Chapitre 3 : L'arrivée
Le lendemain, Suzanne Landrieux l'attend à la gare, un panneau au-dessus de sa tête, sur lequel est écrit son prénom. Il s’en amuse, tout en appréciant le geste. La soixantaine passée, c’est une provinciale rondelette, au visage avenant, malgré un sourire crispé. Elle le regarde avec l'air à la fois timide et curieuse des personnes qui, se retrouvant face à une célébrité, vérifient que celle-ci correspond bien aux photos des magazines people. Tony lit de sa déception dans ses yeux. L’homme d’un mètre quatre vingt qu’elle a devant elle fait plus vieux que son âge, plus proche de la cinquantaine passée que ses quarante-cinq ans. Sans doute à cause de ses cheveux bruns grisonnant sur les tempes, son visage pâle, bien loin du teint bronzé qu’il arbore habituellement, et ses cernes marqués, sous des yeux bleus éteints. Sa musculation sèche montre des signes de relâchement, effaçant toute trace de dynamisme. Passé l’effet de surprise en demi-teinte, Suzanne reprend aussitôt ses bonnes manières, en le délestant de son sac de voyage. Malgré l’air conditionné du train, le voyage a épuisé l’écrivain. L’air chaud de l’après-midi s’abat sur lui. Il n’a plus qu’à suivre docilement Suzanne jusqu’au parking où sa voiture est stationnée.
La conduite étonnamment sportive et nerveuse de la part de cette femme lui donne quelques frayeurs. Suzanne lutte avec les rayons vigoureux du soleil qui s’en donne à cœur joie pour l’éblouir. Elle n’a que faire des clignotants et autres priorités, elle roule, tout sourire, ravie de transporter un écrivain de renom. Une petite heure plus tard, les voici dans les hauteurs du Lubéron, traversant plusieurs champs de lavande. Tony a tout le loisir d’admirer ce paysage de carte postale, digne d’un décor de film de Pagnol.
Ils sillonnent à présent les routes sinueuses et finissent par arriver dans un charmant petit village touristique. Suzanne lui recommande un restaurant. On y mange très bien, affirme-t-elle avec enthousiasme. En cette fin de mai, La Croix vient juste de remettre ses tables en terrasse, après un printemps étonnamment froid et pluvieux. Tony pourra en profiter.
Il leur faut encore une dizaine de minutes pour arriver à destination. La voiture s’arrête devant une cour gravillonnée. À peine descendu, Tony sent le vent chaud s'engouffrer sous sa chemise. Il ne peut qu’admirer la maison : une somptueuse bâtisse ancienne, aux murs blanchis, parcourus de lierre grimpant. Ses volets bleu marine donnent un charme typique à ce mas provençal. Un aménagement végétal étudié termine de mettre en valeur le bâtiment, tout en assurant à ses habitants l’absence totale vis-à-vis pour une tranquillité maximale. À cet instant, il regretterait presque de n’avoir pas investi, comme Anne-Marie, dans une telle demeure.
Suzanne ouvre la porte d’entrée. La fraîcheur de la pièce principale est la bienvenue. Cuisine, salle à manger et séjour au rez-de-chaussée, chambres et salle de bain à l’étage, énumère-t-elle pour entamer la visite, suivie des recommandations d’usage qu’elle formule consciencieusement. Elle souligne la joie qu’elle a d’entretenir du mieux possible la maison, pour rendre service à son amie, depuis deux décennies déjà.
— Le gaz et le chauffe-eau viennent d’être remis en route. Pensez à vérifier la porte de l’arrière de la maison qui a du mal à se fermer. Donnez-lui un bon petit coup sec, ça devrait suffire. Si toutefois vous êtes frileux, soyez attentif à ne pas monter trop vite la température des radiateurs en fonte, car ils ont tendance à être capricieux au démarrage de la saison.
Tony n’écoute en réalité que d’une oreille, préférant vérifier si son téléphone portable capte. En l’absence de la moindre barre affichée sur son écran, une petite moue vient s’afficher sur ses lèvres. Suzanne le rassure, d’un sourire moqueur, qu’il ne sera pas coupé du monde en désignant un vieux téléphone fixe gris sur le buffet de l’entrée.
— Désolé, le déploiement du réseau mobile dans les hauteurs de la région n’est prévu que dans les prochains mois.
Il rougit. En quelques années, il est devenu accro de ce petit objet dont il a pourtant refusé l’usage pendant longtemps jusqu’à ce début d’année 2003. Ses amis ont fini par le convaincre de s’en acheter un. Il doit reconnaître l’utilité pratique de ce téléphone moderne. Dans quelques années, il se laissera tenter, à son tour, par leurs capacités exponentielles, en surfant sur internet ou en s’en servant comme moyen de paiement.
— Après tout, je suis ici pour me reposer. Je vais ranger ce vilain petit démon au fond de mon sac, cela me fera le plus grand bien, dit-il pour s’excuser.
Elle plisse des yeux en guise d’assentiment et lui demande de le suivre à l’extérieur. Une surprise l’attend derrière la maison.
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