Suivez moi, s’il vous plaît
Je me lève et entend un bourdonnement incessant envahir ma tête. Je ne sais même pas d'où ça vient, mais je vis avec depuis si longtemps que je ne me pose plus la question. De toutes façons, ça partira dans la matinée. Je fais chauffer de l'eau dans une bouilloire et je la verse dans une tasse remplie à moitié de café soluble. Je la mélange bien, et après l'avoir bu, je commence une série de pompes. Il est 4h00 du matin, tout pile. Deux autres séries et je vais me doucher puis me préparer.
Il est 4h25 maintenant, très bien. J'ai le temps de regarder une scène ou deux de plus. J'allume mon lecteur DVD et ma petite télé. Après un bourdonnement à peine plus intense que celui de ma tête, le film que j'avais entamé la veille se lance. C'est Soleil Rouge, avec Bronson et Delon. Un putain de bon film. Il y a aussi le mec qui joue le voleur dans Rashomon. Qu'est-ce que j'aimerais avoir plus de temps pour mater tous ces films de fou... Mais là, j'ai plus le temps. Faut que j'aille taffer.
Je me prends vite fait un chewing gum et je me lance dans la twingo. J'aime toujours ce petit moment de lucidité, alors qu'il y a pas un chat dehors et que la route est calme. Je commence à 5h00 chaque matin pendant deux semaines et je termine à 13h00. Les deux semaines suivantes, c'est à 13h00 que je commence et à 21h00 que je finis. Il m’arrive aussi, plus rarement, de taffer la nuit, entre 21h00 et 5h00. Dans tous les cas, ça me va très bien, je me fais un peu d'argent, et je peux empiler des roues en boucle sans jamais me lasser. J'arrive toujours à prendre huit heures de sommeil, et en enlevant mes deux heures de trajet et de préparation journalières, ça me laisse les six dernières pour m'entraîner, mater des films et prendre des notes sur mon carnet. Le samedi et le dimanche, je fais exactement la même chose.
Ça fait un an et demi que je vis comme ça, mais si on me demandait, je répondrais que ça en ferait bien plus. Quand on n'a personne d'autre à qui parler, à part des personnages de films d'espionnage et de gangsters, on perd vite la notion du temps.
Parfois, je me demande pourquoi je suis comme ça. Pourquoi je ne ressens pas le besoin de voir quelqu'un en dehors de mes collègues de travail. Pourquoi je vais jamais boire un coup en ville, pourquoi je dépense pas plus d'argent que ce qu'il me faut pour manger et acheter des Blu-Ray. En tout cas, je trouve pas la situation assez désagréable pour me poser la question plus longtemps.
J'arrive au taff. Je salue Hervé, Brahim, Paul, Fred, Jean-Marie - les braves qui constituent la chaîne de montage avec moi - et Héloïse, la chef de service. Je m'entends bien avec tout le monde ici, en même temps, je suis pas du genre contrariant. Je fais le boulot, je balance personne, rien ne m'énerve, rien ne m'agace. S'il y a une chose qui me fait aimer papa et maman, c'est de m'avoir génétiquement donné un cerveau de bouddhiste.
La journée commence et le soleil se lève au fil des roues de poubelle assemblées par ma compagnie. Je prends ma pause "casse-croûte" vers 9h pour séparer le travail en deux. J'ai une demi-heure devant moi et je mange toujours le même repas : trois oeufs durs, un gros sandwich poulet-fromage et une pomme qui m'aident à tenir jusqu'à 13h. Quand j'ai terminé la journée, je balaie ma zone de travail, je pointe, je dis au revoir et je reprends la voiture.
J'ai beau ne pas détester mon travail, je sais que c'est après que la vraie vie commence. Je vais faire les courses si il me manque quelque chose, je mange un bon gros repas et je me lance un film. Puis deux. Je ne m'en lasse jamais. Il me faut ma dose dans tous les genres, toutes les époques, même si j'ai une petite préférence pour le ciné des années 70.
Parfois, j'ai l'impression d'être un personnage d'un de ces films où un mec solitaire et un peu bizarre sur les bords se met à vivre une vie de dingue. Tous les jours, j'espère qu'un truc comme ça va m'arriver un jour. Que je vais tomber sur un type dans la rue qui va me proposer de rejoindre un service secret, ou que je vais me faire kidnapper et que je devrais m'échapper héroïquement.
Je dois être un peu tordu, franchement, pour penser à des trucs comme ça. Parfois j'ai ces petits moments de lucidité où je me le demande. Et puis, je me dis que parce que je me le demande, c'est qu'au fond, tout va bien. Je suis juste un peu original, et puis après tout, je ferais pas de mal à une mouche. Tout ce que je fais, c'est imaginer en permanence.
C'est pour ça que je tiens mon carnet, en fait. J'y note toutes les idées qui me viennent dans la journée. Toutes les péripéties qui m'ont l'air marrantes ou folles et que j'aimerais vivre ou raconter. Peut-être qu'il faudrait que j'écrive sérieusement. Je me ferais publier et je pourrais vivre tranquillement.
Mais en même temps, est-ce que la vie aurait le même goût si je devais faire que m'amuser sans souffrir un peu ? Sans être obligé de taffer tard le soir ou me lever tôt le matin ? Si je devenais écrivain, je perdrais ce train de vie, et peut-être que j'aurais plus d'idées, que je me ferais chier.
Le week-end, j'enfile un pantalon, une veste à motif "camo" et je vais me promener dans les bois autour de chez moi. Je suis bien content de vivre à la campagne pour avoir accès facilement à ces endroits. Ces petits ruisseaux, ces rochers, ces ruines. Eux aussi, ils me donnent plein d'idées. Et puis, contrairement à ce que j'ai pû vous laisser croire, je traîne pas toujours tout seul. Parfois, Eve est avec moi. C'est une fille que je connais depuis qu'on est tous petits.
Eve, c'est une fille assez simple, elle est ni timide ni trop excentrique. Elle aime les balades en forêts, la danse, les chiens et les chats. D'ailleurs, elle fait des études pour devenir vétérinaire. Elle a toujours été forte à l'école, pas comme moi. D'ailleurs, je me demande bien pourquoi elle traîne aussi souvent avec un manutentionnaire comme moi. C'est la seule à savoir que je tiens mes carnets. Fallait bien que je lui en parle, sinon, de quoi est-ce que je lui parlerais ? En tous cas, elle, elle m'en parle de ses trucs. De ses études, de ses aspirations, de ses potes et des mecs. On dirait pas, mais j'aime bien écouter ce genre de trucs. En fait, je crois que si j'aime bien, c'est parce que c'est elle.
Et qu'on soit clairs, je suis pas amoureux d'elle, je sais même pas si je peux être amoureux, d'ailleurs. Je comprends le concept, mais j'ai du mal à me le représenter en vrai. Est-ce qu'il y a vraiment une différence entre être un ami et un amant ? Je crois que je sais pas trop. Et pourtant, si elle me demandait de l'épouser, je crois que je lui dirais "oui". A qui d'autre, de toutes façons ? Par contre, je lui demanderais pas. Attends, j'ai trop à faire avec mon futur destin.
Enfin bref, amis ou non, on passe toujours de bons moments. Elle vient avec ses chiens et je crois qu'ils m'aiment bien. L'autre jour, le plus petit est tombé dans la rivière par plein courant et j'ai dû aller le sortir de là. Par chance, j'ai pû le récupérer juste avant qu'il tombe d'une cascade.
Là, on est samedi matin, alors je profite du temps pour aller au marché. J’aime bouffer de bons trucs, et c’est pas qu’une question de santé. Depuis que j’ai vu « Les Saveurs du Palais », j’ai l’impression d’être obsédé par les bons plats préparés. Aujourd’hui, ce sera tourte forestière, sans doute.
Quand je sors de chez moi, je vois un type à lunettes noires sur le trottoir d’en face. Il est immobile et me fixe comme si j’étais important. Il traverse la rue, me regarde de haut en bas et, après avoir rangé quelque chose dans sa poche, il m’adresse enfin la parole.
- Suivez-moi, s’il vous plaît.
Je pousse un soupir de soulagement.
L’histoire va enfin commencer.
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