Chapitre 10
De retour à la maison, Zoey monta directement dans sa chambre sans un mot, comme à son habitude. Owen, quant à lui, s’installa dans le salon, allumant une fois de plus la télévision pour regarder les informations. Elles étaient sa seule connexion avec le monde extérieur, et il avait désespérément besoin de comprendre ce qui se passait. Branché sur BBC Scotland, la chaîne d’information écossaise diffusait des images des nouvelles villes touchées : Bristol, Southampton, Cambridge, Peterborough venaient de rejoindre la liste après avoir résisté plusieurs jours. Les reporters expliquaient que ces attaques couvraient désormais plus de 70% de l’Angleterre. Une vidéo filmée par un drone montrait un convoi de camions, des dizaines de véhicules blindés, transportant des robots et des cyborgs vers de nouvelles zones. Owen serra les dents en regardant ces images. Il comprenait désormais pourquoi Londres était devenue si vide. Ces machines se trouvaient toutes sur les routes et les villes voisines. Les habitants fuyaient, cherchant à échapper à ce cauchemar mécanique.
Le téléphone d’Owen vibra soudain. Il décrocha en voyant le nom de sa sœur : Paloma.
— Owen ! s’exclama-t-elle dès qu’il répondit. Tu ne répondais pas à mes messages, ça va ? Tu es toujours à Londres ?
Il soupira.
— Excuse-moi, Paloma. La journée a été plutôt… chargée. Et oui, je suis toujours à Londres.
— Owen !
— Paloma, je ne peux pas partir comme ça.
— Mais tu n’es pas en sécurité à Londres, fuis au moins sur la côte si tu ne veux pas remonter jusqu’ici, s’inquiéta l’ainée.
— Ecoute sœurette, c’est une erreur de croire que tu peux être en sécurité quelque part aujourd’hui. Je ne veux pas t’effrayer mais tu crois qu’ils vont s’arrêter à la frontière de l'Ecosse ou du Pays de Galles ? Tu crois que quelque chose même les arrête ? Je ne peux pas partir d’ici, pas sans Kate. Tu partirais, toi, sans Stephen ? Sans les enfants ? Non. Alors je reste ici, nous restons ici et nous survivons !
Un silence s’instaura entre les deux. Owen soupira une nouvelle fois, calmant la colère qu’il commençait à ressentir.
— Excuse-moi, reprit Owen. Ce n’est pas contre toi…
— Je sais, je comprends et tu as raison. A ta place, je refuserai certainement de partir sans eux mais réfléchis un instant. Kathleen est très probablement loin de Londres à l’heure actuelle, tu ne crois pas ?
Owen se laissa tomber au fond de son canapé tout en passant une main sur son visage fatigué.
— Je n’en sais rien, Paloma. J’ai l’impression qu’elle est là, quelque part.
— Je ne veux pas te perdre, p’tit frère.
— Tu ne vas pas me perdre, mais je ne peux pas partir, désolé. Je vous embrasse tous les quatre, dit-il avant de raccrocher.
Il posa son téléphone sur la table basse et se massa les tempes. Les mots de sa sœur resonnaient dans sa tête mais, lui, n’en trouvait aucun pour les contredire. Elle avait raison… Kathleen pouvait être n’importe où dans le pays. Ses yeux fixèrent une nouvelle fois l’écran de la télévision et les vidéos de ces camions et voitures blindées pleines de cyborgs, comme si toutes les réponses allaient apparaitre.
— C’est pas vrai… Kate, où est-ce qu’ils t’ont emmené…
Une heure plus tard, Owen s’était assoupi devant la télévision, son corps épuisé par l’adrénaline de la journée. Ce fut Zoey qui le réveilla doucement, une assiette de sandwichs dans les mains.
— Je savais que tu ne mangerais rien si je ne te réveillais pas, dit-elle simplement en posant l’assiette devant lui.
Il la remercia d’un sourire et se redressa. Ils mangèrent ensemble dans le silence, tous deux absorbés par leurs pensées. Zoey semblait préoccupée, Owen le voyait… Cependant il n’avait pas l’énergie de briser la glace.
Alors qu’il finissait son sandwich, un clic sourd retentit. Toutes les lumières ainsi que la télévision, s’éteignirent soudainement. Zoey, surprise, posa son assiette.
— C’était quoi ?
Owen se leva immédiatement, allant vérifier les interrupteurs. Rien ne fonctionnait. Encore légèrement éclairé par la lumière d’une soirée d’été, il ouvrit le compteur électrique sous l’escalier : tout était en ordre. Il se dirigea vers la fenêtre et écarta légèrement les rideaux pour observer la rue et les maisons voisines : aucune lumière à l’horizon.
— Ça ressemble bien à une coupure générale.
Zoey fronça les sourcils, sa voix trahissant son anxiété.
— Génial. Et on fait quoi maintenant ?
— Il fallait s’en douter.
Owen se trouva stupide de ne pas avoir pensé à l’électricité. Il aurait pu anticiper pour la lumière, les téléphones, le réfrigérateur… l’eau courante allait surement suivre le même chemin.
— On va utiliser des bougies, par chance ta mère en fait collection ! Et je dois avoir une ou deux lampes torches dans mes affaires.
— Super… Je vais surtout essayer de retrouver ma batterie externe de téléphone.
Zoey retrouva son refuge à l’étage tandis qu’Owen s’occupa de rassembler les bougies qu’il trouvait. Tout n’allait que s’empirer désormais, leur situation allait devenir encore plus précaire. Ils allaient devoir redoubler de prudence et s’organiser pour survivre dans ce monde qui semblait s’effondrer un peu plus chaque jour.
Durant la nuit, les pensées tourbillonnaient dans l’esprit d’Owen. Incapable de trouver le sommeil, il quitta son lit en soupirant et descendit à la cuisine, pensant se boire un verre de lait. Il ne s’attendait cependant pas à y voir Zoey, assise à la table de la cuisine, une bougie vacillante posée à côté d’elle. La lueur dansante illuminait à peine son visage, mais Owen pouvait voir son expression concentrée et contrariée. Entre ses mains, elle tenait une enveloppe.
— Zoey ? murmura Owen, hésitant.
Elle releva les yeux vers lui, le fixant un instant avant de reposer son regard sur l’enveloppe.
— Je n’arrive pas à dormir non plus, dit-elle doucement.
Owen se servit une tasse de lait avant de tirer une chaise pour s’asseoir en face d’elle. Son regard se posa sur ce qu’elle tenait serrée entre les doigts.
— Qu’est-ce que c’est ?
Zoey posa l’enveloppe sur la table avec un soupir exaspéré, puis en sortit un document qu’elle déplia et étala devant lui. Owen sentit son cœur se contracter en reconnaissant immédiatement ce qu’il voyait : la demande d’adoption de Zoey.
— Je l’ai trouvée dans le bureau de maman, à l’école, déclara-t-elle d’un ton dur.
Owen se passa une main sur le visage, maudissant intérieurement sa négligence. Il savait que Kathleen avait caché ce document. Il n’aurait jamais pensé au bureau de sa classe.
— Zoey, je…
— Pourquoi ? le coupa-t-elle sèchement, ses yeux lançant des éclairs. Pourquoi vous m’avez caché ça ?
— On voulait te le dire, répondit-il, cherchant à garder une voix calme malgré la tension palpable.
— Vous vouliez me le dire ? ria-t-elle faussement. Tu sais ce que ça fait ? De tomber sur un papier qui dit que ta mère voulait que tu sois adoptée, et de voir que l’homme qui partage sa vie n’a même pas eu le courage de signer ?
En effet, depuis que Kathleen et lui avaient fait la demande un an auparavant, Owen ne l’avait toujours pas signé. Sa relation avec Zoey était tellement compliquée qu’il avait toujours repoussé la chose au lendemain. Pas qu’il ne voulait pas adopter la jeune fille, il ne voulait juste pas le faire sans son accord.
— Ce n’est pas une question de courage, Zoey. Je voulais attendre que notre relation s’apaise. Je pensais… que si je signais au mauvais moment, ça ne ferait qu’aggraver les choses.
— Non, c’est l’excuse que tu te donnes ça. La vérité, c’est que tu vas partir. Comme tous les autres !
— Arrête avec ça, par pitié… Je pense t’avoir prouvé ces derniers -
— C’est la vérité ! le coupa-t-elle, dans une colère froide. Tout le monde part, tout le monde m’abandonne. Même ma mère n’est plus là. Personne ne sera jamais capable de s’engager, encore moins de signer un putain de bout de papier pour moi !
Owen resta sans voix devant Zoey. Ce n’était plus vraiment elle qui parlait, mais sa peur de l’abandon, cette peur viscérale qui la dévorait depuis des années.
— C’est la vérité ! Tu ne veux pas signer parce que tu sais que tu ne vas pas rester, continua-t-elle, sa voix se brisant cette fois de tristesse. Tu sais déjà que tu vas partir.
— Zoey, non ! Ce n’est pas vrai ! protesta-t-il.
— Alors quoi ? Tu te forces à être là ? Pour faire plaisir à maman ?
— Je suis là parce que je veux être là, répondit-il fermement.
Zoey secoua la tête, les larmes roulant finalement sur ses joues.
— Je ne te crois pas.
Owen sentit son cœur se serrer à ces mots.
— Zoey, écoute-moi.
— Non ! cria-t-elle, reculant d’un pas. Je suis fatiguée d’écouter. Mon propre père m’a abandonné. Pourquoi un autre resterait ?
Il se leva à son tour, tendant une main vers elle.
— Je ne partirai pas.
— Tout le monde dit ça ! hurla-t-elle, les poings serrés. Tout le monde dit ça avant de disparaître.
Elle éclata en sanglots, ses épaules secouées de tremblements. Owen hésita une seconde, puis fit le pas qui les séparait et la prit dans ses bras. Elle tenta de se dégager, mais il resserra son étreinte.
— Je ne partirai pas, répéta Owen doucement, sa voix tremblant sous l'émotion. Je suis là, Zoey. Je suis là.
Mais elle secoua la tête, refusant d’entendre ces mots.
— Tu dis ça maintenant, mais tu partiras, Owen, murmura-t-elle, presque accusatrice. Tu partiras, comme les autres.
Owen sentit son cœur se briser un peu plus à chaque mot.
— Zoey, ce n’est pas vrai…
— Si, c’est vrai ! Tu peux dire tout ce que tu veux, ça ne changera rien.
Ses sanglots reprirent, incontrôlables, et elle s’effondra un instant dans ses bras, tremblante. Mais dès que son souffle redevint un peu plus régulier, elle se redressa brusquement et s’écarta.
— Laisse-moi, souffla-t-elle d’une voix rauque.
Elle traversa la pièce d’un pas lourd et monta les escaliers sans un regard en arrière. Quelques secondes plus tard, Owen entendit la porte de sa chambre claquer. Il resta planté là, immobile, le cœur lourd et les yeux humides. Il se passa une main sur le visage, tentant de se reprendre. Mais la frustration monta en lui, irrépressible.
Il attrapa la tasse de lait posée sur le plan de travail et, dans un élan de rage, la lança de toutes ses forces contre le mur de la cuisine. La céramique éclata en mille morceaux, éparpillant un éclat de colère sur le sol.
— Fais chier ! siffla-t-il entre ses dents, la tête baissée, les mains sur les hanches.
Il resta ainsi, figé, les épaules tendues et le regard perdu dans le vide, tandis que le silence de la maison l’engloutissait à nouveau. Il pensait avoir fait un pas en avant avec Zoey aujourd’hui, semblant enfin sur la même longueur d’onde, où il avait senti une complicité naissante. Mais cette dispute venait de les ramener cinq pas en arrière, en plein dans cette spirale d’incompréhensions et de tensions qu’il ne savait plus comment briser. Il passa une main dans ses cheveux, frustré, le cœur lourd. Il ne comprenait vraiment pas comment ils avaient pu en arriver là, comment ce lien fragile qu’ils semblaient bâtir s’effondrait toujours aussi brutalement. Il ne savait plus quoi faire face à la peur écrasante qui consumait Zoey, une peur qu’il voyait maintenant plus grande et plus profonde qu’il ne l’avait jamais imaginé.
Et pourtant, il n’était pas bien différent. Lui aussi avait peur. Il avait peur de ce monde qui s’effondrait autour d’eux, peur pour Kathleen, peur pour Zoey. Il avait de ne pas être à la hauteur, peur de mal faire, peur qu’elle ait raison et qu’il finisse par tout gâcher. Mais plus que tout, il avait besoin de Kathleen. Elle avait toujours su trouver les mots, calmer ses doutes, apaiser ses angoisses. Kathleen était son phare dans l’obscurité, celle qui donnait un sens à tout cela. Et maintenant qu’elle n’était pas là, Owen se sentait perdu, incapable de naviguer dans cette tempête. Il se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains. Un soupir tremblant lui échappa. Il ne s’était jamais senti aussi seul qu’à cet instant précis.
Cette nuit-là, Owen n’avait pas trouvé le sommeil. Les mots de Zoey tournaient en boucle dans sa tête, entrelacés avec ses propres angoisses. Plutôt que de s’épuiser à se retourner dans son lit, il avait décidé de s’occuper. L’adrénaline et sa récente conversation avec Paloma le poussaient à agir. Alors, dans le silence oppressant de la maison, éclairé par quelques bougies vacillantes, il avait méthodiquement fouillé chaque pièce. Il rassemblait tout ce qui pourrait se révéler utile : des bougies, des lampes torches et leurs piles, un briquet, une corde, des ciseaux, une trousse de secours poussiéreuse qu’il avait dénichée dans l’armoire de la salle de bain. Il ajouta à tout cela des bouteilles d’eau, des gourdes et autre récipient pouvant contenir de l’eau ainsi que quelques boîtes de conserve qu’il restait dans le placard de la cuisine. Sur la table du séjour, à côté de son arc et ses flèches, un véritable kit de survie prenait forme.
Alors qu’il fixait le tout avec un mélange de satisfaction et de désespoir, il ne pouvait s’empêcher de penser à Kathleen. Elle aurait su quoi dire pour calmer son esprit en ébullition, pour lui donner un semblant de direction. Au lieu de cela, il s’en remettait à son instinct, espérant ne pas faire d’erreurs. Et à croire que cet instinct était bon, car à peine le jour se levait qu’un message de sa sœur sur son téléphone venait confirmer ses craintes.
Le visage d’Owen se ferma lorsqu’il ouvrit la vidéo envoyée par Paloma. C’était un extrait d’une chaîne d’information étrangère. L’écran montrait des images prises de drones survolant le nord de Londres, où des hordes de cyborgs s’activaient. Ils étaient revenus, et ils fouillaient les habitations, arrachaient les portes et détruisaient tout sur leur passage. Leur objectif était clair : ils cherchaient des survivants.
Le message de sa sœur était bref mais percutant :
« Tu ne veux toujours pas partir ? »
Owen serra le téléphone dans sa main, le cœur battant à tout rompre. La réponse était évidente. Il devait agir, et vite.
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