, et y cessent d’suite d’rire, pis è’ r’porte son attention su’ lui.
— Coucouche panier, Médor ! qu’è’ s’énerve en se r’dressant viv’ment. J’ai soumis et dressé ta chérie, j’vais faire pareil avec toi, ça va pas faire deux plis ! qu’è’ gronde, la mâchoire serrée.
— Mademoiselle Lacroix ! Taisez-vous ! Vous réglerez ça dehors ! Quant à vous, monsieur Laforêt, une discussion à l’intercours s’impose, et bien-sûr, vous écopez de quatre heures de retenue !
— Hahah, bien fait, toutou !
Niels voit rouge : à cause de c’t’ ostie d’putain d’salope, sa promesse à sa mère a même pô t’nu cin’ minutes ! Des larmes d’rage au coin des yeux, y serre les poings, s’efforçant d’répliquer que tchi, ni à m’sieur Beaumont, ni à c’te fieffée[29] gredine[30] .
— Mademoiselle Lacroix, je vous avais prévenue… vous tiendrez compagnie à monsieur Laforêt en retenue pendant quatre heures samedi après-midi !
— Mais monsieur Beaumont, je…
— Mademoiselle Lacroix, vous venez de passer à huit heures de retenue !
L’air boudeur, la jolie blonde s’renfonce dans sa chaise, bras croisés, r’gard fixé su’ son cartab’[31] d’physique-chimie. Niels s’sent vengé, et il arrive pô à s’empêcher d’sourire. Elle a eu c’qu’elle méritait, esti !
Il obtempère enfin à la d’mande de m’sieur Beaumont, satisfait. Très lentement, y s’lève et part s’installer à la chaise qu’il aurait dû occuper dès l’départ sans faire d’vagues.
— Bien, puisque l’on peut désormais commencer… Monsieur Laforêt, je vous laisse vous présenter brièvement à la classe.
— Ouais, alors moi, c’est…
— Levez-vous, monsieur Laforêt.
Il obéit, s’ret’nant tant bin qu’mal d’souffler en l’vant les yeux au ciel.
— Moi, c’est…
— Tenez-vous droit, monsieur Laforêt.
— Moi, c’est Niels Laforêt. J’veux être avocat tantôt !
— Pssst, Charlotte, ça veut dire quoi, tantôt ? qu’une voix masculine murmure.
— J’ai deux frères, un grand pis un p’tit, Zachée pis Jacob. Et pis v’là tout, en fait… C’est t’y bon, j’peux m’tirer une bûche, m’sieur Beaumont ? qu’y dm’ande, en Jean-foutre.
— Hein ?
— Qu’è’ qu’y dit ?
— Quésaquo ?
— En Français de France, s’il vous plaît, monsieur Laforêt, qu’monsieur Beaumont exige en poussant d’un simple geste d’la main ses élèves à s’taire.
— Ah ouin, pardon. J’peux t’y don’ m’rasseoir ?
M’sieur Beaumont grimace, mais r’lève pô la formulation trop informelle d’son nouvel élève.
D’puis qu’il est enfant, Niels a beaucoup bourlingué avec sa famille : Canada, Nord d’la France, Sud d’la France, Massif Central, Suisse, Belgique, Pondichéry… Y mélange donc moult usages quand y s’exprime, et c’est pô t’jou’ évident pour lui de s’faire comprendre et d’comprendre les autr’.
— Vous pouvez vous rasseoir. Regardez avec mademoiselle Lacroix où nous en sommes dans le programme, et sans faire d’histoires, je vous prie.
À cont’cœur, Niels s’exécute, s’ret’nant à grand peine d’souffler d’agacement. D’un mouv’ment d’tête, y dégage son visage d’son éternelle mèche r’belle, pis r’ga’de sa voisine d’tab’ dans l’blanc des yeux. Y tente un sourire amical, mais il est chelou et forcé : ça se r’ssent, et ça, ça l’chie. Elle hausse les sourcils sans dire que tchi.
— Et sinon, t’as t’y un prénom ? qu’y murmure, pô s’faire choper pa’l’prof.
— Anaïs. Cherche pas à discuter, j’t’aime pas. On est voisins d’table, c’est tout. Alors maint'nant, tu fermes ta gueule et tu r'gardes mon cahier pour pouvoir suivre où on en est, capiche ? qu’è’ l’rembarre tout aussi bas.
— Ouin, ça va, calme-toi ma garce, t’es complèt'ment taberjaude, esti…
— Ta gueule, gros nase.
— Monsieur Laforêt et mademoiselle Lacroix, ne m’obligez pas à vous reprendre une troisième fois.
— Mais monsieur Beaum…
— Vous m’agacez fortement, mademoiselle Lacroix. Sortez de mon cours. Vous aussi, monsieur Laforêt. Oh, et vous venez non seulement de passer tous les deux à seize heures de retenue, mais je vous nomme désormais binômes d’exposés jusqu’à la fin de l’année ! Et bien sûr, vous allez en faire un pour jeudi prochain, sur ce que vous voulez concernant le programme étudié depuis le début de l’année. Monsieur Laforêt, ça ne vous dispense évidemment pas de venir me voir à l’intercours, nous sommes bien d’accords. Et maintenant, hors de ma vue, vous deux !
Què’ques s’condes, Niels reste interdit, observant la moustache frémissante du prof. Il emboîte l’pas d’sa camarade infernale qu’lorsqu’è’ l’bouscule en s’exclamant :
— Bouge-toi l’gras, grande asperge, t’as pas entendu M’sieur Beaumont ?
— J’t’emmerde, raclure d’bidet !
— J’AI DIT DEHOOOOOOOOOOOOOOORS ! qu’monsieur Beaumont hurle en les poussant hors d’la pièce avant d’leur claquer la po’te au visage.
Après un r’gard furax, Anaïs saisit fort’ment Niels pa’ l’poignet et l’tire en arrière, manquant l’faire s’ramasser. Y se r’tourne, son poignet t’jou’ prisonnier d’la forte poigne d’la jeune lycéenne, et s’voit obligé d’la suiv’ d’un pas très rapide, même pou’ lui.
Très vite, y s’sent piégé dans un dédale d’couloirs et d’escaliers, qu’y z’empruntent un à un sans qu’il a jamais l’temps de s’repérer. Final’ment, y z’arrivent d’vant une cafétéria, où s’regroupent les élèves qu’ont pô cours et qui souhaitent pô s’rend’ à l’étude.
— Heu, dans mon ancien lycée, on…
— Ta gueule.
— Calme ta joie. Et pis lâche-moi l’poignet tantôt, ok ?
— Écoute, j’compte pas ram’ner un billet d’absence à mon père, en plus des seize heures de colle que j’vais m’taper quatre sam'dis d’suite à cause de toi !
— À cause d’moi ‽ T’es t’y pô sérieuse, là ‽ T’avais juste à la fermer et j’aurais été seul en ret'nue ! Esti !
Leurs deux visages sont si près l’un d’l’aut’ qu’leurs nez s’frôlent.
Y s’pince l’arête du sien pou’ r’prend’ son calme et continue, d’une voix plus posée.
— T’peux tu au moins m’dire qui est c’te fille et pourquoi t’es t’y don’ comme ça avec ‽ T’sais, sans ça, j’t’aurais sans doute appréciée d’suite.
È’ l’regarde fix’ment, les sourcils froncés, pis, après une brève hésitation, è’ soupire et consent enfin à répondre.
— C’est Azalée Fontaine. On était meilleures amies de la maternelle jusqu’au CM2. Elle est restée ringarde. Pas moi.
— Y a rien d’plus… profond ? C’est juste ça ?
— Tu m’traites de superficielle, là ‽ Blaireau !
— Mais nan, j’essaye de… com... prendre…
Anaïs, furibarde, l’écoute d’jà p’us. L’dos tourné, è’ jauge la pièce du r’gard, à la r’chè’che d’què’qu’un, ou d’què’qu’chose. L’air satisfait, è’ claque sa langue cont’ son palais et ordonne, incisive :
— Ramène-toi !
— Ch’uis pô un ch'val, qu’Niels marmonne dans sa barbe, obtempérant quand même, soucieux de c’qui l’attend, s’laissant une fois d’plus tirer pa’ l’poignet.
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[1] Juron blasphématoire familier pouvant s’assimiler à « nom de Dieu » et dont une variante est « crévindieu »
[2] Sacre québécois
[3] Idem
[4] Voiture
[5] Puis
[6] Beaucoup, très. Prend ici le sens de « de longues secondes »
[7] Sacre québécois
[8] Idem, dont les variantes sont esti, asti, sti, osti et estie
[9] Maison
[10] Rien
[11] Folle, dont la variante est taberjaunde
[12] J’ai eu la trouille
[13] Sacre québécois
[14] Fou
[15] Bientôt ou un peu plus tôt. Ici, bientôt
[16] Il pleut
[17] Un vent
[18] Couvre-toi
[19] Le personnage prononce « pense-z-à »
[20] Rien
[21] Cartable
[22] Niais, dont la variante et bredin
[23] Oreilles
[24] Perd la tête
[25] Fesses
[26] Sacre québécois
[27] Bien
[28] Erreur volontaire
[29] En parlant d’une personne atteinte d’un défaut ou considérée de façon négative
[30] Malhonnête
[31] Au Québec, classeur à anneaux : pour désigner un cartable, on dira « sac à dos » ou « serviette » dans certains cas.
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