2 Refuge [RÉÉCRITURE]
Dévastée, un torrent de larmes creusant ses joues rebondies, l’adolescente martyrisée se précipite en salle de permanence. En cet instant, cela est son seul refuge pour fuir ses bourreaux : les quatre jolies démones sont dans sa classe, et elle est dans l’absolue incapacité de soutenir leurs regards sans s’effondrer, or, elle le sait pertinemment, les filles ne se rendent jamais à l’étude, nonobstant les conseils des professeurs concernant leur avenir.
D’un mouvement rageur, elle extrait sa trousse et son énorme classeur vert pomme de son cartable : à cause de ces empêcheuses de tourner en rond, elle doit recommencer son devoir maison d’histoire-géographie. Il lui avait fallu des jours entiers pour rédiger une copie qu’elle jugeait imperfectible, donc cela la mettait encore davantage hors d’elle ! Elle avait mis tant de ferveur et de cœur à l’ouvrage alors que le sujet de cette dissertation ne l’inspirait pas le moins du monde… Absolument rien, voilà ce qu’elle a pu sauver de tout ce travail acharné. Aucune trace de ses efforts ne subsiste et, malgré son sérieux, son comportement irréprochable au point d’en faire se pâmer un Saint et ses résultats plus qu’excellents qui lui assurent le rang de première de toutes les classes de seconde réunies, il est indubitable dans son esprit que monsieur Lange ne laissera rien passer et que, avec l’intransigeance qui le caractérise, il lui mettra un zéro pointé, à elle ! le premier de sa misérable petite existence d’enfant modèle inutile, insignifiante, sans personnalité et haïe de ses pairs !
En outre, son cerveau tournant à plein régime la ramène incessamment à la question suivante : qui est donc ce garçon qui s’est interposé et du fait de qui tout va de mal en pis pour elle puisqu’il a mis les pieds dans le plat alors qu’elle ne lui a absolument rien demandé ? À cause de ce sot au grand cœur, il lui a fallu essuyer les coups, au lieu de se contenter (quelle ironie dans ce mot !) de reproduire une version aussi proche que possible de l’original de son devoir. Effectivement, face à l’alternative qui s’était présentée à elle il y a de cela pléthore de longues années déjà, elle avait sciemment opté pour l’obédience et la soumission, jouant parfaitement le rôle de petit chien fidèle que les quatre jolies démones veulent qu’elle soit quand elles s’adressent à elle et la martyrisent. À uriner contre le vent, on se rince les dents, mamie Agapé le lui a bien assez répété, et visiblement à raison !
Tout va bien ! Tout est désespérément normal ! Il n’y a rien à redire ! Que nenni[1] !
Elle serre si fort son crayon à papier qu’elle en brise le bois, s’en plantant un fin morceau pointu dans la peau de la main droite, entre le pouce et l’index. Alors qu’elle inspire longuement et bruyamment, sous la surprise provoquée par une douleur aussi vive que brève, soudaine et inattendue, plusieurs élèves se tournent vers elle pour la dévisager. Elle fait la moue en pestant dans un murmure indigné parfaitement audible de tout un chacun :
— Eh bien, qu’y y a-t-il ? Énergumènes acéphales !
L’œil réprobateur, la surveillante de la salle d’étude, les bras croisés, pianotant ses bras de ses index, s’approche promptement d’elle et se penche en avant pour positionner ses lèvres au niveau de l’oreille droite de l’adolescente, son souffle faisant frémir cette dernière lorsqu’elle profère l’avertissement suivant :
— Azalée, vous ne m’avez pas habituée à de tels comportements de votre part. Je vous conseille vivement de vous calmer immédiatement si vous ne voulez pas finir en retenue samedi après-midi. Vous perturbez le calme et le sérieux de la salle de permanence et c’est intolérable. De plus, il me semble que vous devriez être en cours et non ici en train de semer la zizanie alors que les autres étudiants travaillent assidûment et ont besoin de silence pour garde leur entière concentration. Filez, avant que je…
— Oui, mademoiselle Martins… l’interrompt abruptement Azalée, sa voix déformée par une frustration, une ire et une tristesse qu’elle est dans l’incapacité absolue de réprimer.
Avec des gestes vifs, tentant malgré tout de tempérer son humeur, elle commence à ranger ses affaires. Décidément, aujourd’hui, la planète entière lui en veut et vient lui chercher des noises… Elle n’a même plus de refuge pour se rassénérer et rédiger son devoir !
Elle sort de la pièce d’un pas rapide, signe de fureur chez elle. Elle n’a guère le temps de faire plus que quelques pas : la surveillante l’interpelle dans un cri, en courant derrière elle, ses talons claquant bruyamment sur le carrelage, puis sur le goudron.
— Azalée, un instant !
Azalée fait de son mieux pour simuler n’avoir rien entendu et poursuit son chemin.
— Mademoiselle Fontaine ! insiste la jeune femme, l’air sévère, son chignon, toujours tiré à quatre épingles en temps normal, complètement décoiffé, et l’un de ses escarpins, dont le talon s’est cassé, entre les mains.
Avec le sentiment que sa journée peut toujours aller de mal en pis, compte tenu de la manière dont elle a débuté, Azalée ne se retourne pas et accélère la cadence.
— Quatre heures de colle pour vous, Azalée Fontaine ! hurle la surveillante en réajustant sa jupe, laquelle, trop courte, est remontée et a laissé voir ses sous-vêtements alors qu’elle se baissait pour retirer sa seconde chaussure et en casser le talon.
Pour toute réponse, toujours de dos, Azalée fait un doigt d’honneur au-dessus de sa tête, perturbée par sa propre audace absolument inhabituelle et surprenante.
Pour préserver son calme et le contrôle, la jeune surveillante, sous les rires et quolibets de lycéens, reforme sur sa tête un chignon impeccable. Puis, sous les murmures et les sifflements des adolescents présents, elle s’empresse d’entrer dans la salle de permanence pour reprendre sa surveillance, le visage rubicond : elle est furieuse qu’une élève contre son autorité devant d’autres étudiants qui sont ravis d’avoir une occasion de rire d’elle. Tout en s’éloignant, les yeux embués de larmes et les poings crispés de rage, Azalée entend la jeune femme courir une ultime fois à l’extérieur de la salle de permanence et hurler, menaçant avec des heures de retenue, contre les garnements qui ont vu la scène et qui rient de plus belle en la provoquant.
Pour la première fois depuis le début de sa scolarité dans cet établissement, Azalée, quant à elle, entre dans la cafétéria, avec l’espoir de pouvoir y refaire sa copie sans être importunée.
Ses yeux azur scrutent la pièce et repèrent la table la plus isolée et loin du bruit. Avec un soupir de soulagement, elle se dirige vers cette place avec détermination.
Bien entendu, sa malchance va croissant et, lorsqu’elle n’est plus qu’à quelques mètres seulement de celle-ci, dans un éclat de rire, sa chevelure châtain clair virevoltant derrière elle, Anaïs s’y installe. Elle tient le poignet du garçon qui n’a pas hésité à la défier pour défendre Azalée.
L’infortunée a la sensation atroce de se liquéfier sur place, dans l’incapacité et de détourner le regard du couple, et de se mouvoir pour s’éloigner de cette scène aussi curieuse que désolante.
Inexplicablement, mais indubitablement, la félonie de ce jeune homme dont elle ignore même le prénom ravage son cœur déjà saccagé et cabossé, piétiné de tous. Décidément, il y a baleine sous gravillon… Pourquoi l’avoir défendue, si c’est pour, quelques instants plus tard, finir dans les filets de sa pire ennemie ? Pourquoi lui avoir tendu une main secourable, pour la trahir de la plus ignoble des manières juste après ? Certes, elle a refusé son aide, mais c’était évident qu’elle le ferait ! Il aurait dû comprendre ! Comme Axelle le comprend ! Elle, elle ne lui vient jamais publiquement en aide ! Elle œuvre dans l’ombre !
De surcroît, c’est bien sa veine… Anaïs devrait être, tout comme elle également, en cours avec monsieur Beaumont, et alors qu’hui elle ose enfin s’aventurer à l’intérieur de cette satanée cafétéria, en pensant être anonyme, et mieux encore, invisible, dans une foule de décérébrés fous furieux, elle repère la reine des abeilles du lycée, cela pique et lui donne le bourdon !
Elle a la sensation que ses oreilles saignent quand retentit le rire authentique de celle qui était autrefois sa meilleure amie. Avec un pincement au cœur, elle réalise qu’Anaïs n’a pas eu d’éclat de rire aussi puissant et vrai depuis pléthore d'années, et surtout, depuis bien avant qu’elles se déchirent et ne puissent faire preuve de rédemption l’une envers l’autre et se pardonner mutuellement.
Avec un goût prononcé de bile dans la gorge, Azalée se détourne enfin de la scène, sans savoir si elle est furieuse, déçue, triste ou résignée. Des tonnes de pensées se bousculent dans son esprit, si bien qu’elle est dans l’incapacité d’analyser ce qu’elle ressent exactement. Tout lui est confus, hormis cette nette impression aussi insensée qu’irrépressible de trahison.
Bousculant plusieurs étudiants sur son passage, elle se rue hors de la cafétéria : la fuite est sa meilleure, et en réalité sa seule, option. Son cœur est à deux doigts d’imploser et elle ne parvient pas à retrouver une respiration régulière.
Finalement, la porte d’un cabinet des toilettes des filles claque derrière elle, et elle se précipite sur le verrou. Le dos plaqué contre la porte, elle est dans l’impossibilité même d’ouïr son cœur palpiter, car son souffle est saccadé, rapide, irrégulier et bruyant. Pour ce qui est de ses jambes, elles flageolent. Elle se laisse donc glisser avec une extrême lenteur sur le sol crasseux.
Non, mais que croyait-elle donc ? Qui pourrait résister à Anaïs, et la défendre, elle, la misérable Azalée Fontaine ‽ Bien entendu, ce garçon a vite cédé au charme de la grande et svelte Anaïs et réalisé que la petite et grassouillette Azalée ne vaut rien, cela était à prédire !
Fébrile, elle extrait difficilement un petit carnet de son cartable sur lequel est écrit au blanc, de la main de sa parfaite triplette, Azora, « Journal d’une moins que rien ».
Le jour où Azora avait eu cette audace, Azalée avait été furieuse : sa sœur n’ignorait pas ô combien elle portait d’importance à ce carnet !
Puis elle s’était faite à l’idée : Azora ne faisait qu’énoncer tout haut une vérité que tout le monde connaissait déjà, après tout… et maintenant, elle trouve que ce journal est à son image.
Jour pourri no1916
Cher journal,
Je t’écris du fond des cabinets. Cela change quelque peu du gouffre. Les effluves qui s’en dégagent son tels mon état d’esprit. Je ne fais pas que puer la déjection. Je SUIS une déjection. Pendant quelques instants, j’ai songé que cela allait évoluer, avec l’arrivée de ce grand blond. Je l’ai immédiatement imaginé aussi beau à l’intérieur qu’il l’est à l’extérieur (et bon sang de bonsoir, il est divin !). Je me suis hautement fourvoyée. Je suis lamentable. Tous les gens magnifiques en surface sont-ils donc systématiquement gangrénés ou amputés du cœur ? Dois-je chercher la laideur physique pour trouver une âme pure ?
Des larmes font gondoler la page sur laquelle elle écrit et effacent l’encre sur leur passage. Elle referme le carnet et enfonce son visage dans ses genoux.
— Je n’y parviens plus… souffle-t-elle alors que ses ongles entrent douloureusement dans la peau de ses paumes pour lui rappeler qu’elle est en vie et que son calvaire n’est pas terminé. Ne cède pas… s’encourage-t-elle ensuite, ses pensées dirigées malgré elle vers la paire de ciseaux qu’elle a toujours dans sa poche.
Elle perd le contrôle, et pour ne pas essuyer une fois de plus une défaite face à la pulsion, elle s’arrache les petits cheveux qui poussent à la naissance de sa nuque. Sur son crâne, en plusieurs endroits, il y a des trous qu’elle s’acharne à dissimuler à tout prix.
— Eh frangine, ça va ‽ demande la voix douce d’Axelle, sa petite sœur, à travers la porte.
Azalée ne répond pas et se fige, espérant que cette dernière va la laisser seule.
— Pas la peine de faire la morte, Azalée, Soraya t’a vue entrer.
— Laisse-moi, s’il te plaît, je t’en conjure… implore Azalée dans un murmure tout juste audible pour elle-même.
— Si tu veux pas sortir, laisse-moi entrer, au moins…
À contrecœur, Azalée tourne le verrou. Elle connait Axelle par cœur, et celle-ci n’est pas du genre à abandonner.
L’air triste, la jolie collégienne entre et, sans se soucier de la porte restée grande ouverte ni du fait qu’elle ne devrait pas être dans la partie de l’établissement réservée aux lycéens, serre fort le visage de sa grande sœur contre son cœur.
Azalée pleure de plus belle. Axelle est la petite dernière, mais c’est, à n’en pas douter, la plus mature des quatre : elle aime ses trois sœurs plus que tout et, même si elle s’entend parfaitement avec Azora, jamais elle n’a approuvé son comportement envers Azalée. Azora, elle, répète sans cesse que ce sont de simples taquineries entre sœurs et que ce n’est rien de grave ni d’alarmant.
— Je t’aime ! affirme Axelle d’une voix forte en embrassant Azalée sur le front. Tu veux bien te confier à moi, si je t’emmène ailleurs ? Ça va te faire du bien. Me regarde pas comme ça, j’ai pas sport car je suis indisposée, ajoute-t-elle en faisant un clin d’œil.
Azalée sourit tristement et acquiesce. Axelle l’écoute attentivement, alors qu’elles sont assises, épaule contre épaule, sur le toit du bâtiment. L’endroit est interdit d’accès, mais Axelle a toujours aimé s’y rendre pour se détendre et observer les élèves et les professeurs, qui ne sont plus que de simples points dans la foule. Azalée, elle, déteste y monter. D’une part, elle a le vertige, et d’autre part, elle a peur de sauter dans un moment de désespoir.
Certes, elles sont loin du bord, mais Azalée lutte pour ne pas fixer son regard sur celui-ci. Axelle, tout au long de leur conversation, caresse le dos de la main de sa grande sœur.
— Tu sais c’est qui, le beau gars qui t’a défendue ?
— Non. Je ne veux pas savoir. C’est un fat, un couard et un traître.
— Azalée, laisse les gens t’aider. Laisse-les t’aimer. N’aille[2] pas peur. Je veux te donner deux missions aujourd’hui, d’accord ?
Azalée fronce les sourcils, méfiante. Axelle sourit et reprend la parole.
— D’abord, tu vas me faire un grand et beau sourire. Et un vrai. Après, tu vas aller parler à ce garçon et apprendre à le connaître. Et sans faire ta tête de mule ni lui montrer ton caractère de cochon !
Après un instant de réflexion, Azalée opine du chef. Puis elle tente un sourire, mais ce dernier est morne. Axelle lui caresse la joue, son regard azur embué de larmes solidaires de compassion, de tendresse et d’amour.
— Je t’aime et je veux te voir heureuse, Azalée.
— Je t’aime aussi, répond-elle, sans aucune hésitation mais la voix rauque d’émotions contenues trop longtemps.
— Oh et ! j’ai failli oublier ! Tiens ! s’écrie Axelle en extirpant une pile de feuilles de son cartable.
— Qu’est-ce que… Non, ce n’est pas possible, tu… Bigre, tu es la meilleure ! s’exclame Azalée avec enthousiasme en sautant au cou de sa petite sœur.
— Cette fois-ci, son sourire est sincère et éclatant.
— Comment tu as…
— J’ai entendu Azora se marrer au téléphone hier soir. Du coup, j’ai scanné ta copie dansmon ordinateur en cachette et je l’ai imprimée. C’est moins bien que la vraie copie mais tu es sortie du pétrin, je pense ! Et maintenant, fonce avant que la sonnerie retentisse, tu devrais pouvoir arriver en classe et donner ton devoir à temps !
Sa chevelure volant derrière elle, Azalée court comme si sa vie en dépendait, dévalant les escaliers aussi vite que cela lui est possible. À l’instant même où la sonnerie de fin d’intercours retentit, elle ouvre la porte de la salle de cours à la volée, faisant vibrer les murs. Ses camarades de classe, et une femme qu’elle ne connaît pas encore, la fixent, tout ébaubis.
— Je vous présente mes excuses, je… J’étais… Je ne… me sentais pas très bien…
— Entrez, restez pas au milieu ! s’impatiente la jeune femme. Vous autres, vous pouvez sortir vos copies et les placez en une pile ordonnée sur le bureau, et dans le calme ! Azalée Fontaine, vous me faites une très mauvaise première impression, vous savez. C’est dommage.
— Madame, je… J’ai une explication… Je… J’ai mon devoir d’histoire-géographie… J’ai dû… Je…
— Je n’ai pas terminé, Azalée. Je vous laisse une chance. Je veux bien croire que vous êtes dans un mauvais jour. La personne que je remplace semblait vous trouver de nombreuses qualités et vous notait très bien… Puis, de ce que je sais sur vous, vous avez un excellent bulletin scolaire, alors j’ai envie de vous donner le bénéfice du doute. Cela dit, ne me décevez pas, Azalée.Oh, et c’est mademoiselle Laforêt, pas madame. Je ne vous retiens pas plus longtemps, alors allez à votre place ! conclut mademoiselle Laforêt en faisant signe de la main à Azalée pour qu’elle s’installe.
Azalée reste perplexe quelques secondes, immobile. Puis, fébrile, elle pose son devoir maison sur le bureau, au-dessus de tous ceux de ses camarades.
— Merci, répond distraitement mademoiselle Laforêt, tandis qu’elle fait précéder le nom d’Azalée d’une croix rouge dans la liste des élèves de la classe.
— Merci à vous, madam… oiselle Laforêt, dit timidement Azalée avant de contourner le bureau et de s’asseoir du côté gauche de la table qui le jouxte.
Immédiatement, elle est comme happée par une foule hystérique et hostile alors qu’elle sait tous les regards sur elle. Plantant de nouveau ses ongles dans la paume de ses mains, elle sent son cœur s’affoler et sa respiration se saccader. Axelle avait réussi à la détendre, mais, même si c’était il y a quelques minutes seulement, elle a l’impression que cela fait une éternité.
À sa grande surprise, une main effleure la sienne et vient délicatement serrer le bout de ses doigts. Toute tremblante, elle lève les yeux et découvre, assis à sa droite, le bel inconnu. Elle fronce les sourcils, désappointée : elle ne peut pas voir ses yeux, qui sont dissimulés sous une mèche rebelle blond platine, et cela ne l’aide pas à le comprendre. Qui est-il, au juste ? Un ami ou un ennemi ? En cet instant, il a l’air si… parfait ! Elle est incapable de l’imaginer être l’ennemi de quiconque !
Et soudain, comme si le contact de sa main sur ses doigts la brûlait, elle retire hâtivement la sienne et, le teint de ses joues virant à l’écarlate, elle enfouit son visage dans son cartable sous prétexte d’en sortir ses affaires tandis que mademoiselle Laforêt efface le tableau noir pour y écrire son nom et se présenter à la classe.
Azalée est perdue. L’heure de classe a été à la fois la plus courte et la plus longue qu’elle a vécue jusqu’à présent. Mademoiselle Laforêt est fascinante, et Azalée se surprend à espérer que l’excellent monsieur Lange ne revienne pas. Malgré tout, bien que buvant ses paroles, Azalée ne pouvait s’empêcher de sans cesse laisser son regard dévier de ses notes pour se poser sur le visage du garçon, et une ribambelle de questions à son sujet venait l’envahir.
C’est d’un pas rapide et automatique que, sans songer à l’enfer qui l’entoure, fait exceptionnel, elle se réfugie dans le CDI, comme à son habitude lors des récréations. Le documentaliste a toujours été gentil et serviable avec elle, et elle apprécie discuter avec lui, quand il lui pose des questions pour l’inviter à s’exprimer. Il s’intéresse toujours à elle et, lorsqu’il s’enquiert de son état, physique ou psychique, il veut véritablement savoir la réponse. Certes, elle lui assure systématiquement que « Oui, ça va » en fuyant son regard, mais cela la rassénère.
Il l’apprécie, elle en mettrait sa main au feu. Sinon, pourquoi aurait-elle l’autorisation de rester avec lui pendant les récréations au lieu de devoir sortir, comme tout le monde ?
Demeurée immobile, le regard dans le vague, pendant plusieurs minutes, Azalée change de position sur sa chaise et, après avoir toussé, la main sur le cou, sort de nouveau son petit carnet de son cartable…
Cher journal,
Je ne t’ai rien relaté tout à l’heure.
Pour commencer, Azora a incorporé de la moutarde dans mon shampoing, pour changer. Au moins, cela a le mérite de la rendre heureuse. Que demande le peuple, n’est-il pas ? Ensuite, j’ai manqué le bus parce qu’elle avait caché mon cartable. Pour cela, elle a de l’imagination. Quand je suis enfin arrivée, j’ai réalisé que je n’avais plus ma copie dans mon cartable. Enfin, seulement quand il était trop tard. Id est, comme on dit… ou comme personne ne le dit hormis moi… Je n’ai pas compris immédiatement ce qu’Azora tendait à Anaïs. Son sourire sadique et sa question étrange m’ont mise sur la voie.
« — Prête à avoir la meilleure note de la classe en histoire, tête d’ampoule ? »
J’ai cru qu’elle bluffait. À chaque fois je me dis qu’elle est ma sœur et qu’elle n’oserait jamais aller aussi loin. Et à chaque fois j’ai le cœur brisé quand je comprends à quel point je ne suis rien pour elle. Néant. N.é.a.n.t.
Je me prends sa haine en pleine figure et de plein fouet, chaque jour que Dieu[3], et je m’acharne à avoir confiance en elle et à l’aimer de tout mon cœur… Bon sang, mais qu'est-ce qui cloche, chez moi ‽
Bref, tu t'en doutes, ma copie a fini en mille morceaux, et c'est de la main d'Azora qu'elle a été déchirée. Après, elle m’a poussée si fort que j’ai fini par terre comme la déjection que je suis. J’ai même failli baisser le short du beau garçon qui m’a défendue. D’abord, j’ai vu son regard furieux et j’ai cru qu’il allait m’incendier, mais il m’a voulu me protéger ! Si cela n’avait pas empiré la situation, j’aurais été reconnaissante, mais finalement, je me suis pris des coups à cause de lui.
« — Oublie pas où est ta place, fidèle toutou… ». Je ne risque pas d’oublier, au vu de la douleur endurée. De surcroît, j’ai d’énormes bleus !
C’est possible qu’Azora m’ait cassé un truc, dis ? Elle a été si violente !
Cela va mieux, mentalement. Je ne me suis pas mutilée. Axelle est toujours là pour moi. Elle sait les mots justes. Et puis elle a su pour les ciseaux. Comment a-t-elle deviné ? Elle me les prend à chaque fois, et je me suis ruinée à en racheter encore et encore !
D’ailleurs, je n’ai pas vérifié, mais je crois qu’elle a caché mon argent pour que j’arrête…
Alizée me manque. Je crois que c’est elle qui a le plus d’influence sur Azora. On a beau être triplettes, j’ai la sensation qu’Azora n’a qu’une jumelle en la personne d’Alizée : je ne suis qu’une inconnue qui leur ressemble en tous points.
Mais Alizée est dans un internat londonien depuis la sixième, et elle ne sait rien de ce qu’il se passe entre Azora et moi. Et j’ai fait jurer à Axelle de ne pas lui en souffler le moindre mot.
Fichtre, tout cela pour dire qu’Axelle m’a sauvé la mise à plus d’un titre aujourd’hui, et la journée ne fait que commencer ! Grâce à elle, j’ai pu rendre mon devoir d’histoire. Le professeur Lange avait insisté sur le fait que sa remplaçante récupérerait les copies quoi qu’il advienne.
La journée ne sera peut-être pas si pourrie que ça, finalement !
Azalée, avec un petit sourire confiant, se gratte le bout du nez et réajuste ses lunettes de travail. Elle ferme ensuite son petit carnet et se penche pour le ranger. C’est décidé, aujourd’hui, elle compte bien ne pas le ressortir de sitôt ! Et pourtant, elle se ravise et le rouvre.
PS : Je ne connais toujours pas son prénom, et à bien y songer je n’en ai cure : il a touché mes doigts ! C’était furtif, et je les ai immédiatement retirés, mais je sens encore l’électricité qui m’a parcouru le corps à cet instant ! Par moments, j’ai encore la sensation de sa peau contre la mienne !
Et tu sais quoi, journal ? Il l’a fait sciemment, il m’a sentie paniquer ! Je ne suis pas une lépreuse ou une pestiférée à ses yeux ! Combien ont fait des bonds et craché au sol pour conjurer la malédiction après m’avoir touchée par inadvertance… Pas lui ! Et dire que, depuis le départ, je suis furieuse contre lui, au point de l’avoir rejeté quand il m’a proposé son aide…
Axelle a raison, je dois m’ouvrir et le laisser entrer dans ma vie. Il a dû voir quelque chose de bon en moi, que je suis bien incapable de déceler, et s’il fait de nouveau un pas pour devenir mon ami, je ferai moi aussi un pas en avant, au lieu de faire trois bonds en arrière comme je le fais systématiquement depuis des années !
Journal, tu penses que c’est possible que, grâce à lui, Alizée ne me manque plus autant, et qu’Axelle ne soit pas ma seule alliée dans ce monde de fous qu’est le lycée ?
Je pars m’ouvrir au monde, et je compte bien te laisser fermé pour l’éternité, ciao journal !
Azalée, rayonnante, jette négligemment le carnet au fond de son cartable et s’apprête à se lever pour sortir du CDI. Soudain, elle sursaute. Elle n’avait pas vu le garçon qui se tient debout à côté d’elle, l’air mal à l’aise.
— Salut, tente-t-il avec un petit sourire, en faisant voler sa mèche blond platine pour dégager son regard et révéler de magnifiques yeux gris acier.
— Fichtre, tu m’as flanqué une de ses frousses, vraiment, quelle frayeur ! s’exclame Azalée dans un murmure, la main sur le cœur.
Elle vient de laisser échapper son cartable. Son carnet glisse aux pieds du beau blond, qu’elle reconnaît enfin. Il s’empresse de se baisser pour le ramasser.
— Je suis désolé… souffle-t-il, les sourcils froncés. Tu t’penses tu une moins qu’rien ? demande-t-il tristement, le regard fixé intensément sur la devanture du carnet.
— Je… Oui… Non… Palsambleu, qui es-tu ? panique Azalée en lui arrachant ledit carnet des mains pour le dissimuler à sa vue, alors même que le mal est déjà fait.
Avec une immense délicatesse, le gentil lycéen décide de ne pas insister et de simplement répondre à la question qu’elle vient de lui poser dans une tentative désespérée de faire diversion.
— Niels Laforêt. Toi, t’es tu Azalée ? J’viens m’excuser, pour c’mat’. Ça va t’y ? T’as t’y don’ pas trop mal ?
Azalée ouvre de grands yeux, étonnée. Comment connaît-il son prénom ? Pourquoi s’excuse-t-il ? Et quelle est cette étrange manière de s’exprimer qui le rend si adorable à ses yeux ? S’il est si gentil, pourquoi l’a-t-elle vu avec Anaïs à la cafétéria, alors même qu’ils auraient dû être en classe au lieu de batifoler ‽ Serait-ce un autre mauvais coup de cette démone qui a horreur que des gens puissent s’intéresser à elle, la défendre et même la trouver sympathique ? Ce garçon… Niels est à elle ! Elle ne le lui volera pas ! Elle s’en fera un allié ! Surtout, elle s’en fera un ami ! nn véritable ami ! Azora et elle étaient inséparables avant ! Et Anaïs était sa meilleure amie ! Elle était sa sœur de cœur ! Et allez savoir pourquoi, ces deux-là sont désormais rongées de haine à son égard… Avec lui, hors de question que cela se reproduise !
— Bigre de bigre, toi, tu t’excuses… mais il se trouve que c’est à moi de demander pardon ! Tu as voulu m’aider et j’ai mal réagi… Mais comment as-tu su que j’étais là ? répond-elle, déterminée à changer et à ne plus se laisser sombrer.
Jusqu’à présent, même le soutien indéfectible d’Axelle ne l’empêchait pas de songer à la mort et de vouloir s’y soumettre. Niels, incapable de ressentir de la haine, l’a défendue avec tant de ferveur qu’elle a envie d’y croire, et de se battre ! Elle a envie de vivre ! De vivre sans subir ! Jamais plus ! Elle a envie de l’aimer de tout son être, et de s’accrocher à lui comme une moule à son rocher. Elle le sent, il est son phare au cœur de la nuit, à elle, pauvre petite âme en perdition dans un océan de cruauté gratuite !
— J’te cherchais pô. J’me suis paumé, esti ! J’cherche la classe d’allemand, pour après la pause. J’me suis d’jà assez foutu dans l’marde d’puis c’mat’ pou’ pas avoir envie d’un r’tard une fois d’plus, viarge ! Ma mère va d’jà faire un arrêt cardiaque quand elle va savoir qu’j’ai d’jà seize heures d’colle !
Il interrompt le fil de ses pensées avec cette réponse. Elle lui sourit, tentant de retenir les perles d’espoir qu’elle sent poindre aux coins de ses yeux azur. Il lui renvoie son sourire. Un magnifique sourire. Un sourire authentique. Il attend patiemment, sans la bousculer ou lui demander quelque chose en retour. Son sourire à elle semble suffire à le rendre heureux, et pour la première fois depuis des années, dans ce monde, elle se sent enfin utile.
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[1] Rien
[2] Axelle fait une erreur de français
[3]Azalée oublie un mot, cela arrive parfois dans son journal intime, puisqu'elle écrit sous le coup d'émotions vives et intenses
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