Chapitre 5 : La forêt des passions interdites

5 minutes de lecture

La sonnerie du téléphone le fait sursauter. Il lui faut quelques secondes pour réaliser où il se trouve. Le téléphone s’est déjà tu. C’était sûrement Anne-Marie qui voulait s’enquérir de son arrivée. Il met du temps à émerger. Il regarde sa montre, il a dormi presque deux heures. Il a horreur de ça, surtout en fin d’après-midi.

Il décide de ranger ses affaires avant de descendre à la cuisine. Dans le réfrigérateur, Suzanne a eu la gentillesse de lui acheter un melon, de la charcuterie et quelques laitages. Dans une huche à pain, une baguette. Décidément, il se trouve chanceux de bénéficier de telles attentions. Les petits gargouillements de son ventre lui indiquent qu’il meurt de faim. Il sort de quoi se faire un repas improvisé qu’il va manger sur la terrasse.

En ce début de soirée, l’air commence à se rafraîchir. Il prend finalement son café au salon dans le canapé. Celui-ci est d'un insolent confort. Il savoure ce moment. Il a oublié la beauté d’un vrai silence. Rien de comparable avec celui de son appartement parisien. Il sent qu’il va beaucoup se plaire dans cette maison. Un véritable havre de paix, rien qu’à lui. C’est exactement ce dont il avait besoin.

Il pense à appeler Anne-Marie avec le téléphone fixe. Il tombe sur son répondeur. Un petit message de remerciement, il la joindra plus tard.

En attendant, il ne peut s’empêcher de fureter du côté de la bibliothèque du salon. Il identifie sans peine ceux publiés par son éditrice. Il en choisit un qu’il connaît bien : La forêt des passions interdites. Celui-ci est dédicacé : à mon adorable et bienveillante Anne-Marie, sans qui je ne serais pas l’homme que je suis aujourd’hui. Signé : Pierre Ladurey, Paris, le 10 septembre 1970. Sur la quatrième de couverture, on y voit un jeune homme dans sa vingtaine, charismatique, au sourire ravageur. Tony a revu cet homme à cette fameuse soirée catastrophique, ça faisait un bail.

Malheureusement, Monsieur Pierre (c’est comme cela qu’il se fait appeler dans le milieu) était complètement ivre. Malgré les années qui ont passé, il n’a rien perdu de sa superbe, ni de son magnétisme. Il lui a fait des avances, comme au bon vieux temps. Mais Tony a poliment refusé. Il aurait été idiot de se laisser tenter, comme par le passé. Tony, ne m’en veux pas, je ne sais plus ce que je fais. Si j’ai un conseil à te donner, barre-toi de ce milieu pourri avant qu’il ne te broie. Sinon, tu finiras comme moi, un vieux pédé pathétique et incapable d’écrire le moindre bouquin à la portée d’un caniche. Tony sait combien la descente aux enfers de cet écrivain brillant a été rude. Pierre a fini par lui confier qu’il a été invité par Anne-Marie, dans l’unique but d’être vu avec lui, par les journalistes, espérant relancer sa carrière auprès d’un public qu’ils ont eu en commun.

En effet, l’arrivée fracassante, en 1988, du premier roman de Tony, Sur les quais de l’amour avait coïncidé avec la sortie du nouveau livre tant attendu de Pierre, Forces irrésistibles. Les ventes des deux livres s’étaient envolées. À l’époque, la presse présentait Tony comme le digne successeur de Pierre. Au départ, Tony en avait été flatté et Pierre l’avait pris sous son aile. Les deux écrivains s’étaient prêtés au jeu de la presse et étaient même devenus amis et amants. Attirés physiquement l’un par l’autre, aucun des deux n’avait pourtant osé franchir un cap sentimental, au-delà de quelques parties de jambes en l’air qui s’étaient raréfiées rapidement. D'un commun accord, ils avaient fini par s’éloigner. En l’espace de cinq ans, l’écart de ventes entre leurs romans respectifs s’était creusé, à tel point que le succès de Pierre semblait derrière lui pour de bon. La roue tourne, les époques changent, comme disait Anne-Marie, qui avait su rebondir avec Tony, son nouveau poulain. Elle lui avait répété de nombreuses fois qu’il n’avait pas à s’excuser d’avoir du talent et que contrairement à ce qu’il croyait, seul le public décidait de la carrière d’un écrivain.

Pourtant, Tony avait été le premier surpris de ce succès. L’écriture n’était au départ qu’un simple passe-temps, juste un exutoire pour s’évader. Lorsqu’il avait osé faire lire sa première histoire à David Sheiffer, celui-ci avait été impressionné. Tony avait crût qu’il se moquait de lui. Après de nombreuses phases d’encouragement, il s’est pris au jeu de reprendre son texte, incluant les remarques pertinentes de son meilleur ami, issu du milieu de l’édition, savait si un texte valait le coup d’être retravaillé ou non. Même si Tony lui avait fait confiance, il n’arrivait pas à réaliser comment cette romance mièvre sortie de son imagination avait pu un jour être éditée. Il était loin de se douter que de trop nombreux textes, ô combien médiocres, sortaient sur les étales des libraires chaque année. Pour un premier manuscrit, le sien valait la peine d’être publié. Tony était resté très dubitatif, jusqu’au jour où il reçut un appel d’une femme, se présentant comme éditrice. Elle voulait absolument l’éditer. Tony avait cru à une blague, car il n’avait rien envoyé du tout. Il comprit aussitôt que David avait manœuvré en sous-marin. La suite avait été un véritable conte de fée. Sur les quais de l’amour avait bénéficié d’un accueil chaleureux et surtout d’un bouche-à-oreille incroyable. Il avait fallu attendre une longue année, avant que le public ne découvre son deuxième roman : La croisière de la Tsarine, qui remporta un nouveau succès. Pourtant, après dix romans publiés sur une période de quinze ans à peine, il était arrivé à un point de lassitude extrême, avec ce sentiment tenace de tromper son public et surtout lui-même.

*

Tony repose le roman de Pierre Ladurey sur l’étagère. Il continue de parcourir les autres livres. Un retient son attention : L'abysse des pulsions. C’est un roman de la nouvelle reine du suspens, Morgane Brooks. Il ne la connaît pas. Le bandeau publicitaire annonce en gros titre : Entre Stephen King et Françoise Sagan, le roman choc de toute une génération. Ils ne savent plus quoi inventer pour attirer les lecteurs, se dit-il, moqueur. La quatrième de couverture se veut accrocheuse : Un voilier perdu au milieu de l’océan, un trio amoureux, des fonds marins mystérieux. Préparez-vous à l’angoisse. Après tout, pourquoi pas ?

Il est à peine vingt-deux heures lorsque Tony lâche est rattrapé par le sommeil. Lorsqu’il se réveille en sursaut, il est quatre heures du matin. Il a cru entendre de nouveau sonner le téléphone. Le silence lui indique le contraire. Il ferme à clé la porte d’entrée avant de monter péniblement les escaliers pour accéder à sa chambre. Il retire ses vêtements et s’allonge nu dans son lit pour une bonne nuit de sommeil, espère-t-il et ce, sans cauchemar à l’horizon.

Annotations

Vous aimez lire Tom Ripley ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0