Chapitre 11 : Échec scolaire... ou instinct de préservation ?

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Ma mère resta silencieuse sur le trajet du retour à la maison. Je n'aurais de toute façon rien pu ajouter qu'Olivia, la surveillante, ne lui avait déjà dit.

— Il était avec un copain et des camarades les ont agressés, apparemment sans raison.

Des « camarades » ? J'aurais choisi un terme bien moins élogieux, un terme qui ne leur cherchait pas d'excuses comme son « apparemment sans raison ». Mais aujourd'hui, je comprends qu'elle ne pensait pas à mal. En tant qu'adulte, elle se devait d'être impartial et j'ai l'infime espoir que le passé délinquant de Nicolas n'altéra pas son jugement.

Sauf qu'avec mon vécu, ma vision d'homme de quarante ans, je ne peux trouver de circonstances atténuantes à l'administration de cet établissement. Il y avait eu tant de signes.

Le fait qu'ils étaient cinq, était un signe.

Le fait que j'étais un élève moyen, timide, réservé, et sans histoire, était un signe.

Le fait que des surnoms sordides, qui auraient valu à certain de se voir laver la bouche avec du savon s'ils les avaient prononcés devant leurs parents, couraient dans les couloirs, était un signe.

Que les marques sur le visage et le corps de Nicolas, était un signe.

Que sa colère, sa brutalité à l'égard de tous ceux qui lui montraient un peu de compassion, était un signe.

Même si j'entends que la majorité des professeurs, qui étaient plus âgés que mes grands-parents, n'étaient pas formés pour détecter ou gérer ces signes, en tant qu'être humain doté d'empathie, il ne pouvait que faire l'autruche.

Comment se construire et avancer quand vous avez la sensation de ne plus être le bienvenu nulle-part, que le monde entier est contre vous ?

Ma foi en l'être humain ne tenait plus qu'à un fil...

Il me fallut plusieurs semaines pour trouver le courage de retourner en cours. L'idée de tomber nez à nez avec cette bande de monstres et d'affronter le regard des autres me terrifiaient, car je savais pertinemment que mon absence jouait en leur faveur, leur laissant le temps de s'inventer toutes les excuses de la terre pour justifier ce harcèlement. Et surtout, je savais que personne ne prendrait ma défense. Mais je dus me faire violence. Les services sociaux ne voient pas d'un bon œil la déscolarisation prolongée d'un jeune de quatorze ans et cette situation ne faisait qu'ajouter du bois sur le feu de la relation entre mes parents.

Mon père, en bon boomer imbécile et ignorant, se contentait de beugler en arguant que ce n'était que de la fainéantise, alors que ma mère faisait son possible pour arrondir les angles. Un jour, le directeur en personne vint me chercher jusque dans ma chambre, mais il était hors de question de me laisser faire. Après m'avoir giflé et tiré par le bras comme si je n'étais qu'un vulgaire mouton qu'on envoie à l'abattoir, il abandonna, non sans menaces. J'avais compris au désarroi dans les yeux de ma mère qu'elle n'avait pas eut le choix, le faire venir était sa seule option afin de prouver qu'elle n'était pour rien dans ma déscolarisation.

Je ne lui en veux absolument pas. Elle aussi menait plusieurs combats sur des fronts différents et je m'en voulais atrocement d'en être un de plus sur ses épaules. Elle était la seule lumière dans l'obscurité de mes pensées. Je l'aime tellement...

Le jour de mon retour au collège, je passais les grilles et m'avançais vers la cour lorsque le directeur m'intercepta pour m'attirer dans son bureau. Mon pire cauchemar se réalisait : une confrontation avec mes agresseurs.

Comment être convaincant face à cinq chiens enragés qui n'attendent que de se repaitre de votre peau et ont réponse à tout ? Je revois la gueule enfariné de ce directeur, minaudant de vagues remontrances, leur cherchant des excuses toutes plus stupides les unes que les autres. Puis, il pointa mes faiblesses, une par une, crachant qu'avec mon comportement "soumis", la vie allait me dévorer tout cru, etc. Lorsque j'osai ouvrir la bouche, il m'interrompit en disant qu'ils ne recommenceraient pas, avant de clore le dossier en me demandant d'arrêter de me laisser faire. J'ai vite compris que mes tortionnaires avaient trouvé un allié de taille et qu'il me serait difficile à l'avenir de faire peser ma voix contre les leurs.

J'appris, bien des années plus tard, que les parents de plusieurs d'entre eux faisaient partie de son "cercle d'amis". Je pense surtout que leurs porte-monnaie et l'influence qu'ils exerçaient sur la communauté étaient plus importants que le bien-être d'une poignée de gamins. Mais aujourd'hui encore, je ne comprends pas comment, alors qu'il était la personne la plus importante de l'établissement, il a pu manquer d'autant de discernement, se montrer aussi négligent envers ces élèves qui avaient besoin de son aide ?

Comment faire à nouveau confiance à un adulte après une telle gifle ? J'avais tellement de fois était déçu de leurs réponses face à la violence et au harcèlement de mes camarades depuis le début de ma scolarité.

Je quittais le bureau du proviseur suivi de mes agresseurs. Je sentis leur animosité dans mon dos, leurs chuchotements et leurs ricanements me donnèrent envie de pleurer. Mais en passant la porte qui s'ouvrait sur la cour, Olivia se tenait là, les bras croisés. Elle me sourit et m'invita à me dépêcher de rejoindre ma classe. Une fois à la porte du préau, de loin, je la vis discuter avec mes agresseurs. Je ne saurais probablement jamais ce qu'elle leur a dit, mais ses mots furent efficaces. Du moins, pour un temps.

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