Hors des sentiers battus 38/
Emu, ce dernier voulut refuser. Ils débatirent longtemps, avant qu'Adelin ne trouve le bon argument précédant leur départ pour dormir :
- C'est toi qui a trouvé le bon mélange, et en plus toi qui a le plus contribué à l'aboutissement de ce projet. Il me paraît donc normal qu'il te revienne.
Restant coi, François finit par enlacer l'Allumé. Ce dernier pressentit que Souffreux y mettait plus que son affection habituelle. Se doutait-il de quelque chose ? Finalement, son ami renifla :
- Merci...
Ils prolongèrent l'étreinte. Plusieurs fois, Adelin tenta de se désengager, mais l'apprenti apothicaire refusait de le lâcher.
- Me lâche pas... nous laisse pas...
- Qu'est-ce qui se passe Souffreux ?
- ... J'ai un mauvais pressentiment... une catastrophe arrive... J'ai peur...
- Garde la foi, murmura l'athée en lui frottant le dos. Tu crains quoi, Bernard ? Il a un prêtre au cul...
Adelin réfléchit à ce qui pouvait impacter autant son ami... et ces réflexions lui donnèrent envie de tout réduire en cendres. Voilà bien des choses inoffensives, de quoi rassurer François. Dans un soupir, il renonça au projet. Sa fêlure revenait. Quand irait-il bien, quand aurait-il la paix ? D'abord il constatait que le demi-elfe dans ses bras perdait le sens des réalités en sa présence, maintenant lui-même perdait pied quand François entrait dans l'équation. Il leur faudrait bien apprendre à vivre l'un sans l'autre, plutôt que d'entrer dans une relation malsaine de co-dépendance. Un enseignement dans la douleur, mais impératif.
En attendant, il entreprit de le rassurer. Ils ne parvinrent pas à mettre le doigt sur l'origine des angoisses de François. Ce n'est qu'en voyant l'heure de leur lever respectif à sa montre, qu'Adelin parvint à recouvrer sa liberté de mouvements.
Il frissonna dans l'air matinal. Sa chemise était humide des larmes de Souffreux. Tous deux s'empressèrent de se rendre à leur travail, sans même avoir le temps de se changer. En chemin, Adelin ne put s'empêcher de se demander si le futur apothicaire sentait l'imminence de son départ, d'une manière ou d'une autre. Pourtant, malgré quelques perches pour aborder le sujet, rien ne l'avait fait plus réagir. Alors quoi, François débuterait des crises d'angoisse sans objet ?
En ce cas qui, parmi les Fêlés, évoluerait positivement ? Malgré leurs progrès généraux, chacun, à sa façon, s'enfonçait. À moins qu'il ne s'agisse de l'âge ? Comment le savoir ?
Adelin mit trop d'énergie le reste de la journée pour rester à la hauteur de ses engagements, pour s'apesentir plus avant. Trois jours plus tard, il retrouva François toujours anxieux, sans en savoir plus sur ses raisons. Alors, faute de mieux, ils firent comme si de rien n'était, à part que pour certaines manipulations chimiques Adelin prit le relais, son comparse tremblant trop pour ne pas les mettre en danger.
Les jours passant, il s'avéra que François n'était pas le seul Fêlé à entrer dans une phase plus aigüe de sa fêlure à l'esprit. Chute se recroquevilla sans signe avant-coureur, la bave aux lèvres et le groupe eut toutes les peines du monde à le mettre sur le dos, lui donner le produit qui le calmait le mieux, et l'empêcher de se griffer ou de rouler n'importe où pendant ses convulsions. Porte fixa divers membres, en transe, se persuadant que chacun d'entre eux était un "agent de la Porte du Royaume des Morts", venu le tuer. Là aussi, le groupe entier dut se relayer pour lui permettre de remettre les pieds sur terre, de se rappeler qu'aucun d'entre eux ne détenait de tels pouvoirs... et il fut plus compliqué encore de le convaincre de retourner prier à deux heures du matin dans l'église, action la plus sûre pour le détourner de ses convictions mortifères.
Une première semaine s'écoula, dans des tensions générales. Adelin ne comprenait pas pourquoi ils crisaient tous de concert, mais cela n'augurait rien de bon. En général, quand certains plongeaient, ceux qui allaient bien restaient présents pour les aider. Cette fois... ils étaient mis à rude épreuve.
Assez rude épreuve, pour que son travail diurne en pâtisse. Le notaire le sentait. Pour la première fois, sa vie nocturne impactait négativement sa vie diurne. Il ne le supportait pas. Il perdait en vivacité d'esprit, vérifiait ses sources à raison.
Il ne put s'empêcher de penser à un nouveau sort de Bernard. Par quelle malédiction, après le passage du Père Libamen, il l'ignorait, mais il imaginait difficilement autre chose. Aussi, il profita du mercredi suivant où tous les Fêlés les plus réguliers étaient présents, pour enquêter avec eux en posant la question simplement :
- Messieurs, voilà bientôt un mois que nos Fêlures prennent de l'ampleur. Auriez-vous une idée...
L'Allumé s'interrompit en surprenant la manière dont Porte le dévisageait. De toute évidence, il entendait le fameux grincement. Et méditait sur ce qu'il ferait au coupable que son esprit dérangé lui désignait.
Les deux hommes se jaugèrent. Fatigués, les traits tirés, les nerfs à fleur de peau au milieu d'une assemblée dans un tout aussi piètre état, tous instables. Voilà qui promettait. Seules trois personnes les séparaient, rien de bien intimidant si les hostilités devaient éclater.
Un doigt accusateur et menaçant se brandit. Porte siffla :
- Ça vient de toi.
- Porte, on en a déjà discuté une trentaine de fois, putain. J'ai autre chose à foutre que d'invoquer ta merde, et j'ai même pas les pouvoirs pour le faire. Donc non, je ne suis pas un putain d'agent du Domaine des Morts, et j'ai aucune raison d'en avoir chié la porte.
- T'es le moins touché, tu mens ! Tu fais semblant !
Devinant l'injure, l'accusation qui suivrait, Adelin se sentit plonger. Des crépitements se firent entendre. Des vrais, des précurseurs d'une crise, les deux, peu lui importait. Mais ce doux chant le tentait. À quoi bon lutter ?
- Ouais hérétique, je vois clair dans ton jeu, la fièvre de ton regard te trahit !
- Ma fièvre elle t'emmerde, Porte. T'entends, ça ? Et qu'on lui colle un putain d'chapelet, faut qu'il prie ce con !
- Je refuse de prier en présence d'un hérétique !
- Le Père Libamen l'a affirmé, je n'en suis pas un !
Adelin entendait sa voix dérailler. Un arbre derrière Porte prenait feu, l'air ondulait avec volupté. Qu'il serait doux, de plonger les mains dans ce combustible, lui faire chanter une ode flamboyante... Oh, mais on le retiendrait encore, on le dérangerait...
Il secoua la tête, s'imposa de se reprendre. Par la Lumière, ce n'était pas le moment. Il fallait rattraper Porte. Lui faire répéter ses prières, l'aider à redescendre en pression, lui offrir l'opportunité de se rendre compte par lui-même de la nature infondée de ses accusations. Le faire respirer, tranquillement. L'apaiser.
Rien ne pourrait égaler le feu pour cela.
Ses oreilles sifflèrent. Plusieurs personnes se levèrent d'un coup.
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