Chapitre 1 : La gondole des amants
La tournée de promotion du dernier best-seller de Tony Volli, Les désirs de l’ombre, est, une fois de plus, un véritable triomphe. Son éditrice, Anne-Marie Galland, l’a appelé hier, les ventes continuent de s’envoler, dépassant à présent celles de son précédent roman, La crique des secrets. Depuis quinze ans, le succès de l’écrivain ne se dément pas. Son public, essentiellement féminin, attend avec impatience le troisième volet des aventures sentimentales de Déborah, la comtesse aux pieds nus. Tony vient de fêter ses 45 ans. Il devrait être fou de joie et pourtant, son moral est au plus bas. Il n’a rien écrit depuis deux ans. Il connaît la fameuse panne d’inspiration. Son esprit créatif est au point mort. Tout début d’histoire finit à la poubelle. David Sheiffer, son meilleur ami, a beau le rassurer, rien y fait. Pour son éditrice, cette période doit cesser, il faut faire quelque chose pour le motiver.
Elle organise une conférence de presse dans un grand hôtel parisien, suivi d’une soirée festive. Des journalistes enthousiastes, triés sur le volet, bombardent Tony de questions. Il se plie à l’exercice avec facilité et sourire, en lâchant l’information tant attendue, le titre de prochain roman : La gondole des amants. Il s’en veut terriblement d’avoir été complice de cette mascarade. Comment a-t-il pu croire que cela lui redonnerait l’étincelle tant attendue pour rebondir ? Ce sacrifice risque de lui coûter cher. Il sait que son éditrice pense avoir fait le bon choix, mais lui n’est pas du tout convaincu. D’autant plus qu’il n’est pas dupe de la stratégie employée : les paillettes pour masquer les ombres.
Le succès fulgurant, jamais démenti d’un écrivain sorti de nulle part n’a que trop duré. Malgré des ventes faramineuses et des traductions en plus de quinze langues, son dernier livre a, pour la première fois, essuyé des critiques mitigées, à commencer par les magazines qui ont l’habitude de le soutenir. Contrairement à son éditrice, Tony Volli ne peut pas leur en vouloir. Sa recette commence sérieusement à sentir le réchauffé. En ce début de millénaire, le roman sentimental gentillet se fait damer le pion par le roman sulfureux et décomplexé qui émerge lentement, mais sûrement sur les tables des libraires. Heureusement, son éditrice ne lui a jamais demandé d'aller sur ce terrain-là. Écrire des histoires d’amours torturées et tortueuses avec son lot de jeux de domination et de violences, qu'elles soient physiques, psychologiques ou sexuelles, il en aurait été incapable.
La soirée de cette conférence de presse est un vrai supplice. Tony doit subir l’éternelle bande de faux-culs et autres écrivains qui un jour ou l’autre, il en est sûr, auront sa peau. Nombreux sont prêts à prendre sa place en tête des ventes. Habitué à ce genre d’évènements, il se jure mentalement de ne plus participer à cette comédie grossière, quitte à avoir sa première grosse dispute avec Anne-Marie. David, une fois de plus, est là pour tempérer sa vision noire des choses et le soutenir, tel un garde du corps.
Les semaines suivantes sont épuisantes psychologiquement. Tony ne cesse de recevoir des lettres de fans exprimant leur joie de le lire prochainement ou celles de soutien de ses amis. Il devrait être rassuré. Mais cette montagne de courrier ne fait que l’accabler davantage et lui mettre la pression. Sans compter les nuits épouvantables qu’il enchaîne, où il fait inlassablement le même cauchemar, traumatisme de cette soirée éditoriale.
Celui-ci commence inévitablement par cette meute étouffante de journalistes, puis par son ivresse prononcée, et se poursuit par son esclandre avec ce fumier de journaliste en vogue, Jean-Patrick Delarue. Son rêve continue par un réveil dans une chambre d’hôtel, avec à ses côtés, un parfait inconnu dans son lit. Un éphèbe, d’une vingtaine d'années, aux cheveux peroxydés qui lui sourit en le prenant en photo dans son plus simple appareil. Outré, Tony lui hurle dessus pour le faire cesser. Pas du tout impressionné, le jeune homme lui fait du chantage, en le menaçant de divulguer ses photos à la presse. Pour finir, Tony se voit courir nu après lui, dans les interminables couloirs de l’hôtel, tentant en vain de le rattrape .
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