Chapitre 14 : Différent ou indifférent ?

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Malgré l’extrême plaisir que je prenais lors de nos ébats, je ne pouvais m’empêcher de m’en vouloir, d’être gêné, honteux. À cette époque, et encore aujourd’hui pour certains d’entre eux, des membres de ma famille proche faisaient partie de la communauté des Témoins de Jéhovah et il n'était pas rare que nous nous rendions en famille à l'une ou l'autre de leurs « messes ». Bien que cette communauté se montrait plutôt bienveillante, de nombreux sermons furent prononcés en clameur des textes qui réprouvaient mes actes. Je suis athée agnostique, ce qui signifie que je ne crois pas en Dieu, sauf preuve contraire, et malgré ce manque de ferveur pour les préceptes dictés par La Traduction du Monde Nouveau, j'étais terrifié par la possibilité d’un châtiment divin. Comme chez les chrétiens, les hommes n’ont pas le droit d’être ensemble et la mort est la seule réponse à cette forme de sexualité déviante. Même la masturbation est un péché mortel.

Il me fallut du temps pour qu’au fil de mes rencontres amoureuses j’apprenne à accepter mes désirs et mes fantasmes. À comprendre qu’il s’agit de pensées parfaitement normales même si elles peuvent nous paraitre dérangeantes ou honteuses. Chacun les voit à sa manière, peu importe sa sexualité, et que l’important est d’oublier ses tabous et d’en parler ouvertement avec son ou sa partenaire.

Aussi, le SIDA était une maladie bien connue qui faisait des ravages dans le milieu et même si Nicolas était le premier avec qui j’avais de réelles relations sexuelles, je ne pouvais m’empêcher de m’inquiéter des risques que l’on prenait.

Un imbroglio de sentiments contraires qui pesait sur ma conscience, en plus de mes problèmes relationnels, altérant ma perception rationnelle des choses. Mais il m’était humainement impossible de dire non à Nicolas.

Quelque temps après mon quinzième anniversaire, je croisais Nicolas dans la cour du collège.

— Vendredi à 15h, devant le gymnase, murmura-t-il fermement.

C’était le seul jour de la semaine ou je finissais les cours plus tôt et il ne m’en fallut pas plus pour m’inquiéter davantage. En le croisant au détour d’un couloir plus tard le même jour, je l’entrainai dans un coin pour lui faire part de mes doutes avec appréhension.

— J’veux bien qu’on continue à se voir, mais il faut qu’on se protège.

— Avec tout ce qu’on a déjà fait, tu t’inquiètes maintenant ?

Ça remarque eut l’effet d’une révélation, d’un déclic, dans ma tête. J’étais peut-être déjà malade, mourant, et je ne le savais pas !

— T’es le seul, si ça peut te rassurer, ajouta-t-il.

Sans que je puisse l’expliquer, une vague de chaleur m’envahit et je retins un sanglot. Devant ma mine déconfite, il eut l’audace de répondre.

— Tu peux pas te passer de moi de toute façon !

Son ton soudain hautain et imbu de lui-même me vrilla l’estomac. Tandis que je le dévisageai avec une moue de désapprobation, il se radoucit et reprit.

— Nan, mais… c’est cool entre nous. Ça colle bien, tu trouves pas ?

Évidemment, ça tombe sous le sens, imbécile !

C’est toi l’imbécile ! Pourquoi ne lui as-tu rien dit ?

Une nouvelle vague de larme me monta aux yeux et je me fis violence pour la réprimer. Il m’avait touché en plein cœur en avouant à demi-mot ses sentiments.

— T’es le premier pour moi… et j’vois personne d’autre non plus, dis-je en tentant de garder contenance.

Vincent me revint en tête, il ne m’avait jamais réellement quitté, mais notre aventure faisait partie d’un passé qui me semblait déjà bien lointain. Je ne l’ai jamais évoqué avec Nicolas.

Il me regarda dans les yeux, me transperçant de ses pupilles de saphir, et me sourit. Mais un violent coup dans les jambes me fit perdre l’équilibre et un second dans mon dos me crispa de douleur.

— Foutez-lui la paix ! hurla Nicolas.

— Tu traînes avec une pédale parce que t’en es une aussi ?

À moitié assis par terre, je vis le visage de Nicolas s’enrager. Alors qu’il s’apprêtait à répondre de ses poings, Olivia intervint. Elle vint aussitôt m’aider à me relever et envoya les autres au bureau des surveillants, Nicolas y compris. Sentant une nouvelle punition injuste pointer à son égard, j’éclatai à mon tour.

— Il n’a rien fait ! C’est eux qui s’en prennent à nous tout le temps !

La coupe était pleine et impossible de retenir ce flot d’émotions refoulées.

— Ils font que de s’en prendre à moi et à d’autres ! J’en peux plus ! J’en peux plus ! hurlai-je.

Olivia fit son possible pour me calmer. Mais devant mon hystérie, nos agresseurs commencèrent à ricaner. Olivia se releva avec un air mauvais sur le visage.

— Ça vous amuse de tyranniser les autres, hein ? Répondez ! leur ordonna-t-elle.

— C’est bon, c’est juste pour s’amuser… commença l’un.

Mais il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Olivia lui assena une gifle qui résonna dans tout le bâtiment, avant de l'attraper par l’oreille et de répéter sa question.

— Non, c’est pas bien… désolé, madame… chouina-t-il en se tenant sa joue endolorie.

— Qu’est-ce que vous faites encore là ? hurla-t-elle à l’intention de ses comparses qui détalèrent aussitôt.

Elle invectiva mon agresseur de rejoindre le bureau des surveillants avant de m’aider à me relever, mais impossible de bouger. J’étais cloué au sol, à bout, arrivé au point de non-retour. Mon vase émotionnel devait se vider, et c'était ici et maintenant. Un flot ininterrompu de larmes m'inonda le visage tandis que mon corps était secoué de hoquets et que ma bouche déblatérait des paroles inintelligibles. Je ressentis une honte extrême, autant de me mettre dans un tel état, mais aussi de le faire devant Nicolas et d'autres camarades et professeurs qui s'étaient amassés autour de moi. Je me suis donné en spectacle, un show inhumain ou j'incarnai une désolante et larmoyante bête de foire, un géant à la tête d'argile, incapable de retenir ses sentiments comme tout homme normalement constitué devait le faire. Tous les surnoms, les insultes et les brimades que j'avais endurées jusqu'alors n'étaient rien en comparaison. La honte et la rage m'envahissent encore à l'évocation de ce douloureux souvenir.

Puis, comme pour finir d'enfoncer le clou de mon agonie, Nicolas s’est subitement éloigné, sans un mot, sans un regard, les mains dans les poches. Une fois encore, son indifférence me transperça telle une flèche en plein cœur.

Mais sa réaction était-elle due à la honte que mon état lui induisait ? Ou à la douleur de son impuissance ?

Quel fils de pute !

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