Chapitre 15 : Au pied du pommier.
Allongé sur le lit de l'infirmerie, je tentai de retrouver mon calme. J'étais encore bien secoué et j'avais du mal à retenir des hoquets de sanglots. Olivia s'était absentée pour s'assurer que mes agresseurs auraient une punition digne de leurs actes et lorsqu'elle revint, son regard compatissant m'adoucit.
— J'ai un truc qui pourrait t'aider, dit-elle en souriant. Tu vas compter selon une suite géométrique.
— C'est quoi ? demandai-je faiblement.
— Tu additionnes les nombres entre eux en partant de 1 : 1 + 1 = 2, 2 + 2 = 4, 4 + 4 = 8, etc. Par contre, il faut que tu prononces la formule et la réponse à voix haute. Vas-y, essaies.
Je n'ai pas tout de suite compris où elle voulait en venir, mais au fur et à mesure que j'avançai dans mes additions, mon esprit se focalisa sur le calcul et je retrouvai doucement mon calme. Une technique que j'utilise encore aujourd'hui lors de moment de stress ou d'anxiété intense et qui s'avère aussi très efficace quand l'esprit est encombré au moment de dormir.
Lorsque la sonnerie de quinze heures retentit, Olivia me proposa de rentrer chez moi et m'accompagna jusqu'à mon bus. Je ne me souviens pas si nous avons croisé qui que ce soit jusqu'au parking, mais par chance, il n'y avait que quelque élèves dans le bus. Elle échangea quelques mots avec le chauffeur pendant que je m'installai. J'imagine qu'elle lui a demandé de me surveiller ou de faire attention à ce que j'arrive à bon port.
Je me souviens bien de ce chauffeur du bus de quinze heures, un monsieur d'une cinquantaine d'années, bedonnant, avec une imposante moustache broussailleuse et grisonnante, toujours souriant et aimable. Il flottait une odeur de tabac à pipe dans son bus et il n'était pas rare que des élèves se sentent mal, mais ce parfum m'était apaisant, car il me rappelait que je rentrais enfin chez moi. J'ai l'impression de le sentir au moment où j'écris ces lignes. C'est incroyable la façon dont notre cerveau enregistre les souvenirs et comment leur seule évocation peut se rappeler à nos sens.
Je fus le dernier à être déposé. Le chauffeur me demanda si ça allait et je répondis par un hochement de tête avant de reprendre mon chemin. Pour rentrer chez moi, je devais traverser une petite partie du village, notre maison se trouvant dans un lotissement récent, construit à l'écart sur les hauteurs. Je revois ce petit chemin qui serpentait entre les terrains grillagés et les habitations décrépies, ce grand chêne au pied duquel nous venions ramasser des glands, juste pour le plaisir de les faire sécher. Des haies de genêts séparaient les champs en de longues lignes parfaitement droites qui brillaient d'un jaune éclatant et les arbres fruitiers en fleurs dégageaient leurs délicats parfums de printemps.
Lorsque la maison fut à portée de vue, une angoisse me traversa. Je n'étais pas censé finir à cette heure et l'on allait forcément me poser des questions. Même si je n'avais pas peur de la réaction de ma mère, je n'avais pas la force mentale de lui expliquer ce qui s'était passé et encore moins de lui mentir. Je priai intérieurement pour que le collège ne l'ait pas prévenue.
Je me suis assis sous un vieux pommier dans lequel nous avions l'habitude de jouer et de nous régaler de ses fruits. Les branches étaient si basses qu'elles formaient un dôme de verdure au travers duquel il était difficile de voir. C'était une cachette agréable en attendant de pouvoir rentrer sans éveiller les soupçons.
Je me rappelle qu'il faisait beau, que les rayons du soleil projetaient des ombres dansantes autour de moi pendant que je pleurai, de soulagement ou de tristesse, je ne saurais le dire. Dans mon cahier de brouillon, je gribouillai des phrases d'insultes et de vengeance à l'encontre de mes harceleurs, comme si les mots pouvaient les faire disparaitre par magie. Je me souviens avoir songé que ce serait un endroit sympa pour vivre, que je pourrais demeurer là pour le restant de mes jours. J'ai eu des pensées très sombres à certains moments, mais j'avais bien trop peur de la mort pour prendre ma propre vie et le simple fait d'imaginer la tristesse qu'engendrerait ma disparition pour ma mère, mon frère et mes sœurs, me faisait monter les larmes aux yeux. Il m'était difficile de mettre des mots sur ces années de sentiments refoulés, toutes ces émotions que je ne comprenais pas vraiment. Le bout du tunnel me semblait inatteignable.
Vers dix-sept heures, lorsque je passai la porte de la maison, mon appréhension s'évanouit lorsque ma mère me demanda comment s'était passée ma journée. Si quelqu'un l'avait prévenue, elle n'en laissa rien entrevoir. J'espère de tout cœur que ce n'est pas le cas, elle avait bien assez de soucis comme ça.
Je n'ai pas souvenir de ce qui s'est passé dans la soirée. J'imagine que nous avons jouer à des jeux vidéos avec mon frère, fait nos devoirs, manger et pris une douche avant d'aller nous coucher. J'ai cependant un souvenir très vif et amer de la boule dans mon ventre lorsqu'il fallut me lever pour aller en cours le lendemain.
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