2. La fuite
Vers le mois de mai, Julien prit la décision de s'accorder ce qui serait sûrement sa dernière randonnée, conscient que son état de santé ne tarderait pas à se dégrader davantage. Le dimanche après-midi fut dédié à la préparation minutieuse de son sac.
Sa petite chatte Elisa, friande de câlins, interrompait régulièrement son travail, quémandant son attention. Après plusieurs tentatives d’évitement, il se résigna à lui accorder quelques précieuses minutes de tendresse, la couvrant de caresses en échange d'un ronronnement des plus amoureux.
Une fois la check-list relue pour s’assurer qu’il n’avait rien oublié, il rangea soigneusement son sac dans le coffre de sa vieille Lada Niva.
Il savait qu'il partait pour trois jours et ne pouvait se résoudre à oublier quoique ce soit. Il glissa des gourdes d’eau au réfrigérateur et alluma le poêle en prévision d’une soirée fraîche. Puis il s'assit confortablement dans son vieux fauteuil et attrapa un roman couvert de poussière, déterminé à le parcourir avant d'aller se coucher.
À vingt-trois heures, il décida de se coucher, même s’il ne ressentait pas encore la fatigue. Il savait que le lendemain, un départ aux premières lueurs du jour l’attendait, et quelques heures de repos lui seraient bénéfiques. Une fois dans son lit, il consulta machinalement son téléphone.
Un nouveau message de Michèle l’attendait, mais il préféra en différer la lecture. Il l’ouvrirait lorsqu’il atteindrait le sommet du Pic Palas, à près de 3000 mètres d’altitude.
Le réveil sonna à cinq heures. Julien, fidèle à ses habitudes, se leva sans tarder. Il prit quelques instants pour effectuer ses exercices de décontraction musculaire, un rituel indispensable pour apaiser ses muscles lombaires affaiblis par la maladie. Depuis qu'il souffrait de cette pathologie, ce réveil corporel quotidien lui avait toujours été bénéfique.
Avant de quitter la maison, il s’assura d’avoir bien pris son traitement médical puis il déposa un dernier baiser sur la tête d’Elisa, qui frotta son museau sur son visage, en signe d'affection.
Il ferma la porte de sa petite ferme, son refuge depuis plusieurs mois déjà puis s'installa au volant de son 4x4, qu'il démarra en direction d'Accous, prêt pour son ultime aventure.
Il sortit du petit village avant de stationner son véhicule près d'un cours d'eau, en sortit son sac qu'il chargea sur son dos, puis entama son périple.
Douze heures de marche l'attendaient pour atteindre le Lac d'Artouste, suivies de sept autres pour parvenir au sommet du Pic Palas, culminant à 2975 mètres d'altitude.
Tout au long de l'ascension, ses pensées dérivaient vers les crises que sa maladie lui infligeait, des épisodes imprévisibles qui pouvaient surgir à tout moment.
Après une bonne heure de marche, le souffle coupé par l'effort et l'altitude, il s'arrêta quelques instants pour contempler les paysages qui s'étendaient à perte de vue.
Les montagnes, majestueuses et silencieuses, lui rappelaient à quel point la nature pouvait être à la fois belle mais impitoyable.
Il porta instinctivement une main à sa poitrine, ressentant une légère douleur, prémice peut-être d'une crise à venir. Il savait qu'il était seul, loin de toute aide. Pourtant, il ne voulait pas renoncer. Ce voyage, il désirait le faire depuis qu'il était arrivé à la ferme.
Pour Julien, le sommet du Pic Palas représentait bien plus qu'un simple défi physique : c'était une quête de liberté, une façon de se réapproprier son corps malgré la maladie qui le rongeait, un pied de nez au destin qui lui retirait une part de sa vie.
Il fit une courte pause puis reprit sa marche. Les heures défilaient, et chaque pas le rapprochait de son objectif. Avant d'arriver à sa première étape, il vit le refuge se dresser sur sa gauche puis , quelques minutes plus tard, c'est le Lac d'Artouste qui apparut enfin au détour d'un sentier escarpé, ses eaux cristallines reflétant des cimes encore enneigées.
Il s'arrêta un moment pour admirer la vue, mais la fatigue se faisait déjà sentir. Il monta son campement sur la rive du lac, alluma un feu et se permit un repos bien mérité.
La nuit tombait sur un silence presque irréel qui enveloppait les montagnes. Après avoir mangé, il s'installa dans sa petite tente et laissa dériver ses pensées vers ce qui l'attendait le lendemain.
La partie la plus difficile du chemin n'était pas encore entamée, mais il se sentait prêt, malgré l'incertitude.
Le sommeil ne tarda pas à venir le chercher, et il se laissa entraîner dans un profond assoupissement, bercé par le bruissement du vent sur les parois rocheuses et le murmure lointain de la vallée en contrebas.
Son corps, épuisé par l'effort, se relâcha complètement.
Durant la nuit, un rêve tourmenté vint le hanter : Il se voyait sur des chemins escarpés, essayant de gravir des montagnes sans fin, ses jambes de plus en plus lourdes, ses poumons brûlant sous l'effort, son dos en proie à une violente crise paralysante. Malgré tout, récupéra des efforts de la veille.
Il reprit la route dans la matinée. Les sentiers devenant de plus en plus rocailleux, de plus en plus difficiles à gravir. À chaque pas, son corps protestait, mais son esprit restait fixé sur le sommet. Une douleur dans sa poitrine revint à plusieurs reprises, plus insistante, mais il l'ignora. Chaque mètre était une victoire, chaque souffle, un combat contre lui-même et enfin, après des heures d'effort, il atteignit le sommet vers midi.
Essoufflé, épuisé, il se laissa tomber à genoux, les yeux écarquillés devant l'immensité du panorama. Le Pic Palas s'ouvrait devant lui comme une récompense inestimable. Pour la première fois depuis longtemps, il se sentit en paix. Là, au sommet, la maladie semblait s'effacer, ne laissant place qu'à la pureté de l'instant. Mais une question continuait de résonner dans son esprit : combien de temps encore pourrait-il vivre ces moments avant que son corps ne le trahisse pour de bon ?
Vers quatorze heures, il décida de bivouaquer près du sommet, profitant de l'instant autant qu'il le pouvait. Il installa son campement sur une petite plateforme rocheuse abritée du vent, déballa son sac et se prépara un repas frugal. Il profita de la pause pour consulter le message qu'il avait reçu de Michèle :
Julien,
Je ne sais même pas par où commencer. Ton message m'a laissée sans voix.
Pourquoi ? Pourquoi me quitter de cette façon, sans aucune explication ? Tu parles de ne pas vouloir me faire souffrir, mais c’est tout l’inverse qui se produit. Je ne comprends pas ce qui se passe.
Depuis quand as-tu pris cette décision ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
Je refuse de croire que tu as décidé cela sans sans raison valable. Alors s'il te plaît, dis-moi ce qu'il se passe vraiment.
Je t'aime, Julien, et je n’arrive pas à imaginer ma vie sans toi. C’est insupportable de te perdre comme ça, sans comprendre.
Je t'en prie, réponds-moi.
Lorsque Julien lut le message de Michèle, il sentit son cœur se serrer, comme si une main invisible l’étreignait brutalement. Il avait anticipé sa réaction, s’était préparé mentalement à ce moment, mais la réalité de ses mots lui fit bien plus mal qu’il ne l’avait imaginé. Ses yeux parcouraient les lignes, chaque mot étant un coup de poignard qu’il s’efforçait de supporter. Les souvenirs de leur relation refirent surface : leurs rires, leurs moments partagés, ces instants où il se sentait invincible à ses côtés. Pourtant, il devait la protéger. Il le croyait fermement, même si cela signifiait la perdre. Il s’était convaincu que la douleur de la rupture serait plus supportable que celle de le voir dépérir.
Il laissa échapper un souffle tremblant, les mains crispées autour de son téléphone. Le poids de sa décision, qu'il pensait juste, devenait soudain insoutenable. Il ferma les yeux un instant, luttant contre la vague d’émotions qui menaçait de le submerger. La culpabilité le rongeait, dévorait ses pensées. Perdu sur cette montagne, face à l’immensité de la nature, à la solitude qu'il s'était imposée, il se sentit minuscule, écrasé par la gravité de sa décision.
L'idée de lui répondre, de lui avouer enfin la vérité, le traversa furtivement. Il savait que Michèle méritait mieux, qu'elle méritait de comprendre pourquoi il avait choisi de la quitter si brutalement. Mais une autre partie de lui se répétait que c'était la meilleure chose à faire, la seule manière de l'épargner de la lente agonie qu’il allait vivre.
La savoir en colère, blessée mais capable de reconstruire sa vie, lui semblait la moindre des souffrances comparée à celle de la voir assister à son déclin.
Le souffle du vent le fit frissonner et Julien passa une main sur son visage, ses traits marqués par la fatigue et le doute. Luttant contre les larmes qui lui montaient aux yeux, il se releva, incapable de rester plus longtemps immobile. Il marcha lentement sur la petite plateforme rocheuse, le regard perdu dans l’horizon brumeux, cherchant des réponses dans ce vaste ciel qui s'assombrissait.
Mais il n’y en avait pas.
Un goût amer lui monta à la gorge. Il venait de faire face à la réalité qu’il avait tenté de fuir en réalisant qu'il n’y avait pas de bonne façon de rompre avec l’amour, surtout lorsque c’est l'amour qui donne une raison de se battre.
Soudain, il fut tiré de ses pensées par un bruit sourd. Il se retourna brusquement, le cœur battant. Le ciel s’était couvert de nuages, et l'air avait changé, plus lourd, plus humide. comprit que le mauvais temps était sur sa route.
Il rangea précipitamment ses affaires dans son sac, jetant des regards inquiets vers l'horizon où les premières lueurs d'éclairs commençaient à déchirer le ciel. Il lui fallait réagir, sachant que descente Pic Palas en pleine tempête serait dangereux, voire suicidaire.
Mais rester là, à découvert, ne l’était pas moins. Il devait retourner rapidement vers le lac et trouver un abri, avant la tombée de la nuit.
Bien plus tard, il jeta un coup d'œil autour de lui. Le sommet du Pic, si paisible quelques heures plus tôt, semblait désormais hostile, comme si les éléments allaient se déchaîner d'un instant à l'autre.
Le vent s'était levé sifflant entre les rochers, et un frisson glacé lui parcourut l'échine. La vue du Lac s'offrait à lui et il lui fallait pas loin d'une heure trente pour y parvenir. Il reprit sa marche, accélérant la cadence.
Tandis qu’il reprenait sa descente, les premières gouttes de pluie frappèrent son visage. Le terrain devenait de plus en plus glissant sous ses pieds, chaque pas devenant une épreuve d’équilibre.
Malgré tout, il avançait prudemment, scrutant le ciel derrière lui et pensant qu'il avait encore un certain temps avant que les éléments ne se déchaînent vraiment.
Arrivé finalement sur les hauteur du lac, il se mit à la recherche d'une grotte ou d'une cavité où il pourrait s'abriter. Il aperçut enfin une petite crevasse dans la roche. Ce n'était pas grand, mais suffisant pour le protéger des éléments.
Il s'y engouffra juste au moment où la pluie se transforma en un véritable déluge.
L'orage l'avait enfin rattrapé et les éclairs commençaient à illuminer le ciel, projetant des ombres menaçantes sur les parois de la montagne. Le tonnerre résonnait comme une explosion à chaque coup.
Dans son abri de fortune, il analysa sa situation. La montagne qu'il venait de conquérir s'était transformée en un piège mortel. Il savait qu'il ne pouvait pas redescendre tant que la tempête ferait rage, mais combien de temps pouvait-elle durer ? Combien de temps son corps tiendrait-il ?
Instinctivement Julien plongea la main dans son sac et en sortit la petite trousse médicale qu'il avait emportée. Il prit un instant pour vérifier ses provisions et ses médicaments. Il en avait suffisamment pour quelques jours, mais pas plus.
Pensif, il regarda la boîte de pilules, ces mêmes médicaments qui régulaient sa maladie pour lui permettre de vivre normalement, malgré tout pour un temps donné.
Il cala son corps fatigué entre son sac et une pierre, cherchant un semblant de confort, puis ferma les yeux. Cette violente tempête l'avait perturbé et son esprit, agité par les souvenirs et les doutes, refusait de se calmer. Comment en était-il arrivé là ? Les images du passé défilèrent dans son esprit, claires, poignantes, comme si le temps s’était figé.
Il se revit à douze ans, encore enfant, mais déjà contraint de grandir trop vite. Après la disparition de sa mère morte en couche, son père, Patrice, avait assumé seul son éducation. Il était devenu à la fois son père et sa mère, veillant sur lui avec une tendresse qu'il ne réalisait qu'aujourd'hui.
Puis il y eut ce jour fatidique où tout bascula. Patrice, ce policier aimé de tous, fut fauché brutalement par un conducteur ivre alors qu'il était en service. La douleur de cette perte, violente et injuste, le laissa orphelin et brisé.
Il revécut son arrivée à l'orphelinat comme un choc. Même si l'accueil qu'il reçut fut des plus chaleureux, il ressentit son nouveau monde comme froid, impersonnel et il lui fallut des mois pour accepter sa nouvelle réalité.
ll se souvenait des nuits où il pleurait en silence, incapable de comprendre pourquoi la vie avait été si cruelle.
Puis, peu à peu, il apprit à faire son deuil, non pas en oubliant, mais en acceptant cette absence comme une part de lui-même.
C'est à ce moment qu'il décida de se reconstruire, de ne plus être seulement une victime de son passé. Il se lança dans ses études avec une détermination farouche, se tournant vers le droit, avec un objectif clair en tête : défendre ceux qui, comme lui, avaient été brisés par l'injustice de la vie.
Avec le temps, il comprit que chaque âme, quelle qu'elle soit, méritait d'être défendue. Victimes ou coupables, les hommes étant tous pris dans le tourbillon de leurs propres souffrances.
Il se devait d’être celui qui les entendrait, qui plaiderait pour eux, sans jugement.
La fatigue de cette longue réflexion, ajoutée à celle de la journée écoulée, finit par l'emporter. Son esprit se calma enfin, et il s’assoupit, bercé par les derniers grondement du tonnerre et le poids de ses souvenirs.
Des rêves l'emportèrent.
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