La confession
Dans ma vie, peu de choses comptaient autant à mes yeux que ma Clio Série 2 grise, achetée d’occasion en excellent état, et mon petit appartement confortable que je louais à bon prix en centre-ville. Je l’avais généreusement décoré de figurines en vinyle sur les étagères et de guirlandes criardes au plafond. Mais le plus précieux de tous mes trésors, c’était mon job d’opérateur dans un célèbre parc d’attractions.
À mes vingt-deux ans, je ne savais toujours pas ce que je voulais faire de ma vie. J’avais suivi le parcours classique d’un étudiant sans grande conviction, repoussant l’inévitable moment de devoir faire des choix d’orientation. Je devais pourtant commencer à assurer mon indépendance financière, alors, après avoir distribué mon CV un peu partout, j’avais eu la chance d’entrer dans une entreprise aussi fascinante. Mon travail était simple, j’étais hôte d’accueil sur des roller-coster, il fallait faire bonne impression et être vigilant au bon déroulement des procédures. Dès mon premier jour, j’avais compris que l’ambiance de travail était détendue. La plupart de mes collègues étaient comme moi : des jeunes en contrat court, heureux de faire partie de ce monde enchanté. Le cadre joyeux du parc dont nous étions les garants nous donnait une profonde satisfaction. J’aimais mon travail, j’y mettais toute mon énergie, avec la fierté d’être un rouage essentiel de la magie du lieu.
J’étais un garçon rondouillard, pragmatique et plutôt casanier. J’adorais ma routine, mon petit cocon, et surtout collectionner des objets issus des franchises cultes que mon entreprise représentait. Films, jeux, figurines… Je consommais tout avec une avidité presque religieuse. Ma vie était simple, stable, et j’y trouvais un confort rassurant.
Bien sûr, tout n’était pas parfait. Certains managers profitaient de leur petite autorité pour tyranniser les employés les plus jeunes, mais c’était supportable. Mon contrat, déjà prolongé deux fois en un an, me laissait espérer un CDI. Un jour, qui sait, peut-être que, moi aussi, je deviendrai manager. J’aurais alors le droit de parler librement, d’avoir un peu plus de poids. Certains y étaient parvenus sans être particulièrement compétents, ce qui m’irritait profondément, car c’était l’image de mon entreprise qui en était la première victime.
Parmi mes collègues, il y avait de tout : des jeunes comme moi en contrat temporaire, ceux qui avaient décroché un CDI et qui, bien souvent, se relâchaient dans leur travail, quelques trentenaires qui construisaient leur carrière, et enfin quelques anciens, survivants des débuts du parc, qui se remémoraient l’ouverture, à une époque où je n’étais moi-même pas encore né. Je n’aimais évidemment pas tout le monde, j’avais des critères sélectifs, mais, parmi eux, une personne comptait plus que les autres.
Annabelle. L’une de mes plus proches collègues. Elle était arrivée en même temps que moi. Nous avions le même âge. Elle était grande et fine, blonde, avec un sourire éclatant, elle avait de belles pommettes bien rondes et un nez très étroit. Elle riait toujours d’un rire sur aigu que je connaissais par cœur. C’était un rayon de soleil que tous appréciaient. Il n’était pas rare d’entendre un nouveau déclarer, après quelques jours, qu’il était fou amoureux d’elle.
Pour moi, c’était différent. Je ne voulais pas juste être un énième prétendant éphémère. Je voulais partager mon quotidien avec elle, lui faire une place sur mes étagères trop remplies. C’était pour moi une preuve de respect bien plus grande qu’une déclaration hâtive.
Un soir, dans les vestiaires, alors que je me changeais après une longue journée de travail dans le froid, Kevin s’imposa à mes côtés.
Kevin… Il était arrivé un peu avant moi et avait obtenu un CDI en quelques semaines à peine. Depuis mon premier jour, il me considérait comme son ami sans que je n’aie rien fait pour. En vérité, il m’exaspérait.
Il était très grand, filiforme, avec des cheveux plaqués au gel et de petites lunettes aux verres trop épais. Ses dents trop avancées, retenues par un appareil, donnaient l’impression qu’elles allaient s’échapper d’un instant à l’autre. Il était bruyant, intrusif, lourdaud, mais surtout il était bête, et ne méritait pas son poste.
Il s’approcha de moi comme un bourrin et, comme à son habitude, il se lança dans un de ses monologues ennuyeux pendant qu’il enfilait sa tenue de cycliste. Il parlait de son trajet à vélo, puis enchaînait sur la comparaison des poitrines de nos collègues féminines. Il en parlait avec une passion gênante, sans se rendre compte du malaise qu’il instaurait. Je préférais l’ignorer, fuir ses conversations dès que possible, mais, quand il arrivait à me surprendre et me tenait la jambe, il fallait que je prenne mon mal en patience.
Je me rassurais au moins, ce pervers ne s’intéresserait pas à mon Annabelle, qui avait si peu de poitrine. Cette pensée-là me fit rougir, je m’interdisais de penser à Annabelle de cette façon, par respect et par amour sincère.
Ce soir-là, Kevin prit un ton plus grave et sembla vouloir confier la chose la plus profonde qu’il tenait en lui.
— Jonathan, je crois être tombé amoureux.
— Ah ouais ? fis-je, désintéressé. C’était quelque chose de courant avec un pervers pareil, pensais-je.
— J’aurais besoin de ton aide, mec, demanda-t-il douloureusement.
— Comment ça ?
Il hésita un instant avant de lâcher :
— C’est que… comment dire… T’es proche d’elle. Tu es son ami… alors peut-être que tu pourrais lui dire un truc sympa sur moi.
Je sentis une boule se former dans mon estomac.
— De qui tu parles ? demandai-je, espérant une réponse anodine.
— Annabelle, répondit-il en ajustant son casque qui lui donnait un air ridicule, un peu gêné.
Un silence tomba entre nous.
Je ne savais pas si je devais en rire ou paniquer. Il était évidemment hors de question que je sois l’intermédiaire d’un prétendant, encore moins d’un type comme Kevin. Depuis le temps que je trainais avec Annabelle sans jamais oser lui avouer mes sentiments, j’avais déjà eu droit à ce genre de situation. On m’avait envoyé comme messager plus d’une fois, me prenant pour un simple confident. Certains allaient même jusqu’à supposer que j’étais gay.
— Je ne pense pas que tu l’intéresses, dis-je en affichant un sourire crispé.
— Tu te trompes, mon pote. On a eu… une connexion, répondit-il d’un air rêveur.
— Une connexion ? dis-je en me raidissant.
Kevin jubila.
— Je suis désolé que tu le prennes mal, je pensais que tu avais compris que je n’étais pas comme toi et que moi, c’est les filles qui me plaisent. Ajouta-t-il comme ultime preuve de sa bêtise.
— Quelle connexion ? répondis-je sans relever, j’avais plus envie d’avoir le cœur net sur cette histoire que de justifier des choses évidentes.
— L’autre jour, dans la salle de pause, celle où les radiateurs sont toujours allumés à fond. J’ai surpris Annabelle. Elle a enlevé sa veste, en dessous elle n’avait qu’un petit haut avec un grand décolleté, et là… j’ai vu son tatouage, celui entre ses seins. Une rose. Juste là, bien au milieu. J’étais captivé. Elle m’a surpris la maté. Mais au lieu de s’énerver, elle m’a souri. Un sourire charmeur.
Il me regarda avec une certitude écœurante
— Je crois qu’elle pensait à la même chose que moi, si tu vois ce que je veux dire.
Je voyais très bien ce qu’il voulait dire et ça ne me plaisait pas beaucoup.
J’avais douloureusement écouté son récit avec attention, juste pour être sûr de pouvoir le réfuter avec force.
— À mon avis, tu as du mal interprété. Répondis-je enfin, catégorique.
— Je vais tenter ma chance avec elle à la fête des employés de ce week-end, annonça-t-il, insensible à ma réaction.
Je fis de mon mieux pour garder mon calme. Il ne fallait pas révéler mes sentiments à cause d’une bête jalousie excessive, je devais au contraire profiter de la confiance que Kevin me faisait pour me débarrasser de lui.
— Il n’a aucune chance avec elle, il n’a aucune chance avec elle, c’est évident. Il est laid et c’est un pervers répugnant, me répétais-je à moi-même.
Mais une voix interne à mes pensées répliqua :
— Oui, mais elle lui a souri…
Je secouai violemment la tête, comme pour chasser cette pensée parasite. Puis, dans un geste impulsif, je me frappai le crâne, espérant l’en faire sortir de force.
Kevin m'observa, inquiet. Il hésita un instant, puis préféra ne rien dire et s’éloigna. J’avais dû lui sembler fou.
J’étais sorti de mes gonds la veille face à Kevin, et cela m’avait mis de mauvaise humeur. Le seul à le remarquer fut Bilel, mon voisin de casier au vestiaire.
Bilel était un trentenaire un peu désabusé, petit, le teint basané, avec des yeux noir profond qui pouvaient être des soleils lorsqu’il vous appréciait ou de redoutables trous noirs capables d’aspirer toute vie s’il vous haïssait. Il était très sympa avec les plus jeunes, si charismatique que nous voulions tous être amis avec lui. Pourtant, il restait discret, et au fond, nous ne savions que peu de choses sur lui, ce qui n’empêchait pas sa prévenance et son humour. Ça lui donnait une posture de grand frère pour beaucoup d’entre nous. Moi, j’avais la chance de le croiser presque tous les jours au vestiaire, dans un cadre plus intime, mais nos échanges restaient brefs, en surface. Mais ces quelques mots suffisaient toujours à me réchauffer le cœur.
Ce matin-là, Bilel me dévisagea en refermant son casier.
— T’as une sale tête. Qu’est-ce qui te met de si mauvaise humeur ? D’habitude, t’es pas comme ça avant le boulot.
Je haussai les épaules. Je n’avais pas envie d’entrer dans les détails, mais je savais que parler à Bilel me ferait du bien. Alors, sans mentionner Annabelle, je lui livrai un bout de vérité.
— C’est rien… C’est juste que Kevin m’a gavé l’autre jour. Il parlait d’une fille et prétendait avoir une « connexion » avec elle… pour faire les trucs dégoûtants qu’il a toujours en tête. J’aime pas ce genre de comportement, c’est tout.
Bilel éclata de rire, visiblement surpris par mon honnêteté, mais content que je me confie.
— Ah, ce n’est que ça ! Je pensais que c’était à propos de ton contrat.
Son sourire, qui sous-entendait qu’il espérait me voir rejoindre l’équipe définitivement, me toucha.
— Tu sais, reprit-il, les mecs comme Kevin, qui parlent de femmes et de sexe à tout bout de champ, en général, ce sont ceux qui ne font jamais rien. Il essaie juste de t’impressionner. Te fais pas avoir.
Il me lança un sourire complice avant d’enlever son t-shirt pour se passer du déodorant sous les bras. Même dans ce geste anodin, il avait la classe.
— Toi, par contre, tu ne dis jamais rien à ce sujet, glissai-je en tentant une plaisanterie.
Il me fixa une seconde, surpris, avant d’éclater de rire. Puis, en finissant de s’habiller, il me lança un regard malicieux qui semblait dire : « Tu n’imagines même pas ce que je fais. »
Je n’avais jamais cherché à percer les mystères de Bilel, mais à cet instant, j’eus l’impression d’avoir franchi un cap dans notre relation. Il avait ri avec moi, et, en quelque sorte, je sentis que cela nous rapprocha.
Il passa près de moi, m’ébouriffa les cheveux et s’éloigna.
— Allez, magne-toi, on va être en retard.
Annotations
Versions