Hors des sentiers battus 40/

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Quand Adelin s'éveilla, il voulait toujours brûler. Vaseux, il constata porter un pyjama mal enfilé, sentir la terre, la sueur, et peiner à se mouvoir. Avec le temps, il parvint à tâtonner autour de lui, jusqu'à prendre appuis sur sa table de chevet.

Au-dehors, le soleil ne tarderait pas à se lever. Pâteux, l'Allumé se posa enfin, pour réfléchir. Bien que sans hallucination, il éprouvait violemment le manque de feu. Son esprit peina à reconstituer les évènements. Il se souvint de la provocation de Porte, l'intervention de Souffreux. Le besoin de brûler quelque chose.

Sachant qu'il n'arriverait à rien avant d'avoir manipulé de la matière ignée, le fêlé erra jusqu'à sa commode. Avec soulagement, il enchaîna les statuettes de métal. Cela l'absorba assez pour qu'il oublie la date et l'heure, chose suffisamment inhabituelle pour qu'un serviteur frappe à sa porte.

À peine apaisé, le jeune notaire n'en cessa pas moins son activité, avant de venir rassurer l'envoyé de ses parents. Cependant, il n'échappa pas en sortant des cuisines au regard lourd de reproches de son frère milicien. Ce dernier, de toute évidence, écumait depuis des heures. Tous deux s'isolèrent dans leur pièce habituelle, et Albin gronda sans préambule, du bout des dents :

  • Je peux savoir par quelle malédiction François t'a mené à moi assommé de drogue ? Il n'était même pas capable de mener un discours cohérent.
  • Bonjour, cher frère... bâilla Adelin en préambule.

Grondement. Les ongles de son interlocuteur s'enfoncèrent dans le bois de la table.

  • Voyons voir... Je me souviens que Porte m'accusait de vouloir sa mort, avec son air des sales périodes. Et... à vrai dire, tout le monde est à cran et... susceptible...

Susceptible... Combustible... Non, non, ce n'était pas le moment, il devait garder ces pensées pour la nuit, au campement des Fêlés. Il en était capable !

  • Nous avons tenté d'en venir aux mains, mais les autres se sont interposés... Puis... oui, à un moment, François m'a injecté quelque chose...

Tous deux se dévisagèrent en silence. Albin céda le premier, du bout des dents :

  • Un seul mot, et c'en est terminé des Fêlés.
  • On en reparle régulièrement, et je maintiens ma position. J'ai besoin d'eux.
  • Ça, c'est ce que tu crois. Mais le jour où ça dérape et que François n'est pas là ? Le jour où vous vous entretuez ? Tu voudras me faire croire que tu auras encore besoin d'eux ? ... Ta balance bénéfices-risques ne me paraît guère équilibrée, ces derniers temps.
  • Et que proposes-tu ?

Albin lui répondit d'un regard éloquent. L'Allumé déglutit. Non... Tout finirait bien par se calmer. Ils s'apaisaient toujours. Cette période déboucherait bien sur du positif, pour eux tous. Hors de question de laisser son aîné les condamner.

Tous deux se toisèrent en silence. Cet échange, ils l'avaient mené tant de fois, déjà. Ils connaissaient leurs arguments respectifs. Aucun des deux ne changeait de posture. Aussi, quand vint l'heure pour l'un de dormir, pour l'autre de préparer son premier rendez-vous de la journée, ils n'avaient rien ajouté.

Toutefois, Adelin se garda de retrouver les Fêlés le reste de la semaine. Puis le lundi suivant, craignant entre autres qu'ils n'aient de nouveau été contactés par Bernard, il y retourna, toujours en proie à des hallucinations récurrentes. Pour son bonheur, il se rendit compte qu'il affinait ainsi sa reconnaissance de la réalité et des émanations flamboyantes et crépitantes de son esprit.

François l'attendait sur le chemin du campement, plus nerveux et fébrile que jamais. Il les dirigea d'un pas flageolant vers leur lieu d'expérimentations, se torturant les mains, avant de pouvoir bafouiller, au-delà de toute terreur :

  • T-t-t-t-tuuu... ne... m'en veux... pas ?
  • Pas du tout, mon ami, tu as bien fait ! Excuse-moi de ne pas t'avoir remercié plus tôt... ce fut une semaine... complexe.

Cela permit à Souffreux de ne plus manquer de s'effondrer à chaque pas. Il tremblait toujours.

  • P... Po... Porte va mieux...
  • Hier ça en avait tout l'air, oui. J'ai même senti qu'il a hésité à venir s'excuser.

François s'épongea le front, soulagé. Ses tremblements s'apaisèrent enfin, Adelin les redirigea vers le feu de camp. Il tâta le terrain. Rien qu'à l'ambiance froide à son arrivée, il comprit. En termes d'influence, il perdait du terrain. Et lutter pour cela ne l'intéressait pas.

Au fond, ils avaient choisi. Passées les politesses et le temps de ce douloureux constat, Adelin retourna à ses manipulations chimiques avec Souffreux. Ce dernier crut que sa distraction venait de sa fêlure, et ne tenta pas d'en savoir plus... l'Allumé méditait sur son départ. Ne lui manquaient que quelques détails à régler, et il pourrait partir. L'heure sonnait pour que tous ses clients règlent leurs dettes. Lui-même aurait encore un minimum de quatre semaines à tenir, avant de pouvoir s'évaporer l'esprit léger.

Il partirait donc au début de l'automne. Par chance, il ne comptait pas aller très loin...

Graduellement, il limita ses prises de rendez-vous exigea avec de plus en plus de fermeté l'obtentions de ses honoraires. Il régla aussi ses affaires avec sa fratrie. Le tout, en prenant son temps, sans insister plus que nécessaire.

Il se détacha aussi des Fêlés, de façon plus marquée. Au campement, en six semaines il cessa toute interraction trop poussée. À l'exception des politesses basiques avec les Fêlés, il ne parlait plus qu'avec François.

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