3. Elena
C'est un autre son qui le fit sursauter et sortir de son assoupissement. Ce n'était ni le vent qui était tombé, ni la pluie qui avait cessé, mais quelque chose d'autre. Une sorte de grésillement semblait provenir du ciel.
Il sortit de son abri, tournant le regard dans toutes les directions. Le bruit devenait plus intense. Après quelques secondes de recherche, il aperçut dans l'obscurité ce qui lui parut être un aéronef, filant dangereusement bas.
Un vaisseau de forme sphérique paraissait hors de contrôle. Malgré ce qui put être un ultime effort pour stabiliser sa trajectoire, la base de l'engin heurta une crête acérée. L'impact avec l'arête du rocher le fit pivoter dans une courbe abrupte, l'envoyant directement vers le lac en contrebas.
Le grésillement de l'appareil survint une dernière fois avant que le silence soudain du vol plané ne prenne le dessus.
Dans un sursaut, le pilote tenta une dernière manœuvre de sauvetage mais il était trop tard. Le vaisseau heurta violemment la surface du lac, créant une onde massive qui se répandit dans toutes les directions.
L'eau jaillit dans les airs, retombant en pluie sur la totalité du lac, tandis que l'engin se mettait à s'enfoncer lentement, dans les flots ténébreux.
Sa surface dorée, bien qu'abîmée, se mit soudainement à scintiller sous l’effet d’une étrange énergie, diffusant des éclats métalliques dans l’eau sombre.
Une partie de la coque, forma un sas et commença à se dématérialiser, comme absorbée par l’air environnant. De cette ouverture émergea une silhouette humaine vêtue d’un uniforme argenté dont le visage était dissimulé par un casque lisse.
Sans hésitation, elle plongea dans le lac et nagea en direction de la rive. Ses mouvements étaient fluides, coupant l’eau avec une précision presque mécanique.
Mais à mesure que la forme approchait de la rive, à une cinquantaine de mètres, son allure ralentit soudainement. Ses gestes, d’abord puissants, devinrent hésitants, comme si un courant force invisible la retenait.
Épuisée, elle lutta pour continuer à avancer, mais ses forces la trahirent. Finalement, le corps, affaibli, se laissa porter par le courant, avant de s’échouer lourdement sur des rochers, au bord du lac.
Le souffle court, il resta là, immobile, son uniforme argenté brillant faiblement sous la lueur lunaire.
Les bruits de la forêt et du lac, jusque-là discrets, s'amplifièrent, comme si la nature elle-même avait pris conscience de cette présence étrangère.
Julien s'était mis en mouvement. Il atteignit le bord du lac quelques minutes après le crash, le souffle court, le cœur battant à tout rompre. Lui qui était parti pour une simple randonnée dans la vallée de l’Ossau, profitant du calme et de la beauté des hauteurs, avait été témoin vers d'un éclat incandescent traversant soudainement le ciel.
Depuis son poste d'observation, il avait vu cette sphère gigantesque, multicolore, filant à une vitesse folle, tel un orbe lumineux fendant l'air avant de s’écraser violemment sur la surface du lac et, bien qu’en train de sombrer, elle continuait de diffuser une lumière vive à travers les eaux sombres. Elle plongea lentement dans les profondeurs. Ses reflets dorés illuminèrent la surface d’étranges reflets dorés.
Debout, face à la surface immense de ce plan d'eau, il était fasciné par ce spectacle, suivant l'aéronef du regard jusqu’à ce que sa lueur ne s’atténue sous l’eau.
Mais, une autre lumière attira son attention sur la rive opposée. Une lueur argentée, étrange et vibrante. Il prit sa direction avec précaution. À mesure qu’il s'en rapprochait, la forme devint plus nette.
C’était un corps allongé, presque immobile, vêtu d’une combinaison qui semblait liquide, reflétant la lumière de manière hypnotique, comme s’il était enveloppé dans une substance faite de mercure vivant.
Julien s’agenouilla près de lui, partagé entre la crainte et la curiosité. Il déverrouilla la visière du casque puis souleva.
De l'eau s'en échappa.
Stupéfait, il découvrit alors le visage d'une jeune femme. Elle paraissait très pâle, la vie semblant avoir abandonnée son corps.
Sans perdre un instant, il la sortit entièrement de l'eau, enleva son casque et entreprit de lui administrer les gestes de premier secours. Son cœur battait la chamade, conscient que chaque seconde comptait, mais il ne se laissa pas submerger par la panique. En même temps qu'il se remémorait ses cours de sauvetage, il fouilla rapidement dans son sac, en extirpa un petit miroir et le plaça délicatement devant la bouche et le nez de la jeune femme.
Aucune buée ne vint troubler la surface réfléchissante. Un frisson d'inquiétude lui parcourut l’échine, mais il réprima l'angoisse qui montait en lui, réalisant qu'il ne ferait rien de bon s'il commençait à s'affoler.
Il pencha l’oreille près de sa poitrine, cherchant désespérément le moindre signe de vie. Rien. Sa respiration se fit plus rapide, l’urgence plus oppressante, il ne devait plus perdre un seul instant.
Il tenta un massage cardiaque. Ses mains, pourtant fermes, tremblaient légèrement alors qu'il plaçait ses paumes sur la poitrine de la jeune femme. Il commença les compressions, comptant silencieusement les secondes, priant pour une réponse. Puis, il bascula sa tête en arrière, pinça doucement son nez et insuffla de l'air dans ses poumons.
Un instant suspendu, l'attente interminable d'une réaction.
Il renouvela son geste une seconde fois, puis une troisième lorsque soudain, la jeune femme eut un soubresaut. Ses lèvres s'entrouvrirent et un filet d'eau s'écoula de sa bouche. Elle toussa violemment, son corps se convulsant sous l'effet du choc. Il la redressa légèrement, la soutenant alors qu'elle reprenait doucement son souffle, ses yeux papillonnant pour revenir à la réalité.
Elle leva son regard vers lui le fixant avec confusion, son visage encore livide. Du sang coulait le long de sa tempe. Ses lèvres tremblantes formèrent un mot à peine audible que Julien ne comprit pas et qu'il interpréta comme un mot étranger :
— Daris kla tur ? Daris kla...
Puis elle perdit connaissance, son corps frêle se dérobant sous son propre poids.
Sans perdre de temps, Julien sortit quelques vêtements de son sac, dont une veste en polaire épaisse. Même si c'était la fin du printemps, la nuit était tombée et le froid mordant de la montagne n’offrait aucun répit. Il retira avec précaution la combinaison trempée de la jeune femme, ses mains tremblant légèrement sous la tension de la situation.
Elle tenait fermement à la main un objet cylindrique. Il semblait métallique, brillant, rehaussé d’une section en verre. Cet artefact paraissait à la fois délicat et puissant son apparence dégageant quelque chose d'inhabituel, comme s'il provenait d'une autre réalité.
Julien l’observa un instant, perplexe, avant de le ranger précautionneusement dans son sac, comme si ce simple geste pouvait cacher le mystère qui entourait cet objet.
La jeune femme était glacée, sa peau blanche marquée par l'intensité de son exposition aux éléments. près l’avoir délicatement dévêtue, il la couvrit soigneusement avec ses affaires, l’enveloppant dans la chaleur réconfortante du tissu sec.
Il rangea sa combinaison dans son sac puis, après l'avoir ajusté correctement sur ses épaules, il souleva la jeune femme pour la prendre soigneusement dans ses bras. Son poids léger contrastait avec la gravité des événements qu'il venait de vivre.
Sans plus attendre, il se mit en marche, se dirigeant vers le refuge situé cinq cent mètres en aval. À chaque pas qu'il faisait, un tourbillon de questions envahissait son esprit, le plongeant dans une confusion troublante :
"Qui était-elle ? Elle n’était certainement pas d’ici, c’était évident. Etait-elle étrangère à cette planète ? Pouvait-il oser se le demander ?"
Son esprit revenait sans cesse à cet astronef qu’il avait aperçu plus tôt. Aucun appareil qu'il connaissait ne pouvait se déplacer sans ailes, sans bruit, comme une ombre traversant le ciel. Julien s’efforçait de trouver une explication rationnelle, mais son instinct lui murmurait qu’il était en présence de quelque chose de bien plus grand, quelque chose qui dépassait sa compréhension.
Alors qu’il approchait du refuge, de nouvelles pensées s’emparèrent de lui : il y avait toujours quelqu'un au refuge. Les personnes présentes ne manqueraient pas de poser des questions. Que leurs dirait-il ? Comment expliquer la présence de cette femme et, surtout, ce qu’il avait vu ? Une part de lui savait qu'il devait cacher la vérité, sentant que révéler ce qu’il avait observé pourrait attirer des ennuis, ou pire, mettre la vie de cette mystérieuse inconnue en danger.
Tout en réfléchissant, il resserra son emprise sur elle, son cœur battant plus vite à mesure que le bâtiment se rapprochait. Une chose était certaine : sa vie ne serait plus jamais la même après cette rencontre.
Le refuge était éclairé, baigné dans une lumière chaude et réconfortante qui contrastait avec la morsure du froid extérieur. Dès que Julien y entra, il appela à l'aide. La fatigue commençait à peser lourdement sur ses épaules. Il ressentait des douleurs intercostales, certainement liées à sa pathologie, ce qui rendait chacun de ses mouvements plus difficile.
Un homme d'une cinquantaine d'années, au visage marqué par la rudesse des montagnes, se précipita vers lui en voyant la jeune femme inerte dans ses bras. Ensemble, ils la déposèrent avec soin sur un canapé proche d'un âtre crépitant.
L'homme, s'exprima en espagnol avec une voix teintée d'inquiétude :
— Bon Dieu, mais que s'est-il passé ?
Julien, dont l'espagnol restait approximatif depuis les cours de lycée, mentit du mieux qu'il put :
— C'est mon amie... Elle a chuté dans le lac. Je ne pense pas que ce soit très grave, mais elle a besoin de chaleur et de repos. Merci de votre aide.
Un jeune homme roux entra dans la salle de convivialité et émis un "Hi !" inaudible, restant en retrait de la scène, avant qu'une femme tenant un verre de jus de fruit à la main ne s'approchât.
Elle s'accroupit devant la jeune femme allongée, souleva doucement sa tête pour lui faire boire quelques gorgées. Elle était également espagnole, certainement la compagne de celui qui l'avait aidé. Son visage était marqué mais elle semblait bienveillante et attentionnée, ses gestes empreints de douceur et d'expérience, comme si elle avait déjà secouru d'autres âmes égarées dans ces montagnes.
Elle tourna son regard vers Julien et lui demanda dans un français impeccable :
— Comment s'appelle-t-elle ?
Surpris, Julien sentit un instinct inexplicable le pousser à mentir, comme pour protéger l'identité de l'inconnue :
— Euh… Elena, répondit-il maladroitement.
Elle répéta le nom, cette fois en s'adressant directement à la jeune femme :
— Elena ? Elena, est-ce que tu m'entends ?
L'inconnue ouvrit lentement les yeux, son regard trouble se posant tour à tour sur la femme, l'homme, puis enfin sur Julien. Elle semblait désorientée, comme si elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait.
A cet instant, Julien prit réellement conscience de la beauté exceptionnelle de la jeune fille qu’il venait de sauver.
Ses cheveux mi-longs étaient ondulés, noirs comme une nuit sans étoiles. Ils capturaient la lumière des lampes au plafond, leur éclat s'y reflétant de manière hypnotique. Mais, ce qui le frappa le plus, furent ses yeux, d'un bleu clair, presque blanc, irréel. Malgré tout, ils brillaient, contrastant avec la pâleur de son visage. La profondeur étrange qui les animaient, semblaient contenir des secrets venus d’ailleurs.
Tout en les fermant, Elena tenta de se redresser un peu.
Elle semblait chercher ses mots, encore confuse. Julien, troublé par cette beauté singulière et l'aura mystérieuse qui l'entourait, se demanda s'il n'était pas allé au-devant de quelque chose de bien plus complexe qu'il ne l'avait imaginé.
Elle s'adressa à lui :
— Daris kla tur ?
Elle ouvrit sa main et le regarda intensément comme si elle lui adressait une prière :
— Skila Da tur ?
Julien parut affolé quelques secondes puis se reprit, s'adressant au couple :
— Elena est russe, je ne comprends pas toujours ce qu'elle veut dire.
Puis il regarda Elena, lui murmurant :
— Je ne comprends pas, je suis désolé.
Elena le regarda droit dans les yeux, puis elle montra sa main en répétant d'une voix douce :
— Skila da tur ? Skila da tur ?
Julien resta le regard plongé dans celui féérique de sa nouvelle amie, essayant de comprendre ce qu'elle lui disait. Puis soudain, il écarquilla les yeux :
— Oh oui... attends...
Il prit son sac, le posa devant lui puis l'ouvrit prestement. Il en sortit le cylindre devant les yeux stupéfaits des autres randonneurs et le montra à Elena, qui se fendit d'un sourire merveilleux :
— Da Skila !
Elle le prit délicatement des mains. Dès lors, une lumière jaunâtre et chaude apparut lentement, illuminant la partie de verre.
Lorsqu'elle prit la parole, c'était en français :
— Où suis-je ? Qui êtes-vous ?
Sa voix ne paraissait pas tout à fait naturelle, comme métallique. Elle ne regardait que Julien, ses questions ne s'adressant qu'à lui. Il sourit, gêné, regarda les trois autres personnes présentes dans la pièce et s'adressa à eux en espagnol :
— Elle est désorientée...
Puis il se tourna vers Elena :
— Comment allez-vous ? Souffrez-vous ?
— Mon pied me fait mal, aidez-moi à m'asseoir... s'il vous plaît...?
Lorsqu'elle prononça ces derniers mots, elle le regarda comme si en posant la question, elle cherchait à s'assurer qu'elle avait choisi les bons mots. Julien lui sourit affectueusement :
— Oui, bien sûr.
Elle s'assit et commença à passer le cylindre devant son pied, puis ses jambes, son corps, et pour finir, autour de sa tête.
Elle regarda toute l'assemblée ébahie et déclara simplement :
— J'ai une entorse au pied droit et quelques contusions, rien de bien méchant mais je dois me soigner, puis elle regarda son nouvel ami :
— Voulez-vous m'assister...? Sa question resta en suspens, et Julien la compléta :
— Julien... je m'appelle Julien.
Elle répondit à son sourire par un autre sourire, le plus beau qu'il ait jamais vu.
— Attendez, dit-il.
Julien se tourna vers les randonneurs, leur adressa des remerciements chaleureux avant de leur mentir une dernière fois :
— Le traducteur ne fonctionne qu'avec une bonne connexion dans tout le corps, c'est incroyable, non ?
La femme âgée fit semblant de le croire en souriant malicieusement, puis elle caressa la tête d'Elena :
— Cuidate Elena !
— Muchas gracias, señora ! répondit la jeune femme en souriant. Une certaine complicité naquit entre elle.
Julien attendit que ses hôtes de fortune s'éloignent puis regarda la jeune femme :
— Comment vous appelez-vous ?
Son sourire était vraiment éclatant :
— J'aime beaucoup Elena.
— Alors, c'est le prénom que j'utiliserai pour vous. Ne bougez pas, je reviens dit-il en lui faisant un clin d'œil amical.
Par chance, le refuge était pratiquement désert, occupé seulement par les deux Espagnols qui leur étaient venus en aide et le jeune randonneur, qui semblait plutôt réservé.
Julien alla choisir une chambre avec deux lits puis retourna auprès d'Elena pour l'aider à s'y installer. Elle souffrait visiblement de sa cheville, ce qui la rendait hésitante dans ses mouvements.
Puis il se rendit dans la pièce commune où se trouvait un grand débarras qu'il fouilla avec soin.
Il y découvrit exactement ce qu'il cherchait : une vieille béquille axillaire faite de bois et de cuir, en assez bon état.
Ses pensées tourbillonnaient. Quelques instants plus tôt, il l’avait tirée des eaux glacées du lac, son cœur battant la chamade à l'idée qu'elle ne puisse pas survivre. Maintenant, la voilà, installée dans la chambre d'un refuge, perdu dans la montagne. Il se demanda ce qui avait bien pu les conduire elle et lui, à cet instant précis, dans cet endroit perdu dans les montagnes.
" Est-que ce tout cela n'était une simple coïncidence ?"
Il repensa à la manière imprévisible leurs chemins s'étaient croisés, se rappelant le moment où il l’avait vue sombrer dans l’eau. Ses jambes avaient bougé avant même que sa conscience ne réalise l’urgence de la situation. Une force plus grande que lui l’avait poussé à agir, comme si sauver cette inconnue était inscrit dans son destin
"Qui était-elle vraiment ?"
Elena (ou quel que soit son véritable nom) n'était pas une simple humaine, il en avait la conviction. Ses mots étranges, la façon dont elle l'avait regardé… Tout chez elle criait mystère. Et pourtant, une partie de lui sentait qu’il devait la protéger, qu’elle était plus qu'une simple étrangère.
Un frisson le parcourut lorsqu'il repensa aux instants où il avait failli la perdre.
" Et si je n'avais pas été là à temps..."
Il repoussa cette idée rapidement. Non, il avait été là, c’était tout ce qui comptait.
Mais ce n’était que le début. Sauver une vie ne se limitait pas à cet instant précis, c’était un engagement, une responsabilité. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas encore, il savait que protéger Elena allait devenir sa mission, même s'il ignorait encore contre qui ou quoi il devait la défendre.
Le sourire de la jeune femme, doux et reconnaissant, lui donnait un étrange sentiment de paix. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de sentir cette tension sous-jacente. Ce cylindre, cette lumière... Tout semblait connecté à elle.
"Est-ce que je viens de me lier à quelque chose que je ne comprends pas ?"
Il avait menti, bien sûr, mais ce mensonge ne pesait pas lourd par rapport à ce qui les attendait tous les deux.
"Ce cylindre, qu'est-ce vraiment ?"
Chaque réponse qu’il croyait avoir trouvée semblait ouvrir la porte à de nouvelles interrogations.
Mais il n’avait pas peur.
Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait prêt à affronter ce qui arriverait, comme s'il avait un avenir... À nouveau.
Il retourna vers la chambre, frappa doucement à la porte avant de l'ouvrir avec précaution.
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