[A1] Scène 10 : Hortense
Hortense, Stanislas et Aliane Wickley, Lui, Mariel
Ae 3889 – cal XXIII
La cause de ce bruit apparut soudain au bout de la galerie nord. Un portail s’ouvrit aussi vite qu’il se referma, dans un flash. Une ombre en surgit à vive allure, franchissant la barrière de cristal. Perché sur un bâton, l’intrus exécuta un demi-tour dans les airs avant de stabiliser son vol et de mettre pied à terre. Hortense et les autres rescapées eurent un mouvement de recul. Stanislas bondit comme un ressort :
« Maman ! »
Il se précipita vers sa mère qui, de fait, se trouvait dans les bras du nouveau venu. Hortense n’en croyait pas ses yeux. Encore sonnée, Aliane retrouva la terre ferme à son tour, juste à temps pour réceptionner son fils dans ses bras maladroits et le serrer contre elle avec des gestes aussi confus que précipités. Les réfugiés de L’Harkoride n’abaissèrent pas leurs armes pour autant, méfiant à l’égard de celui qui l’avait ramenée. Caché derrière d’épaisses lunettes de vol et une écharpe verte, son visage était inaccessible. Il fit un geste et son étrange canne revint dans sa main d’elle-même. Son pommeau, rond, complexe et volumineux, était trop brillant pour être un métal ordinaire. Il pinça son chapeau en guise de salut mais personne ne le lui rendit. Hortense elle-même ne bougea pas d’un pouce, même lorsque sa mère se précipita sur elle pour s’assurer qu’elle allait bien.
« Je viens en paix », entendit-on de sous l’écharpe verte.
Il leva les mains en gage de bonne foi. Les autres le gardèrent en joue.
« C’est un Cosmo », souffla quelqu’un.
Hortense sourcilla. Elle n’avait jamais rencontré de Cosmologue auparavant. Son père, lui-même descendant de cette caste, lui avait parlé de ces néantides qui maîtrisaient l’Espace. Tout comme les Chronologues, ils appartenaient à la Trikêtre mais, contrairement à eux, ils étaient restés fidèles à la Société.
Cependant, Aliane semblait s’être remise de ses émotions :
« Il faut absolument partir d’ici, annonça-t-elle malgré sa voix tremblante. L’armée de Hibenquicks et un vaisseau de l’Inkorporation sont en route ! Ils seront là d’une minute à l’autre !
— Où est Édouard ?
— Je… »
Elle jeta un regard déboussolé à l’homme qui l’avait ramenée. Ce dernier prit la parole :
« Le néantide de Sens mêlé Édouard Kristof Warfler fait l’objet d’un mandat d’arrêt lancé conjointement par la Société et l’Institut néantide depuis maintenant dix cycles. Il a été condamné à l’Absorption par contumace pour homicide et dégradation volontaire d’une dimension. Une opération militaire bilatérale impliquant le comté de Brelheim et l’Inkorporation est actuellement en cours pour l’arrêter. J’ai là un article de journal qui relate les faits. »
Il tira de sous son manteau la page dudit journal qui se suspendit en l’air, à la vue de tous. Accrochée au papier, une petite boule de poil grise se débattait en poussant des miaulements. Le Cosmologue s’empressa de l’attraper et de la remettre sous son manteau, comme si de rien n’était.
« Si vous décidez d’interférer ou de vous rendre avec lui, je doute que l’on vous épargne, prévint-t-il.
— Vous travaillez pour eux ? l’accusa quelqu’un.
— Oui et non : j’effectue des maraudes pour l’Institut, seuls les contrevenants aux lois de la Trikêtre et les anomalies de l’Espace sont concernés par mon périmètre d’action, se défendit-il. J’ose espérer que personne d’autre ici ne s’est rendu coupable de crimes semblables à ceux du sieur Warfler. Si je suis ici, c’est uniquement pour aider cette dame de la Chronologie et ses enfants à quitter les lieux. Je suis prêt à en faire de même pour toute la colonie. »
Vague de murmures stupéfaits. Hortense sentit la foudre la traverser en entendant cela : Sa mère avait perdu la tête ! L’inconnu se tourna d’ailleurs vers Aliane :
« Si vous le permettez, je me charge de vous exfiltrer d’ici. »
Il esquissa un geste : un portail s’ouvrit derrière lui en spiralant, jetant une lumière dorée qui ricocha sur les parois de la Chambre de cristal. Hortense se souvint des portails dont son père avait parlé et recula avec méfiance. Peut-être qu’une armée les attendait de l’autre côté, ou pire.
« Ce passage conduit à La Faille, une colonie officieuse où vous devriez trouver refuge, annonça le Cosmologue masqué. Il faut faire vite, le vaisseau de l’Inkorporation est tout proche !
— Qui nous dit que ce n’est pas un piège ?
— Je vous laisse vérifier ce qu’il y a de l’autre côté, les invita-t-il. La Faille est totalement inconnue de la Société et acquise à la cause Indocile depuis longtemps. C’est votre seule chance de vous échapper. »
Il s’écarta de quelques pas, laissant la voie libre. Échanges de regards circonspects entre les habitants. Mariel s’avança :
« Je connais cet endroit. S’il s’avère que vous nous mentez, je vous empalerai sur-le-champ. Je suis d’un âge avancé, la Punition ne m’effraie pas.
— À votre guise. » permit-il.
La doyenne s’approcha alors du portail et le franchit prudemment. Après quelques secondes de flottement, elle reparut, indemne.
« C’est bien La Faille, ça ne fait pas de doute ! Allez, vous autres ! C’est votre dernière chance si vous voulez survivre ! »
Hortense ne l’aurait pas parié et, pourtant, les derniers survivants de L’Harkoride se précipitèrent vers le portail pour disparaître de l’autre côté, dans un monde parfaitement inconnu. Cela ne pouvait pas se terminer ainsi ! Cette colonie était sa seule maison, son unique repère après son père. Elle voulut s’interposer mais sa mère la retint. La foule s’engouffra avant même qu’elle n’ait eu le temps de l’arrêter. Sa colonie se dispersait loin d’elle, loin de tous ses espoirs de revoir son père revenir et leur vie reprendre son cours. Elle ne pouvait rien faire pour l’empêcher. Amère, elle repoussa Aliane et lui jeta un regard noir :
« Pourquoi as-tu ramené ce type ici ? Papa devait s’occuper des assaillants. Il doit revenir…
— Votre père ne reviendra pas, Hortense, dénia Aliane et serrant Stanislas contre elle. Il s’est livré aux autorités, c’est trop tard pour lui.
— Espèce de menteuse ! C’est toi qui l’as trahi ! Tu as quitté les montagnes juste pour ça, avoue-le !
— Navré de devoir vous presser, mais vous n’allez pas avec eux ? s’enquit l’inconnu en haut-de-forme.
— Je ne peux pas me rendre là-bas, déplora Aliane. Je ne suis pas la bienvenue chez les Indociles. Ils ne me laisseront pas pénétrer sur le territoire, en tout cas pas vivante.
— C’est la même chose pour moi, ajouta Mariel qui, de fait, était resté avec eux. Je suis une ressortissante de la République chtonienne. Les gens comme moi ne sont pas tranquilles, à La Faille.
— Je vois, mais je ne peux décemment pas vous laisser ici, objecta le Cosmologue. Vous et les enfants êtes en grand danger. N’y a-t-il pas un endroit où vous pensez être bien reçues ? Des gens qui vous voudraient du bien ? Le cas échéant, je peux peut-être vous cacher temporairement, mais... »
Hortense vit sa mère hésiter. Elle en profita pour s’interposer de nouveau :
— Nous n’irons nulle part sans notre père.
— Le sieur Warfler est condamné, je regrette, rappela l’inconnu.
— Je m’en fiche ! Je ne bougerai pas d’ici !
— Hortense, c’est stupide, tu vas te faire tuer, la réprimanda sa mère.
— Ça m’est égal. Je ne partirai pas sans papa ! »
Aliane l’ignora. Elle avait pris sa décision :
« Connaissez-vous la dimension de la Versatile ?
— Je m’y suis rendu plusieurs fois, oui, répondit le Cosmologue. Je peux ouvrir un passage vers l’île continentale, si cela vous convient.
— Si ce n’est pas dans un lieu civilisé, ce serait parfait, accepta Aliane. Ma famille d’adoption vit à l’écart du chef-lieu, sur la côte ouest de l’île d’Espérance. Ce sont les seules personnes de confiance que je connaisse et qui pourraient nous accueillir.
— Quant à moi, je reste ici, déclara Mariel. La Draconienne est la seule terre qui ait jamais voulu de moi. Je ne l’abandonnerai pas avant d’en avoir fait mon tombeau.
— Fort bien ! »
Le maraudeur en haut-de-forme réitéra son dernier signe et un second portail s’ouvrit derrière eux. Une teinte bleutée s’y peignit. Aliane saisit ses enfants par la main mais Hortense la rejeta de nouveau. Il était hors de question qu’elle quittât la Draconienne et sa colonie, encore moins pour vivre avec des homines et sans son père. Si Mariel restait, elle resterait aussi. Son frère lui-même s’inquiéta soudain de laisser leur mentor derrière eux, mais leur mère les tirait déjà à sa suite. Un bruit sourd retentit au-dessus d’eux.
« Ils sont aux abords du volcan, alerta le Cosmologue. Vous devez y aller, vite ! J’essaierai de passer dans la dimension sous deux jours pour m’assurer que vous êtes bien en sécurité.
— Merci, je… je ne sais comment vous remercier ! balbutia Aliane avant de passer le portail.
— Vivez, c’est tout ce qui m’importe !
— Adieu Aliane ! Au revoir, les enfants ! » lança Mariel avec émotion.
Le passage se referma derrière eux et ils disparurent.
Hortense fut d’abord frappée par le changement de température. L’air était tiède, ici, malgré la légère brise qui filait entre les arbres, s’entremêlant aux derniers rayons d’un radius déclinant. Une odeur résineuse et un bruit de remous lointains, couplés aux bourdonnements d’entomes par milliers, accompagnèrent cette nouvelle sensation. Ils se trouvaient dans une forêt de pins et de palmiers, non loin d’une falaise au-delà de laquelle l’eau s’étendait à perte de vue. Son frère, à côté d’elle, pleurait d’avoir laissé Mariel derrière eux. Aliane le consolait en vain.
« Où est-ce qu’on est ? s’enquit la jeune néantide avec crainte.
— En la Versatile, lui assura Aliane tout en berçant son frère. Je ne connais pas cette partie de la forêt mais, en suivant la côte, nous devrions retrouver la maison.
— Ça ne rime à rien d’aller là-bas ! éclata Hortense. Ce sont des homines ! Ils nous tueront !
— Peut-être qu’ils sont toujours là, poursuivit sa mère. Ce sont des gens bien. Ils tenaient à moi.
— Tu n’entends donc rien !
— Il suffit, Hortense, l’interrompit Aliane en durcissant le ton. L’île d’Espérance n’est pas bien grande et plutôt fréquentée. Si tu préfères attendre que de parfaits inconnus viennent te chercher, libre à toi. Ton frère et moi ne t’attendrons pas. »
Elle prit la main de Stanislas qui reniflait toujours la perte de Mariel, puis tous deux partirent en direction de la mer.
Hortense resserra ses bras autour d’elle. Malgré sa tiédeur, la brise lui gelait les os, soudain plus fraîche, plus puissante. Elle ne savait que faire. Elle ne connaissait rien d’autre que la dimension de la Draconienne, le Mont Harkor, ses montagnes et la poudre grise qui s’y amoncelait en flottant. Ces arbres, avec leurs écorces craquelées et leurs épines vert tendre, n’avait rien à voir avec les hauts sapins dégarnis de la forêt de Baelfire. Ici, elle était perdue. Elle n’était plus rien. Elle jeta un regard désespéré aux alentours, comme si un portail quelconque y était encore ouvert. Peut-être aurait-elle dû suivre les autres habitants de L’Harkoride vers cette colonie officieuse. Peut-être aurait-elle dû rester avec Mariel. Son père l’aurait-il voulu ? Elle n’en savait plus rien. La seule guide qu’il lui restait, désormais, dans cette dimension inconnue, c’était sa mère et la direction qu’elle venait de leur faire prendre ne lui disait rien. En proie au chagrin comme à l’incertitude, Hortense prit à son tour le chemin de la côte, sur les traces d’Aliane Wickley.
FIN DE L’ACTE I
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