Chapitre 10 : Dans la tête d'un hypersensible.
Les réponses que nous exprimons psychologiquement en réaction à un stimulus émotionnel dépendent de beaucoup de facteurs. L'éducation, le milieu social, la relation avec nos proches, et essentiellement celle avec nos parents qui représentent l'autorité. S'ajoutent les expériences amoureuses, professionnelles ou encore amicales. Bien évidemment, cela dépend aussi du type de stimulus, bon ou mauvais. Nous nous construisons avec et grâce à toutes ces expériences, ces interactions, desquelles nous absorbons les composants que notre cerveau juge utile à notre développement, en fonction de nos affinités et de nos connaissances.
Pour une personne hypersensible, ces réponses sont démultipliées, à un niveau tel que pour certaine, cela peut s'avérer ingérable au quotidien. Mais même si cela peut paraître handicapant, cette sensibilité poussée à son paroxysme nous permet d'emmagasiner une quantité bien plus importante d'émotions.
Pour ma part, là où mon frère et ma sœur se voyait prescrire des antidépresseurs en réponse aux problèmes conjugaux de nos parents, j'enfouissais un peu plus profondément ces émotions négatives qui ne faisaient que s'ajouter au poids de celles que je portai déjà. Mes épaules déjà bien chargées avaient développé une insensibilité provisoire. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu cette capacité à absorber une partie du poids des problèmes des personnes qui m'entourent. Dans la plupart des cas, je ne m'en rendais même pas compte. Mais le vrai danger réside en notre incapacité à anticiper le moment où ce "vase émotionnel" finira par déborder.
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C'était compliqué pour Nicolas et moi de nous voir et de passer du temps ensemble. Parfois, pendant la récréation, nous nous éclipsions dans un coin discret derrière le gymnase pour fumer et discuter de tout et de rien. C'est à lui que je dois vingt ans d'encrassement de poumons et des milliers d'euros partis en fumée.
Même si nous n'en avons jamais parlé explicitement, les questions qu'aurait suscitées notre subite amitié auprès de nos camarades nous empêchaient de nous voir "au grand jour". J'aime à penser que j'ai eu une bonne influence sur lui. Ce qui se confirma le jour où l'un de ses ex-sbires nous surprit la clope au bec. Même si cet imbécile ne me faisait plus peur, j'étais tout de même anxieux qu'il puisse nous foutre dans la merde.
— Pourquoi tu traînes avec une tapette comme lui ?
— Ferme ta gueule ! C'est un mec cool.
Il me défend !
Je jubilai intérieurement d'enfin l'avoir comme un "ami".
— Tout le monde sait que vous vous sucez la bite !
Je manquai de m'étouffer et levai des yeux inquiets vers Nicolas qui lui jeta un regard assassin. Sans que j'aie le temps de réagir, il attrapa l'autre par la gorge, le plaquant violemment au mur. Il lui assena une gifle du dos de la main et je retins son bras alors qu'il s'apprêtait à lui donner un second coup. L'autre en profita pour projeter son genoux dans ses parties intimes. Sous la cuisante douleur, Nicolas s'écroula en se tenant l'entre jambe et en gémissant.
J'aurais voulu m'interposer, le défendre comme j'aurais dû le faire, mais au lieu de ça, j'ai éclaté en sanglot. Pourquoi fallait-il que la violence soit leur seule réponse ?
— Bande de PD ! cracha l'autre en s'enfuyant.
Je me suis alors penché sur Nicolas, parvenant à articuler un faible « ça va ? », du bout des lèvres, mais il me repoussa.
— Casse-toi ! Bordel de merde !
La rage dans sa voix m'effraya de plus belle et je pris mes jambes à mon cou en direction de la cour, mais c'était sans compter sur l'autre enflure et ses potes qui m'attendaient pour me rouer de coups en m'insultant.
J'entends encore résonner la sonnerie, leurs rires sadiques bourdonnant dans ma tête endolorie, le gout du sang dans ma bouche. Je suis resté allongé plusieurs minutes sur le bitume du parking, recroquevillé, le corps meurtrie. Terrifié et déboussolé, il me fallut un effort surhumain pour me relever et me diriger machinalement vers la cabine téléphonique afin d'appeler ma mère au secours. Je ne savais pas quoi faire d'autre. Mais une surveillante me barra le chemin. Son expression énervée se transforma en inquiétude lorsqu'elle remarqua le sang qui s'écoulait de ma lèvre et mon visage inondé de larmes.
— Qui t'à fait ça ? demanda-t-elle en m'attrapant par les épaules.
Impossible pour moi de formuler la moindre phrase cohérente. Mon corps était parcouru de hoquets entrecoupés de sanglots incontrôlables. Elle m'aida à marcher jusqu'à l'infirmerie et me demanda de m'assoir et de me calmer. J'étais à bout de nerf, mon cœur près à sauter hors de ma poitrine, de peur, mais aussi de rage.
Pourquoi fallait-il être méchant pour survivre dans ce monde ?
— Il a fait du mal à Nicolas, parvins-je à dire.
— Où ça ?
— Derrière le gymnase...
La surveillante se précipita à l'extérieur, mais lorsqu'elle reparut quelques minutes plus tard, Nicolas n'était pas avec elle.
— Tu es sûr qu'il était là ?
Je secouai la tête en guise d'affirmation. Elle posa ses mains sur mes épaules, m'invitant à respirer à son rythme. Une stratégie efficace qui me permit de retrouver mon calme en quelques minutes. Avec beaucoup de délicatesse, elle appliqua un coton imbibé d'alcool sur ma lèvre enflée tout en me rassurant du mieux qu'elle put. J'avais beau avoir quatorze ans et la dépasser d'une tête et demie, elle s'occupa de moi comme une mère s'occuperait de son petit garçon.
— J'ai appelé ta mère pour qu'elle vienne te chercher, mais il faut que tu me dises qui t'a fait ça.
Je savais que les conséquences seraient à la hauteur de ma mouchardise, mais je ne pus me retenir de tout balancer. Elle soupira en entendant que nous nous étions éloignés pour fumer et nota les noms et prénoms de mes agresseurs.
Quand ma mère me récupéra à l'infirmerie, la surveillante lui assura que cela ne se reproduirait plus en évitant de mentionner mon addiction à la nicotine. Elle m'avait toujours parue sévère et dure, mais elle fut la première membre du corps enseignant de cet établissement à me faire sentir que j'avais de l'importance. Je ne l'ai plus jamais vu de la même manière après ça.
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