4. Une main tendue
Debout sur une jambe, Elena contemplait une photo du Pic Palas :
— C'est ici que nous sommes ? demanda-t-elle.
— A peu de chose près, oui, répondit-il.
Elle lui sourit en voyant ce qu'il tenait à la main :
— C'est pour moi ?
Il lui tendit la béquille :
— C'est rudimentaire, mais ça vous aidera à marcher.
Puis, il sortit de son sac une serviette de bain et une petite savonnette qu'il lui donna en la priant de le suivre :
— La salle de bain, vous pourrez y faire votre toilette.
Elena observa la salle d'eau dans laquelle elle se trouvait pendant qu'il lui montrait sommairement le fonctionnement de la douche. Elle l'écouta en souriant puis il sortit de la pièce :
— Je vais préparer quelque chose à manger.
Elle le remercia, refermant la porte derrière lui. Julien se rendit dans la chambre, sortit de son sac un paquet de pâtes, un bouillon-cube, et un sachet de viande de porc salé. Puis, il se dirigea vers la cuisine pour préparer le repas.
A l'aide de son couteau Laguiole, il découpa quelques tranches de porc, dressa la table utilisant les assiettes et les couverts trouvés dans un des placards du refuge. Il retourna ensuite dans la chambre pour prendre quelques médicaments, puis s'installa à la table de la cuisine. Elle le rejoignit quelques minutes plus tard et s'assit en face de lui.
Il la dévisagea jusqu'à ce qu'elle croise son regard.
Lorsque la jeune femme lui adressa un sourire timide, il détourna rapidement les yeux, tentant de dissimuler un trouble naissant. Il la trouvait terriblement attirante. Ses cheveux, encore humides, formaient de légères ondulations, et leur noir profond semblait briller davantage.
Il lui tendit un verre d'eau et un antalgique :
— Prenez ça, c'est un médicament pour calmer vos douleurs.
Elle sortit son cylindre de sa poche et le passa au-dessus du comprimé qu'il lui avait donné comme pour l'analyser puis elle le regarda attentivement avant de le mettre dans sa bouche.
- Ne le croquez pas, il faut seulement l'avaler, lui indiqua-t-il.
C'est ce qu'elle fit en buvant une gorgée d'eau.
Elle regarda le reste des médicaments de Julien et passa le curieux objet au dessus d'eux, semblant les analyser eux aussi.
Gêné, Julien les écarta délicatement puis lui tendit une assiette de pâtes en souriant :
— Ce n'est pas grand-chose, mais j'espère que cela suffira à vous redonner des forces.
Il continuait de la dévisager en se grattant nerveusement l'arrière du crâne. Elena hocha la tête avec reconnaissance. Elle regarda curieusement son assiette, en huma l'odeur avant de goûter une bouchée.
Un silence confortable s’installa pendant qu'ils mangeaient.
Seuls dans la pièce, des milliers de questions lui brûlaient les lèvres :
— D'ou venez-vous ? demanda-t-il doucement, brisant le silence.
Elle posa sa fourchette et sembla réfléchir un moment avant de répondre :
— Il y a des questions auxquelles je ne peux répondre pour le moment. Son regard aigue marine le scruta curieusement :
— Et vous ? Qu'est-ce qui vous a amené ici, dans cet endroit si isolé ?
Julien sourit à son tour, mais son sourire était teinté de mystère.
— Disons que je cherche quelque chose... Mais je ne l’ai pas encore trouvé.
Elena le regarda, intriguée, mais ne posa pas d'autres questions. Les deux jeunes personnes semblaient porter le poids de leurs propres secrets, chacun respectant le silence de l'autre.
Après le dîner, Julien se leva pour débarrasser la table. Elena se leva pour en faire de même :
— Je vais vous aider, dit-elle en s'appuyant sur la béquille qu'il lui avait donnée.
— Non, je vais le faire. Reposez-vous, insista-t-il.
Elle se dirigea vers la chambre, puis elle se tourna vers lui en souriant :
— Lorsque vous aurez fini, venez me rejoindre, je pense que nous aurons des choses à nous dire.
Lorsqu'il eut rangé la vaisselle, Julien se rendit dans la salle de bain puis rejoignit la chambre à coucher. Il frappa doucement avant d'entrer. Il s'assura que la porte fut bien refermée derrière lui et lorsqu’il se retourna, il remarqua Elena, debout devant la fenêtre, regardant le ciel.
Il s'approcha d'elle et en fit de même. Le temps s’était dégagé, révélant un firmament constellé d’étoiles. Au loin, on pouvait deviner le sommet du Pic Palas brillant faiblement à la lumière de la lune.
— C'est magnifique, murmura-t-elle.
Julien, à ses côtés, hochait la tête en silence. Il y avait quelque chose d'irréel dans cette tranquillité, une parenthèse de paix au milieu de la rudesse de la montagne.
Pourtant, derrière cette quiétude apparente, il sentait une tension, comme si quelque chose de plus grand, de plus profond, se préparait.
— Oui, il n'y a pas d'autres mots.
— Vous aimez les étoiles Julien ?
— J'aurais aimé qu'elles soient ma maison lui répondit-il en la regardant tristement. Elena tourna lentement la tête vers lui, intriguée par la mélancolie dans ses paroles. Un silence lourd de sous-entendus s’installa de nouveau entre eux, brisé seulement par le souffle léger du vent à l'extérieur.
— Pourquoi cette tristesse ? demanda-t-elle doucement. Vous semblez porter quelque chose de bien plus lourd que ces montagnes.
Il hésita, comme s'il pesait soigneusement ses mots avant de répondre. Il regarda les étoiles quelques instants de plus avant de murmurer :
— Parfois, on se perd en cherchant des réponses à des problèmes qu'on ne peut pas résoudre.
Elena le regarda avec insistance, mais elle comprit qu'il n'était pas prêt à en dire davantage. Il y avait une douleur dans ses yeux, quelque chose qu'il n'était pas prêt à partager. Elle aussi avait ses propres mystères.
Elle respecta son choix :
— Alors, ce soir, ne cherchons pas, dit-elle enfin. Laissons les étoiles briller pour nous, juste pour ce moment.
Julien acquiesça, son regard s’adoucissant un peu. Le silence qui suivit n’était plus teinté de tension, mais d’une complicité silencieuse, comme si, pour cette nuit au moins, ils avaient décidé de poser leurs fardeaux.
— Demain matin, si votre cheville va mieux, nous pourrons redescendre la vallée, dit-il doucement. Il nous faudra trouver un endroit plus confortable pour soigner correctement votre pied. Je pense que chez moi, nous serons en sécurité. Il se pencha sur son sac et en sortit une bande de crêpe puis, avec un sourire chaleureux, il prit une chaise et s'assit face à son lit, l'invitant à son tour :
— Venez vous asseoir.
Elle s'installa doucement sur le lit, tandis qu'il prenait délicatement son pied blessé entre ses mains :
— Vous permettez ? demanda-t-il avec une douceur rassurante. Elle acquiesça, se laissant faire, mais lorsqu'il commença à enrouler la bande autour de sa cheville, un léger frisson de douleur la fit grimacer alors qu'il serrait le bandage. Lorsqu'il eut fini, Elena tourna la tête vers lui, ses yeux brillant d’une lueur qu’il ne parvint pas à déchiffrer :
— Julien, êtes-vous conscient de qui je suis ?
— Je crois bien que vous n'êtes pas d'ici, répondit-il en souriant.
Elle esquissa un sourire, puis un léger rire s'échappa de ses lèvres, pensant à son humour simple et léger.
— Pouvez-vous me dire d'où venez-vous, Elena ? demanda-t-il une nouvelle fois.
— D'une étoile lointaine. Elle se reprit : Très lointaine.
— Vous êtes humaine ?
Un sourire mystérieux éclaira son visage :
— Et vous ?
Surpris par sa réponse, Julien sourit puis éclata soudainement de rire, un rire libérateur qui se transforma en fou rire, sans doute une manière de relâcher la tension accumulée depuis qu'il avait appris l'existence de sa maladie incurable.
Elena l'observait, un sourire doux aux lèvres, semblant heureuse de le voir rire ainsi. Quand Julien se calma enfin, il la regarda, plus sérieux :
— Pourquoi êtes-vous ici ?
Elle ne répondit pas immédiatement, mais posa la question suivante d'une voix posée :
— Pourquoi prenez-vous ce traitement ?
Le visage du jeune homme se ferma brusquement.
— Comment savez-v...
Sans un mot, elle sortit le petit cylindre métallique de sa poche :
— Dans mon monde, je suis une... scientifique. Docteur en médecine, plus exactement. J'ai analysé vos médicaments. Je sais que vous souffrez d'une maladie rare et difficile à traiter.
Un voile de tristesse passa dans ses yeux tandis qu’elle posait délicatement sa main sur la sienne. Mais Julien se raidit et retira sa main brusquement :
— Je n'attends la compassion de personne, déclara-t-il durement. Je veux décider où et quand arrêter cette souffrance avant que la douleur ne me rende fou.
Elena chercha son regard :
— Ici, vos scientifiques n'ont pas encore découvert de traitement pour cette maladie, mais notre science, celle de mon Monde, peut vous guérir. Vous m'avez sauvée de la noyade, laissez-moi vous aider à mon tour.
Il leva les yeux vers elle, touché par la sincérité de son regard :
— Ne me donnez pas de faux espoirs.
— Je ne le ferai jamais.
Ses yeux brillaient d'une détermination inébranlable. Elle poursuivit :
- Je vous promets que nous pouvons vous guérir. Laissez-moi vous aider. Un silence s'installa avant qu'elle n'ajoute doucement :
— S'il vous plaît...
Julien baissa les yeux, hésitant quelques secondes, puis les releva, embués de larmes :
— Que dois-je faire ? murmura-t-il, sa voix brisée.
— Aidez-moi à récupérer mon vaisseau, et... faites-moi confiance.
Elle serra doucement sa main, la chaleur de sa paume se propageant dans la sienne. Julien hocha la tête et essuya ses yeux humides.
— D'accord, dit-il d'une voix tremblante. Je vous aiderai.
Puis, il se leva :
— Je reviens... J'ai quelque chose à faire avant d'aller au lit.
Il sortit de la chambre et se dirigea vers le placard de la salle commune. Il y avait repéré une cagette remplie de journaux. En l'examinant de plus près, il constata qu'elle ferait parfaitement l'affaire pour ce qu'il avait en tête. Il la désassembla et en récupéra les deux faces latérales, puis retourna discrètement dans la chambre.
A l'intérieur, une lumière tamisée baignait doucement la pièce. Julien réalisa que cette lueur provenait du cylindre d'Elena.
Allongée dans le lit, elle leva la tête vers lui :
— Pourquoi m'avoir sauvé ? demanda-t-elle d'une voix douce.
— Vous ne l'auriez pas fait, vous aussi ? répondit-il après une brève hésitation, avant d'ajouter :
— Je crois profondément en l'altruisme et en l'entraide... Je ne regrette pas un seul instant de vous avoir aidée.
Les yeux clairs d’Elena scintillaient sous la lumière chaude du cylindre, rendant son regard à la fois captivant et difficile à soutenir.
— Je suis heureuse d’être tombée sur vous, répondit-elle. Puis elle hésita un instant, avant de reprendre :
— L’orage m’a surprise alors que mon vaisseau traversait les montagnes. La foudre l’a frappé à deux reprises, et l’impulsion électromagnétique générée a gravement endommagé son système de vol.
Elle s'assit en tailleur sous les couvertures et grimaça lorsqu'elle bougea son pied droit. Elle posa ses mains de chaque côté de ses jambes comme pour les tenir et commença le récit de l’incident. Elle semblait trembler mais sa voix resta posée :
— Les commandes ne répondaient plus, le vaisseau perdait rapidement de l’altitude. Devant moi, les montagnes s’étiraient à perte de vue. J'ai vu leurs sommets acérés se rapprocher dangereusement alors j'ai tenté une ultime manœuvre. Mais rien n'y a fait. Je savais que l’impact était inévitable.
Elle marqua une pause, ses yeux se perdant dans le vide avant de poursuivre :
— Alors, j’ai enfilé mon uniforme, mis mon casque, en espérant que l'anti gravité de mon équipement suffirait à amortir le choc. J'avais repéré ce lac, dans la vallée en contrebas. Il était presque invisible sous la pluie battante mais c’était ma seule chance. J'ai dirigé tant que j'ai pu mon vaisseau vers l'eau... et j'ai plongé. Vous savez ce qui c'est passé par la suite.
Julien l'écouta, captivé par le récit de la jeune femme. Dans son esprit, il visualisait la scène : Elena, seule face à l’orage et à la mort imminente, luttant sans renoncer, jusqu'au dernier moment. Ce qu’elle avait accompli tenait du miracle :
— Vous avez fait preuve d’un sang-froid extraordinaire, murmura-t-il.
Elena esquissa un sourire, mais ses yeux trahissaient encore la gravité de l’expérience :
— Ou simple instinct de survie, je ne saurais dire. A ce moment-là, je me suis accrochée à une idée : il me restait une chance, une dernière raison de me battre et je l'ai saisie.
Julien détourna le regard, tentant de cacher l’émotion qui montait en lui.
— C'est un message que vous essayez de me faire passer ?
— Oui, Julien. Vous devez vous battre. Il y a toujours de l’espoir, même infime. J'en suis la preuve : vous m'avez sauvée.
— Je n’ai fait que mon devoir, répondit-il, la gorge serrée. Vous étiez en danger. J’aurais agi de la même manière pour n’importe qui.
Elena se redressa lentement sur le lit, les bras tendus, prenant appui sur ses mains. Son regard se fit plus perçant :
— Mais je ne suis pas n’importe qui.
Intrigué, il fronça les sourcils :
— Que voulez-vous dire ?
— Je suis... une personne importante dans mon Univers. Et n'étant pas de ce monde, j'ai sûrement déjà été repérée par les militaires de votre planète. Mon vaisseau transporte des données cruciales, des informations qui, pour certain, vaudraient de l'or. Cela donnerait un pouvoir total à celui qui mettrait la main dessus. En me sauvant, vous vous êtes mis en danger.
Un silence lourd s'installa. Une tension nouvelle envahissait l’air, rendant l’atmosphère presque oppressante. Julien sentit son cœur battre plus fort, comme si chaque mot d’Elena venait de bouleverser un équilibre fragile. Il la regarda, déconcerté.
— Une personne importante ? Mais qui êtes-vous donc ?
Elena se redressa complètement, son visage grave et son regard fixé sur lui.
— Je ne peux pas vous en dire davantage, je suis désolée. Quant aux données que je transporte, elles sont importantes pour la protection de mon monde. Il y a des gens ici, sur Terre, qui seraient prêts à tout pour mettre la main dessus. En me sauvant, vous êtes maintenant impliqué dans quelque chose de bien plus grand que vous ne pouvez l’imaginer. Ils feront tout pour récupérer mon vaisseau et pour me capturer.
— Vous capturer ? Dans quel but ?
Elle eut un sourire protecteur puis elle caressa son visage :
— Julien... Ils voudront me questionner et il faudra que je parle, coûte que coûte. Ils voudront connaître tous mes secrets, toutes mes connaissances puis, quand ils auront tout ce qu'ils voulaient... Elle marqua un arrêt puis reprit :
— N'avez-jamais fait d'expérience pendant vos études sur des vers de terre ou des grenouilles ?
Il fut horrifié par la vision qu'il eut.
— C'est impossible, je ne peux pas croire ce que vous dites, il existe des lois, chaque personne bénéficie de droits, notamment le droit à la défense. Vous savez, je suis avocat et j...
— Avocat ? Alors, dites-moi Maître, que dit la loi dans votre pays sur la vie d'un extraterrestre, sur sa capture, sur sa détention ?
Julien ne put trouver de réponse et resta sans voix. Elena voulut le rassurer. Elle reprit d'un ton enthousiaste :
— Mais nous avons des ressources. Ma science dépasse de loin ce que vous connaissez ici. Certes, vos militaires sont puissants, mais nous avons des chances de leur échapper. Elle lui sourit tendrement : Et puis, vous avez déjà prouvé que vous êtes quelqu'un de courageux, capable de vous battre. Ensemble, nous pouvons y arriver.
Il plongea son regard dans celui d’Elena et put voir la détermination dans ses yeux.
— D'accord, murmura-t-il.
Dans le silence qui suivit, quelque chose changea entre eux. Plus que de la complicité, une alliance s'était scellée par un avenir incertain, mais partagé.
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