Une voix dans ma tête

10 minutes de lecture

Le briefing du matin était mené par le sous-manager Cyril. Quand on rencontrait Cyril pour la première fois, on ne pouvait pas douter de sa gentillesse. C’était un homme grand, légèrement dégarni sur le dessus, toujours une barbe de trois jours entretenue et des bras velus qui inspiraient confiance. Avec le temps, j’avais appris à voir clair dans son jeu : son apparente sympathie n’était qu’un masque. Derrière se cachait une facette plus dure, plus froide, celle de quelqu’un qui profitait de son poste pour asseoir son autorité. Un simple retard, une petite faute, et il pouvait aussi bien vous le signaler sur un ton léger que vous convoquer dans son bureau, où il vous fixerait droit dans les yeux, sa voix grave pesant sur vous, comme celle d’un père qui humilierait son enfant.

Il appliquait la politique de la tête du client. Parmi les employés, certaines têtes avaient sa préférence, principalement des filles plus jeunes que lui. C’était son vice, et jusqu’alors, personne n’y voyait rien de bien méchant.

Le briefing fut long, et l’hypocrisie de Cyril m’écœurait. À la fin, chacun partit rejoindre son poste pour la journée.

C’était l’une de ces belles journées où Annabelle et moi étions assignés ensemble. Une belle amitié s’était installée entre nous. Elle se confiait souvent à moi, et nous aimions nous moquer des garçons qui lui faisaient des avances ; j’ajoutais toujours un commentaire bien senti pour accentuer les défauts de mes rivaux. C’était un procédé efficace pour m’assurer le champ libre.

Un jour, elle m’avait confié l’une des sollicitations les plus graves qu’elle avait reçues : celle de Cyril.

Il lui avait envoyé des messages privés, très explicites, sur l’éventualité de se voir hors du travail. Annabelle avait eu trop peur pour le lui reprocher, car il était notre supérieur hiérarchique et elle ne voulait pas avoir de problèmes. Alors, elle lui avait répondu, sans jamais vraiment l’encourager, mais sans oser non plus couper court.

C’est à ce moment-là que j’avais compris la vraie nature de Cyril. Ça m’avait mis hors de moi et j’avais dit à Annabelle : « Je le déteste ce type, il est horrible. »

Je ne pouvais rien faire de plus contre lui. Je me contentais de lui lancer de mauvais regards en salle de briefing.

Ce jour-là, Annabelle m’en reparla. Bien sûr, je n’avais rien oublié. Pire encore, j’avais appris entre-temps que Cyril était marié et que sa femme attendait leur premier enfant.

— Elle est née hier soir, c’est une fille, m’apprit Annabelle.

— Comment tu le sais ? demandai-je, surpris.

Elle hésita, cherchant ses mots.

— Eh bien… Cyril m’a encore écrit hier soir.

Un frisson me parcourut.

— Il était étrange, il me disait des choses, comme quoi il m’aimait, et moi, je ne savais pas trop quoi lui répondre. Puis il m’a demandé si je pouvais lui envoyer une photo de moi. Je ne savais pas trop quoi faire.

— Une photo de toi ?

— Oui… J’ai fini par lui envoyer un selfie, en pensant que ça lui suffirait, et il m’a répondu avec une photo… Une photo de son pénis.

Un frisson d’écœurement me traversa à ses mots.

— QUOI ?! Mais c’est… c’est très grave ! Il faut en parler à la direction, c’est allé beaucoup trop loin !

Ma voix tremblait de colère.

Cyril avait dépassé toutes les limites. Le soir même de la naissance de sa fille, alors que sa femme était bloquée à l’hôpital, il en avait profité pour succomber à ses vices.

L’affaire resta entre Annabelle et moi, mais je sentis qu’elle ne souhaitait plus m’en parler. Sur le moment, elle avait été sous le choc, mais dans les jours qui suivirent, elle n’évoqua plus le sujet. Quand je lui demandai où en était l’affaire, elle haussa les épaules.

— Oh, ça va, Jonathan. En vrai, il est sympa, je ne voudrais pas qu’il se fasse virer pour si peu. Tu as vu son bébé, elle est vraiment trop mignonne. Non, vraiment, il ne mérite pas qu’on lui fasse ça.

Je restai sans voix. Ce qui me révoltait viscéralement semblait presque l’amuser. Pourquoi ne se défendait-elle pas ? Pourquoi excusait-elle cet homme infect ? Elle me donnait l’impression de n’être qu’une sorte de boule pleine de jalousie compressée, comme si mon indignation n’était qu’un caprice ridicule. Pourtant, mon raisonnement tenait du bon sens avant même d’être dicté par mes émotions personnelles.

Ce soir-là, je rentrai chez moi avec une angoisse gênante dans le ventre. Les récents événements tournaient en boucle dans ma tête.

J’avais trop tardé à avouer mes sentiments à Annabelle, et maintenant, ça me rongeait, je devais assister, impuissant, à toutes ces sollicitations extérieures qu’elle recevait. Je ne pouvais plus attendre. Je devais lui dire ce que je ressentais et la fête des employés de ce week-end était, comme l’avait prévu Kevin, l’occasion parfaite.

Si je n’avais rien dit jusqu’ici, ce n’était pas par manque d’envie, mais par peur. Peur d’un refus que je savais destructeur. Je rentrai dans ma forteresse de solitude, entouré de mes figurines et produits dérivés en tout genre qui remplissaient mon appartement. Ces objets avaient suffi, un temps, à combler un vide. Mais ce soir-là, ils ne pouvaient rien contre l’absence d’une Annabelle.

— Je devrais peut-être lui envoyer un message, pensais-je, une discussion simple et anodine, ne serait-ce que pour amorcer ma déclaration de ce week-end.

Je me ravisais, incapable de rédiger un message correct. Une autre voix, plus sournoise, s’immisça dans mon esprit.

— Elle préférerait sans doute recevoir la photo de ton pénis frétillant.

Je me frappai la tête avec le poing pour la faire taire. Pourquoi est-ce que ma pensée sortait de sous mon contrôle ?

C’était la deuxième fois cette semaine que cette voix intérieure surgissait pour me provoquer. Depuis quelque temps, j’avais remarqué ce phénomène étrange : ma pensée, qui m’avait toujours accompagné comme un simple outil de réflexion, semblait s’autonomiser, glissant insidieusement vers des provocations que je ne contrôlais pas.

J’avais toujours eu l’habitude de dialoguer avec moi-même. Enfant, j’étais solitaire, et je préférais discuter intérieurement plutôt que d’interagir avec les autres. Mes monologues prenaient la forme de questions et de réponses, comme si je conversais avec une autre version de moi-même, une version distincte, un autre moi qui n’étais pas vraiment moi. C’était une pratique de garçon solitaire, je le savais. Mais en grandissant, j’avais fini par l’accepter.

Je ne me rendais même plus compte quand cet autre moi glissait des pensées parasites dans mon esprit, des remarques incontrôlables et acides qui me faisaient souffrir. Je n’avais plus de contrôle sur ma voix interne, elle était devenue indépendante.

J’étais convaincu d’être victime d’une force extérieur, quelque chose de mystique. C’était la seule explication : cette entité s’était installée dans ma tête, se dissimulant derrière ma propre voix pour tromper ma vigilance et troubler mes pensées.

— QU’EST-CE QUE TU ME VEUX ? criai-je comme un damné, brisant le silence froid de mon appartement.

— Calme-toi, mon grand.

C’était ma voix. La même. Mais sur un ton différent. Assuré, presque condescendant.

— Je ne suis pas ton ennemi. Ajouta-t-elle

— C’est un mensonge. Tu me fais souffrir !

— Tu devrais pourtant prendre ma présence comme une force !

— Comme cette fois où j’étais au téléphone avec ma mère, et que, pendant qu’elle me parlait de son voisinage, tu n’as cessé de répéter en boucle : « Pourvu qu’elle crève vite, cette vieille salope » ?

— Oh, ça, c’était pour rire ! reconnut humblement la voix. Tu es trop sensible, Jo.

— Je ne veux plus t’entendre ! Je ne veux plus te parler ! hurlai-je, incapable de savoir si la conversation se déroulait uniquement dans ma tête ou si mes mots résonnaient à voix haute dans la pièce vide.

J’avais définitivement perdu le contrôle sur une partie de ma conscience.

Dormir suffirait à me laver de toute cette fatigue mentale accumulée, pensai-je, espérant récupérer la force nécessaire pour maintenir le contrôle sur cette voix intérieure dissidente.

Le matin suivant se pointa vite et, avec lui, les tracas ordinaires de la vie quotidienne. Une matinée grise, il faisait froid. Je m’habillai, déjeunai, me brossai les dents, tout cela dans un silence parfaitement maitrisé.

Si je me relâchais, je savais que je l’entendrais à nouveau. J’en étais sûr.

— Parle-moi, Jo. Sois pas salaud. On s’amuse bien, tout le deux.

Sa voix n’était qu’un écho lointain, assourdi. Je refusais de me laisser entraîner dans ce jeu. J’avais pris la décision de dompter le démon qui vivait en moi, car il m’était devenu insupportable de le laisser faire.

J’entrai dans ma Clio, elle sentait la fraise. Ça me rappelait le parfum d’Annabelle.

Une fois, je lui avais servi de chauffeur. Son odeur était restée dans la voiture, j’avais fini par acheter un arbre magique à suspendre au rétroviseur pour conserver une odeur semblable à celle que j’avais sentie ce jour-là.

La voiture eut un peu de mal à démarrer à cause du froid et de l’humidité hivernale. Dans un nuage de fumée grasse, je réussis à me mettre en route pour le travail.

Dans les vestiaires, je saluai Bilel, c’était toujours un rayon de soleil dans ma journée que de le croiser. Jusque-là, tout allait bien.

Aujourd’hui, je proposerais à Annabelle de m’accompagner à la soirée des employés. Naturellement, elle accepterait. C’était devenu notre rituel chaque année. Mais cette fois-là était d’autant plus importante puisque j’avais décidé de lui dire ce que je ressentais.

Annabelle resta proche de moi toute la journée. Elle me raconta s’être fait draguer de nouveau par des employés plus vieux et plus vicieux les uns que les autres. Elle en riait.

Je contins ma jalousie. J’avais besoin de me rassurer. Alors, il fallait que je tente quelque chose. Profitant du fait qu’elle ait laissé sa veste ouverte, je baissai légèrement les yeux pour jeter un regard furtif à son décollé. La rose était bien là, comme l’avait dit Kevin. Je tentai le tout pour le tout. Une conversation ambiguë, un jeu de séduction à peine voilé.

— Jolie rose, dis-je d’un ton suspendu.

Un silence. Puis, elle rougit.

— Merci, fit-elle en souriant.

Je pris ce sourire pour une acceptation à ce que je la regarde de cette façon, moins amical, plus érotique.

— Tu vois, c’est aussi ce qu’a vécu Kevin, ajouta la voix.

— Je voudrais qu’on aile ensemble à la soirée des employés, demandai-je brusquement.

— Oui, comme d’habitude, répondit-elle surprise.

Cyril apparut discrètement derrière moi. Il ne prêta aucune attention à Annabelle, comme s’il se forçait.

— Dis-moi jeune homme, je peux te parler un instant.

Ce n’était pas une question. Je le suivis bien docilement. Malgré l’aversion que j’avais à son égard, ça restait mon supérieur et je sentais une tension dans son ton, du genre qui pouvait me faire perdre mon contrat tant convoité.

Cyril m’invita à m’assoir face à lui, dans le petit bureau de la direction. Un espace exigu, oppressant. Je n’y avais été que de rares fois. J’avais toujours été un bon employé, jamais de retard, jamais d’incident.

Cyril s’installa après avoir préparé un café. Je détestais l’odeur du café. Il en but une grande gorgée. Je m’attendais à ce qu’il me questionne à propos de la photo immonde qu’il avait envoyée à Annabelle.

— Je vais aller droit au but, dit-il d’un air supérieur. Je n’aime pas beaucoup qu’on me jette des regards noirs pendant mes briefings. S’il y a quelque chose qui te déplaît, je t’écoute. C’est maintenant ou jamais.

Dans mon esprit, je hurlais, je lui crachais à la figure ce qu’il avait fait à Annabelle. Mais elle était la seule à avoir le droit de s’en plaindre. Et elle ne l’avait pas fait.

Si je voulais obtenir mon contrat, il valait mieux que je prenne sur moi. Je repensai à toutes ses fois où Cyril profitait de son poste pour être trop tactile avec des filles plus jeunes, ou trop indiscrètes sur leur sexualité. Personne ne lui disait jamais rien et je ne voulais pas être celui qui ouvrirait ce sac de nœuds. Sous le bureau, je serrais les poings, mais mon visage n’en montrait rien, j’étais résolu à ne pas me mêler de ces histoires.

— Je… m’en excuse, dis-je avec difficulté.

Suspendu à ma ceinture, je venais chercher du toucher mon trousseau de clés, celui nécessaire à l’ouverture des consoles électrique. Mes doigts effleuraient lentement leurs dents ciselées, j’en constatais sensuellement le tranchant. Puis, je les serrai fermement, comme une extension de mon poing.

— Tu devrais lui en donner un bon coup, Jo, souffla la voix.

Le portable de Cyril sonna. Il ne décrocha pas tout de suite. Il voyait bien qu’il dominait la situation. Il profita sadiquement de cet instant sans rien dire, en me fixant froidement dans les yeux. Le téléphone sonna dans le vide.

— Tu peux y retourner.

Je me levai, quittai la pièce sans un mot. Cyril décrocha, c’était sa femme. Avant de refermer la porte, je jetai un dernier regard en arrière.

— Allez, fais-le, Jo !

Je partis à mon poste, ignorant la voix.

J’avais été humilié. Pire encore, il m’avait rabaissé devant Annabelle. Il aurait pu venir me parler n’importe quand, mais c’est ce moment qu’il avait choisi pour montrer sa répugnante dominance. Annabelle, un peu gênée, m’interrogea.

— Qu’est-ce qu’il te voulait ?

— Rien, répondis-je sèchement.

— Je ne t’ai pas dit, au fait… dit-elle sur un ton de conversation légère pour changer de sujet, j’ai l’impression que Kevin me colle en ce moment,

Elle esquissa une grimace.

— Il me fixe en faisant des sourires gênants… Ça me dégoûte.

Mon regard abattu la dissuada de continuer.

Je détestais Cyril. Je détestais Kevin. Et pour la première fois, je regrettai de ne pas avoir suivi les conseils de la voix.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Erwan Mercier ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0