Chapitre 1 : Premier Émoi
Quand j'y repense, je n’ai jamais fait gaffe à sa façon de me regarder, du moins, je ne savais pas comment l’interpréter. Ses petits regards en coin pleins de sous-entendus, lubriques quand il se mordait les lèvres. À treize ans, même si ça fait longtemps que les hormones te chatouillent l’entre-jambe, tu ne remarques pas ce genre de signes. En plus, les seuls gestes que ce mec avait jamais eus envers moi étaient tout sauf doux. Vas-y que j’te bouscule dans les couloirs, que j’te jette tout habillé sous les douches des vestiaires, que j’te frappe sans raison, etc. Je pourrais vous en raconter des centaines, plus créatives les unes que les autres, juste pour impressionner la bande de lèches de cul avec qui il trainait.
Et pourtant, ce connard est mon premier amour.
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Au collège, quand on n’a pas une forte personnalité, on se la joue discret. On rase les murs dans les couloirs, on évite de répondre aux questions des profs pour ne pas se faire remarquer. On ferme sa gueule, tout simplement. Mais ça n’empêche pas de se faire quand même emmerder.
Je faisais partie de cette catégorie.
Déjà, j’étais bien trop grand pour mon âge. Comme je dépassais le mètre quatre-vingt, les autres s’imaginaient que j’étais fort et courageux. Sauf que c’était tout le contraire. Très sensible, trop. Introverti limite asocial. Faible, diraient certains.
Ce qui faisait de moi une proie facile pour les caïds.
Lui, il s’appelait Nicolas, un grand blond aux yeux bleus, un vrai, et c’était un putain de beau mec. Une gueule de trouduc, fier et hautain, mais une belle gueule.
Sa matière préférée était évidemment l’EPS, et ça se voyait. Il avait une silhouette de marathonien, élancée, musclée sec, des cuisses et des mollets taillés pour la course, ce qui ne l’empêchait pas d’exceller dans tous les autres sports. J’le revois retirer son t-shirt pour grimper à la corde comme si la gravité n’avait aucun effet sur lui, ses abdos saillants luisants de sueur. Ou courir avec célérité en faisant rebondir le ballon de basket et sauter jusqu’au panier avec une facilité déconcertante.
Tout dans les muscles, rien dans le cerveau, comme dit l’adage. Un euphémisme pour qualifier ses capacités intellectuelles dans les autres matières.
C’est bien simple, hormis en EPS et en techno, il captait que dalle. Toujours assis le plus au fond possible de la classe, dans un coin de préférence près d’une fenêtre. Et impossible pour lui de glander en silence.
Bah oui ! Pourquoi laisser les autres étudier quand on peut emmerder le monde autant qu’on se fait chier ?
Dans cette discipline, il était aussi doué qu’en sport. Certains profs l’obligeaient à s’assoir au premier rang pour le surveiller et il était collé toutes les semaines. L’archétype personnifié du fauteur de trouble sans cervelle.
Le problème, c’est que je remarquais pas ses yeux gonflés ou les bleus qu’il avait parfois sur le corps. Avec ma vision d’adulte, mon vécu, j’ai réalisé à quel point il était en souffrance.
Là aussi, difficile d'interpréter ces signes quand on a treize ans.
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Un jour, le prof d’EPS nous a mis dans la même équipe, au volley. N’ayant jamais été très sportif, je m’étais défoncé pour qu'on gagne le match. Grâce à quoi, on a pu quitter le cours plus tôt, tandis que les perdants étaient restés pour ranger le matériel.
Je m’étais assis par terre contre la grille du collège, en attendant que mon bus arrive. C’est là qu’il m’a « abordé » pour la première fois.
— Quand tu veux, tu te débrouilles pas mal, pour une tapette !
— Merci…
Un semblant de compliment ? Une première approche maladroite ? Allez savoir.
En tout cas, ça m'a fait plaisir venant d’un athlète comme lui.
Je l’ai regardé avec un sourire gêné, avant de vite baisser les yeux, de peur qu’il le prenne mal.
— Viens avec moi !
Ce n’était pas une question. Alors, je me suis levé et j'ai obéi.
Il m’attira jusqu’aux toilettes privées des profs, ceux du rez-de-chaussée. Les couloirs étaient déserts, la fin des cours n’avait pas encore sonné. Il fit attention que personne ne nous voit avant de me précipiter à l’intérieur et de verrouiller la porte.
On était seul et j’avais peur qu'il me fasse du mal, qu'il me vole. Mais impossible de m'enfuir.
Sauf qu'au lieu de s’en prendre à moi, il a brusquement collé ses lèvres contre les miennes en forçant sa langue dans ma bouche.
Mon premier baiser ! Bordel de merde !
Machinalement, sans vraiment le vouloir, je l’ai repoussé.
À cette époque, j’étais déjà plus ou moins certain de mon homosexualité, mais je faisais tout pour rien laisser transparaître. Et croyez-moi, c’était dur, dans tous les sens du terme, surtout quand on se retrouvait à poil dans les vestiaires après la piscine. J’en ai camouflé des érections.
Sur l'instant, j'ai cru qu'il me testait.
— Quoi ? T’aimes pas ça ?
Surpris, honteux, gêné, mais en même temps avide qu’il recommence, j’avais juste répondu « si », du bout des lèvres.
Avec une délicatesse dont je l’ignorais capable, il posa ses grandes mains de chaque côté de mon visage et plongea son regard dans le mien avant de m’embrasser avec tendresse. La sensation que j’ai ressentie à cet instant me reste indescriptible. Un mélange de fièvre et de désir, mais aussi de honte, comme si des yeux invisibles nous jugeaient et condamnaient cette attirance, alors que j’étais incapable de la réfréner.
Je ne crois pas qu’il ait remarqué mon trouble, puisqu'à mesure que l’excitation montait, il se rapprocha, se colla. Je sentis son impressionnante verge en érection tressaillir au travers de son survêt. Je n’étais évidemment pas en reste.
Il faisait chaud…
Doucement, ses mains passèrent sous mes vêtements, caressant mon dos, mon ventre. Puis, aussi vive et brute que fût sa personnalité, il en glissa une dans mon slip et attrapa mon sexe, m’arrachant un râle de plaisir qu’il étouffa en enfonçant sa langue dans ma gorge, mélangeant nos salives avec précision tandis qu’il me masturbait.
Il était doué, le salopard...
Nos lèvres scellées, il commença à se déshabiller et je fis de même. Avec délice, sa langue parcourut mon corps, s’attardant sur mes lobes d’oreilles avant de descendre vers mes tétons, mon nombril…
C’est ça le septième ciel ?
Cette sensualité, la chaleur de nos corps, l’odeur de nos transpirations mêlées, notre adolescence prête à exploser de désir ?
Il glissa son majeur dans ma bouche, me forçant à me délecter de sa sueur salée, tandis que sa langue descendait toujours plus bas. Mais lorsqu'il s’agenouilla devant moi, prêt à m’offrir la délivrance ultime, quelqu’un essaya d’ouvrir la porte.
La redescente fut instantanée.
De mémoire, je ne crois pas avoir un jour perdu une érection aussi rapidement. J’étais terrifié à l’idée qu’on puisse nous surprendre ainsi, mais il avait prévu le cas de figure. Alors que je finissais de me rhabiller, il attrapa une cigarette et un briquet dans la poche de son sac à dos et l’alluma nonchalamment.
— Mais qu’est-ce que tu fous ? On va se faire tuer !
— T’inquiète pas.
Je revois ce sourire satisfait et insouciant qui lui fendait le visage.
Il tira quelques bouffées avant de l’écraser contre l’évier en faïence. On tambourinait à la porte. Il posa sa main sur le verrou avant de se retourner et de m’offrir un baiser.
— Si tu parles de ça à qui que ce soit, t’es mort, t’entends ?
J’avais acquiescé, partagé entre la peur et ce sentiment inconnu qui me réchauffait la poitrine.
Ce petit interlude coquin nous couta un passage chez le proviseur et deux heures de colle, chacun. Ce qui n’était pas un problème pour un habitué des embrouilles comme lui, mais pour ma part, même si je n’étais pas un élève modèle, c’était une première. Heureusement, son stratagème avait fonctionné et tous pensaient qu’on s’était juste enfermés pour fumer. Ou peut-être ne voulaient-ils tout simplement pas se l’imaginer.
J’ai beau chercher, je ne me souviens pas de la réaction de mes parents, la mémoire est sélective. Mais je me rappelle clairement être rentré avec le sourire aux lèvres, soulagé que notre secret soit sauf, et le bas ventre en ébullition.
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