Chapitre 10 :

8 minutes de lecture

Jamaica Plain, Boston, Massachusetts

Adone :

Le ciel est voilé d'un épais brouillard alors que je quitte la ruelle adjacente au Brendan Behan Pub. Les mains dans les poches afin de dissimuler les meurtrissures sur mes phalanges, je tire une longue bouffée de nicotine de la cigarette coincée entre mes lèvres. J'expire lentement, encore galvanisé par les gémissements de douleur du connard qui vient de goutter à la fureur de mes poings. Mon sang est brûlant dans mes veines, à tel point que mon cœur semble sur le point d'imploser et ma queue, bandée, de trouer la toile de mon pantalon. Un sourire narquois, peut-être victorieux également, s'esquisse sur ma bouche quémandeuse d'une peau aussi bianca que la neige.

Sous mes paupières closes, le visage aux traits tirés par le plaisir de Fox défilent aussi vivement que lorsque je l'observais se faire baiser dans les chiottes du pub. Son regard polaire a croisé le mien à l'instant où sa jouissance explosait. Comme s'il avait senti ma présence, ses yeux se sont dressés pour plonger dans les miens à l'instant où son orgasme a jailli contre le mur de la cabine. La pudeur est probablement un mot dont il ignore la signification. Hypnotisé par le mouvement de ses hanches, j'ai imaginé mon bassin onduler contre ses reins. Puis, ses râles ont envahis mon esprit et m'ont ramené à notre instant de déraison passé près de son bureau quelques jours plus tôt.

Son rictus insolent m'a frappé aussi violemment qu'un coup de fouet alors qu'il m'a frôlé, en ignorant prodigieusement le type qui venait de le sauter comme un dingue.

Quelques minutes plus tôt.

— Tu as aimé le spectacle, Adone ? sussure-t-il en effleurant mon épaule.

— C'était divertissant, mais tu ne connaîtras le réel plaisir que lorsque je te pénétrerai sans relâche.

— Qu'attends-tu pour passer à l'action ? Je vais finir par croire que ce ne sont que de belles paroles, me défie-t-il en arquant un sourcil.

— Il me semble t'avoir déjà mentionné que je ne passerai pas après les déchets que tu sèmes.

— Dans ce cas, il fallait arriver plus tôt.

Son parfum éveille mes sens alors qu'il quitte les toilettes en claquant la porte. Je souris à mon reflet, le regard rivé vers le miroir trouble face à moi. Un mouvement attire mon attention. Lentement, je pivote vers le type fade et sans saveur qui vient de jouer avec ce qui m'appartient.

— Merde, braille-t-il en peinant à tenir droit sur ses jambes, j'ai oublié de lui demander son numéro.

— Son quoi ? ricané-je en lui faisant de l'ombre. Approche-toi de lui encore une fois et je t'arrache les dents une à une avec une clé à molette.

— T'es qui toi ?

Son regard torve et veiné de stries rougeâtres me dévisage. Les relents de l'alcool qu'il a ingurgité me brûlent les narines. Le dégoût est probablement lisible sur mon visage mais ne semble pas le perturber.

— Quelqu'un qui s'imagine en train de te couper les couilles pour avoir touché à ce qui est à moi.

Il vacille, me bouscule et se stabilise en enserrant la vasque. Il est si défoncé qu'il ne tient pas debout. Je me demande bien ce qui a pu passer par la tête de Volpe pour se faire soulever par une telle raclure. Est-il si désespérément bousillé pour avoir si peu d'exigences envers les couillons qui le bourrinent ?

— J'ai giclé dans le cul de ton mec, pouffe-t-il en se dirigeant vers la sortie.

Je clos les paupières, inspire longuement pour canaliser mes nerfs désormais à vif. Mon corps est si tendu que mes muscles hurlent de se soulager. Sans réfléchir davantage, je referme mes doigts autour des mèches auburn du déchet ambulant. Un cri de surprise lui échappe tandis que je le tire brusquement vers l'arrière. Mon poing s'abat sur l'angle de sa mâchoire avec une telle force qu'il s'écroule au sol. Les yeux exorbités, il lève une main vers sa joue qui bleuit à la vitesse de la lumière.

À défaut d'écraser cet enculé de Rayan qui flâne au bar comme si la vie était belle, c'est ce connard alcoolisé qui y passera. Ce n'est pas l'envie de buter ce prétentieux qui pense pouvoir pénétrer le cœur de Volpe qui me manque mais les ordres sont les ordres. J'ai déjà trop tiré sur la corde. Cette loque humaine n'est pas celui que je rêve d'exterminer mais il fera l'affaire pour me calmer durant quelques heures.

— T'es... t'es complètement malade !

— Tu n'as pas idée, approuvé-je en le redressant.

Un second coup lui explose le nez, des éclaboussures de sang jaillissent et me font frémir.

— Non, arr... arrête, pardon, vieux. Je ne...

Je ne le laisse pas terminer, lui assène un coup de pied si puissant dans l'estomac qu'il régurgite en sanglotant. Une moue écœurée se forme sur mon visage alors que je le toise en secouant la tête.

— Vraiment, je ne comprends pas pourquoi il t'a laissé le prendre.

— Je...

J'agrippe ses cheveux pour l'inciter à me regarder. Ses yeux larmoyants me donnent la nausée.

— Tu as de la chance, je suis plutôt de bonne humeur ce soir, lui assuré-je en inclinant la tête. Si je te surprends une nouvelle fois près de lui, je peux te garantir que tu passeras un sale quart d'heure.

Le filet de bave qui glisse le long de son menton et se mêle aux coulées de sang me retourne l'estomac. Je constate qu'il a souillé mes chaussures en gerbant et une nouvelle pulsion de rage me fait trembler.

— Putain, tu sais combien elles coûtent, puttana ?

Mon poing s'encastre une dernière fois contre sa mâchoire alors qu'un râle d'agonie s'élève de son corps immobile. Je me redresse, observe la tronche défigurée de celui qui a osé me défier et sors des toilettes après avoir craché à ses pieds.

Je détaille la salle du pub, cherche Fox du regard et constate qu'il n'est plus là. Rayan, suspendu aux lèvres d'un homme à la silhouette élancée, fait les yeux doux. Une envie de représailles fait battre mon cœur mais je me dois de patienter. Il baise Volpe, certes, et je ne le supporte pas, mais son cœur amoché sera mien. S'il pense me surpasser c'est qu'il ignore tout de celui qui l'autorise à le soulever pour alléger le poids des regrets.

Ce n'est pas de la jalousie mais une simple question de bon sens. Fox est à moi et même s'il n'en a pas encore totalement conscience, il le comprendra bien assez tôt et ne pourra plus jamais m'échapper.

Il est ma priorité.

Mon obsession maladive.

Ma propriété privée.

Je buterai, un à un, tous ceux qui l'ont profané en imaginant le posséder.

Sans perdre davangage de temps, j'évolue dans le couloir qui donne sur l'arrière et quitte les lieux en passant par l'issue de secours.

Je me débarrasse de la cigarette lorsque le filtre me brûle les lèvres. Un soupir et je prends la route. J'ai garé ma voiture dans la rue principale afin de passer inaperçu parmi la foule, bien que je n'en ai pas forcement besoin. Fox a parfaitement compris que je le suivais à la trace. Cela fait des années que ça dure mais c'est seulement il y a quelques semaines que j'ai pris la décision de sortir de l'ombre, au détriment de mon supérieur qui fera une scène monumentale lorsqu'il l'apprendra. Je perdrais sûrement une ou deux phalanges pour avoir dérogé à ses ordres mais mes désirs sont devenus plus grands que mes intérêts. Cette règle, il m'est impossible de la respecter.

Un craquement dans mon dos me fait m'immobiliser sur le trottoir. Le courant d'air amène jusqu'à moi une odeur qui m'est désormais familière. La moiteur de la brume se mêle à l'arôme de sa peau et me fait sourire.

— La discrétion n'est pas ton fort, m'amusé-je sans me retourner.

— J'avais espéré échanger les rôles.

Sa voix brisée par la fatigue me foudroie. S'il se la jouait séducteur et intrépide dans les toilettes du pub, il semble désormais assailli par l'épuisement qui ne le quitte jamais vraiment.

— Pourquoi es-tu encore là ?

Son soupir fait vriller mes sens alors qu'il apparaît sous mes yeux en m'effleurant pour la seconde fois de la soirée. Je baisse la tête pour l'observer, constatant que ses traits paraissent figés dans du marbre.

— Je t'attendais.

— Tu te sens comment après t'être fait baiser comme un chien contre la cabine d'un chiotte dégueulasse ?

— Comme un chien qui s'est fait baiser dans un chiotte dégueulasse, répète-t-il en grimaçant.

— Pourquoi t'infliges-tu toute cette misère alors que je pourrais être le seul à te martyriser ? m'enquiers-je en approchant mon visage du sien.

Son souffle se coupe tandis qu'il se dresse sur la pointe des pieds pour aligner nos regards.

— Tu ne m'as toujours pas ravagé.

— Ça ne saurait tarder.

— Ça t'a excité de me voir me déchirer sous les coups de reins d'un incapable ?

La colère s'immisce en moi. Pourquoi s'entête-t-il à me provoquer ? Un râle de lassitude me surprend alors que j'enserre sa gorge d'une poigne suffisamment forte pour qu'il grimace d'inconfort.

— Ce qui m'excite, bellezza, c'est de ratatiner chaque personne t'ayant ne serait-ce que désiré. Que n'as-tu pas compris lorsque j'ai affirmé que tu m'appartenais ?

— Je ne suis pas un objet, proteste-t-il d'une voix affaiblie par ma paume sur sa gorge délicate.

— Cesse d'être insolent, tu n'espères que ça.

— Alors, utilise-moi comme tu l'entends.

— Que lorsque le moment sera venu. Je ne te toucherai pas le temps que tu seras souillé par d'autres mains, articulé-je avec dégoût.

Sa peau s'échauffe sous mes doigts. Je resserre ma prise alors qu'il déglutit difficilement. Ses lèvres s'ouvrent, m'appellent à la décadence mais j'ignore mon envie brutale de l'embrasser pour expirer mon souffle sur sa joue.

— Ta... main, peine-t-il à murmurer. Elle est... blessée, et ton index est... sûrement cassé.

— Tu l'as laissé te prendre, je n'ai pas eu le choix que de le punir pour avoir pris ce qui est à moi.

— Il faut... nettoyer.

Je retire ma paume de sa gorge en soupirant. Je regrette déjà la texture veloutée de sa peau désormais rougie mais me retient de le caresser jusqu'à en perdre la raison.

— C'est superficiel.

— Tu saignes, contre-t-il en massant son cou. Mon appartement n'est pas bien loin, mais tu le sais, n'est-ce pas ?

— C'est une invitation ? soufflé-je à l'orée de son visage.

— Tes plaies vont s'infecter si tu ne les nettoies pas. Comme je te l'ai dit, ton doigt est sûrement cassé. Je n'ose pas imaginer la tronche du type que tu as éclaté.

— Tant mieux puisque tu ne le verras plus. Je suis certain que tu as déjà oublié la tête qu'il avait alors qu'il te culbutait.

— Je ne voyais que toi, comment pourrais-je m'en souvenir ? J'ai senti ton regard sur moi chaque seconde durant cette échange pathétique.

— Si c'était pathétique, alors, pourquoi tu as continué jusqu'à jouir ?

— Parce que tu étais là. Maintenant viens avec moi, on a une main à bander.

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