Chapitre 16
Owen ouvrit les yeux avant même que le soleil ne perce l’horizon. Il n’avait dormi que par intermittence, tiraillé entre la douleur lancinante de sa blessure et le poids des préoccupations qui l’écrasaient. D’un soupir, il se redressa légèrement sur son siège, jetant un regard à Zoey, encore endormie à ses côtés, recroquevillée dans son coin du pick-up. Il attrapa un paquet de biscuit ouvert la veille et sortit du véhicule, le plus discrètement possible.
L’air du matin était frais, piquant, et le campement s’éveillait lentement dans un brouhaha discret de murmures et de mouvements engourdis. Il promena son regard sur les alentours et aperçut, de l’autre côté du barrage, une silhouette familière.
Carlyle.
Le sous-lieutenant était immobile, dissimulé dans l’ombre d’un camion militaire, et lui fit un discret signe de la main. Owen comprit le message. Il grignota son dernier biscuit en guise de petit-déjeuner puis, après un dernier regard vers Zoey, se dirigea vers le barrage où Carlyle l’attendait dans un coin à l’abri des regards. En approchant, Owen sentit l’odeur réconfortante du café chaud.
— Un café ?
Le militaire lui tendit un gobelet fumant, qu’Owen accepta sans hésitation. La première gorgée lui brûla légèrement la langue, mais il s’en ficha. C’était le meilleur café qu’il ait bu depuis des jours.
— Alors ? souffla Owen après une longue gorgée. Des nouvelles ?
Carlyle baissa la voix.
— La seule option pour vous de passer la frontière, c’est la forêt. En pleine nuit. À pied.
Owen fronça les sourcils.
— Sérieusement ?
Carlyle haussa les épaules avec un sourire désolé. Owen rit nerveusement et secoua la tête.
— Laissez-moi deviner, vous voulez qu’on tente ça comme des idiots ? C'est stupide, on va se faire attraper au bout de quelques mètres.
— Je n’ai jamais dit que c’était une bonne idée, chuchota Carlyle avant d’ajouter, plus sèchement. Ecoutez, je fais juste mon travail auquel je tiens et je ne peux pas me permettre de décevoir mon colonel.
— Justement, parlons-en de votre colonel. Qui est-il ? Et pourquoi il veut nous aider ?
Carlyle soupira.
— Le colonel Darren Higgins. Il est mon supérieur mais aussi un très bon ami. Avant de nous envoyer sur nos barrages respectifs, il a donné à deux de mes collègues et moi la mission de vous trouver un moyen de passer la frontière avec discrétion.
— Pourquoi ? l’interrogea Owen.
— Il devait une faveur à ce Stephen, votre beau-frère.
Owen passa une main fatiguée sur son visage, trouvant la situation dingue. Stephen et Paloma étaient derrière tout ça. Sa grande sœur, toujours là pour le sortir des pétrins dans lesquels il s’engouffrait à pied joint.
Heureux et soulagé, il s’apprêtait à répondre lorsqu’un bruit sourd interrompit leur conversation. Trois fourgons venaient de freiner brusquement à l’entrée du camp improvisé. Les regards convergèrent aussitôt vers les véhicules noirs, leur arrivée soudaine figeant l’atmosphère. Owen sortit de l’ombre avec Carlyle, observant chaque détail avec attention : le type de véhicule, l’absence evidente de plaque, et les conducteurs. "On dirait des humains" pensa Owen. Mais c’était impossible.
Un silence pesant s’installa. Le genre de silence qui précède une catastrophe.
Puis, un cri. Un cri humain, perçant, déchirant. Ils étaient là. Les cyborgs.
Les portes des fourgons s’ouvrirent violemment, percutant le métal avec fracas. Une horde mécanique s’en déversa aussitôt : un mélange de robots aux mouvements froids et calculés, et d’humains transformés en cyborgs, vacillants entre conscience et servitude. Le chaos explosa en une fraction de seconde.
Owen se tourna vers Carlyle, la mâchoire crispée.
— Réveillez tout le monde ! Il ne faut pas rester là !
Le militaire, l’arme déjà braquée, haussa un sourcil, surpris par le ton d’Owen.
— Ce n’est pas à vous de donner les ordres, grommela-t-il.
— Magnez-vous ! rétorqua Owen avant de s’élancer.
Carlyle grinça des dents, mais obtempéra. Déjà, plusieurs de ses collègues s’alignaient au barrage, armes levées, hurlant des ordres confus aux civils qui paniquaient. Owen, lui, ne pensait plus qu’à Zoey.
Il se précipita à travers le campement, réveillant les derniers dormeurs sur son passage, criant pour alerter ceux qui n’avaient pas encore compris l’ampleur du danger. Tous se bousculaient, fuyant de tous les côtés. Le chaos amplifiait son angoisse.
Il n’eut cependant pas le temps d’atteindre le pick-up. Zoey lui tomba presque dessus, son regard brûlant de détermination.
— Owen !
Elle soupira, soulagée de l’avoir trouvé et lui jeta son arc et son carquois.
— T’as oublié quelque chose, lança-t-elle avec un sourire en coin, malgré la panique qui régnait autour d’eux.
Owen attrapa son arc d’un geste sûr et décocha une première flèche en direction d’un cyborg qui s’approchait dangereusement d’une femme pétrifiée.
— Partir sans son arc, c’est une mauvaise idée, non ? ajouta-t-il en mimant sa voix moqueuse.
— C’est la dernière fois que je te le répète, papa ! l'imita-t-elle à son tour, en insistant sur le dernier mot.
Sans attendre, elle arma de sa propre flèche avant de tirer dans le genou d’un autre cyborg qui tituba en avant. Ils n’avaient plus besoin de parler. Le duo se déplaçait avec fluidité, couvrant les arrières des civils en fuite et ralentissant les cyborgs en visant leurs membres. Owen ne tuait pas. Il savait que ces créatures étaient encore humaines, piégées dans un cauchemar qu’elles ne contrôlaient pas. Ce contrairement au robot qui eux, sans aucune âme, transformaient toutes personnes de leur champ de vision.
Un soldat à terre lutta contre un robot qui s’apprêtait lui tirer un implant dessus. Sans réfléchir, Owen lâcha une flèche qui se planta dans la tête métallique du monstre, lui faisant lâcher prise. Il bondit aussitôt, attrapant le soldat par l’épaule pour le relever.
— Y’a pas de quoi !
L’homme le remercia d’un signe de tête et reprit son combat. Plus loin, un autre militaire visa la tête d’un cyborg, doigt crispé sur la détente.
— Non ! cria Owen, se précipitant vers lui.
Le soldat lui jeta un regard perplexe, son arme toujours levée. Owen posa une main ferme sur le canon du fusil, le déviant brusquement.
— Non mais ça ne va pas ! Dégagez de là !
— Il y a peut-être encore quelques heures, ils étaient comme vous et moi. Visez leurs jambes si vous voulez mais ne les tuez pas. Ils ont une chance d’être sauvé.
L’instant de flottement dura une éternité, mais finalement, le soldat abaissa son arme. Le combat continuait autour d’eux, une lutte acharnée entre la volonté de survivre et la brutalité des envahisseurs. La peur avait laissé place à l'adrénaline, à la plus grande surprise de l'archer. Lui et Zoey formaient une équipe redoutable et ils comptaient bien survivre.
Les moteurs des fourgons se firent entendre à nouveau.
— Owen ! cria Zoé en pointant du doigt l’un des véhicules.
Il suivit son geste du regard et vit les trois fourgons redémarrer brusquement. Elle confirma alors ce qu’Owen avait cru voir plus tôt.
— Ce sont des humains au volant ! Il ne faut pas les laisser partir !
Elle se précipita vers le fourgon le plus proche avant même qu’Owen ne puisse dire quelque chose. Il voulut la couvrir, mais son carquois était vide. Il lança un regard à Carlyle.
— Faites quelque chose ! Ce sont des hommes aux volants !
Sans attendre la réaction du militaire, il courut après Zoey, prêt à l’aider à stopper ces fichus véhicules cyborgs. Une fois à bonne distance, Zoey décocha ses deux dernières flèches dans les pneus avant. Le caoutchouc éclata dans un bruit sourd, forçant le chauffeur, en plein marche arrière, à perdre le contrôle.
Owen, arrivé à sa hauteur, ouvrit violemment la portière du véhicule et arracha l’homme du siège. Un combat s’engagea aussitôt. L’homme, grand et robuste, se débattait avec une force désespérée. Usé par la douleur et la fatigue, Owen peinait à le maîtriser. Zoey surgit alors derrière lui pour arracher une flèche du pneu crevé et la posa sur son arc. Elle retint son souffle pour minimiser son tremblement et tira. La flèche se planta dans la cuisse de l’homme, qui se laissa tomber au sol dans un cri de douleur.
— Bien joué, souffla Owen, tentant de reprendre son souffle.
Carlyle prit le relais tandis que les deux autres fourgons ayant déjà pris de la vitesse, disparaissaient au loin.
Owen embrassa le front de Zoey en s’assurant qu’elle allait bien, puis ramassa son arc.
— Récupère toutes les flèches que tu trouves, on va encore en avoir besoin.
Après de longues minutes de lutte acharnée, les militaires parvinrent enfin à maîtriser l’attaque. Un silence pesant s’installa sur le campement ravagé. Les corps des blessés et victimes gisaient parmi les débris, et certains des leurs étaient désormais des cyborgs, immobiles, leurs nouvelles mécaniques bougeant faiblement.
Owen, à bout de forces, sentit ses jambes trembler avant de céder sous lui. Il tomba sur le sol poussiéreux et s’allongea, la douleur lancinante de sa blessure le brûlant de l’intérieur.
— Papa !
Zoey accourut, le cœur battant. Elle s’agenouilla précipitamment et posa une main tremblante sur son torse.
— Papa, ça va ?
Owen releva les yeux vers elle et esquissa un sourire fatigué.
— Je suis toujours en un seul morceau. Juste… besoin de souffler.
Zoey poussa un soupir de soulagement et s’assit à côté de lui. Autour d’eux, le chaos régnait. Des pleurs et des gémissements s’élevaient dans l’air frais du matin. Des survivants tentaient de soigner leurs proches, d’autres, hagards, cherchaient leurs affaires parmi les débris. Quelques soldats s’activaient à sécuriser la zone, désactivant les robots restants et maîtrisant les cyborgs qui montraient encore des signes de danger.
— C’était moins une… murmura Zoey.
— Ça aurait pu être encore plus grave… répondit Owen, observant le carnage autour d’eux.
Ils finirent par se relever, récupérant de nouveau le maximum de flèches qu’ils avaient tirées. Chaque projectile intact était une ressource précieuse. Une attaque pouvant toujours en cacher une autre.
— J’espère qu’on va vite trouver un moyen de partir d’ici, dit Zoey en retirant une flèche d’une voiture.
— Tu n’aimes pas ta nouvelle vie d’Avenger ?
— D’Avenger, carrément ? ria l’adolescente. Bien que je commence à être amie avec l’adrénaline, je préfère largement aller les voir au cinéma.
La réponse fit sourire Owen, arrachant à son tour une flèche d’un robot.
— Blague à part, tu m’as vraiment impressionné tout à l’heure. C’est grâce à toi si cet homme a été arrêté.
— Ne dis pas n’importe quoi, j’ai juste fait ce que tu m’as appris à faire.
Alors qu’ils s’apprêtaient à retourner vers leur pick-up, un militaire s’approcha d’eux, l’air grave.
— Eh, vous deux. Suivez-moi.
Owen et Zoey échangèrent un regard méfiant.
— Quel Avenger finit en prison déjà ? murmura Owen
— T'es insupportable !
Sans une plaisanterie de plus, ils lui emboîtèrent le pas à travers le campement dévasté où d’autres militaires et des survivants s’activaient à trier les blessés, à éteindre des foyers de flammes, et à tenter de remettre un semblant d’ordre dans ce chaos.
Lorsqu’ils atteignirent le centre de commandement improvisé, ils se retrouvèrent face au lieutenant Peterson. Droite, les bras croisés, elle les attendait, son regard perçant analysant chacun de leurs mouvements. Carlyle se tenait à ses côtés, visiblement plus détendu, mais attentif.
— Hollmann, c’est ça ?
— Lieutenant Peterson, répondit l'archer d’un signe de tête pour la saluer et affirmer ses paroles
— Je ne sais pas si je dois vous remercier ou vous réprimander, lança-t-elle en les scrutant.
Owen haussa un sourcil, attendant la suite.
— Vous avez prouvé votre valeur ce matin. Votre aide a été précieuse, autant pour porter secours à mes hommes que pour arrêter le conducteur d’un des fourgons.
Zoey esquissa un sourire fier, mais celui-ci s’effaça rapidement quand le lieutenant ajouta d’un ton sec :
— Cependant, permettez-moi de vous rappeler une chose : ici, ce sont nous qui donnons les ordres. Ce campement, ces soldats, ce barrage… Nous fonctionnons sous des règles strictes, et nous n’avons pas besoin de civils jouant aux héros pour diriger nos services.
Owen sentit une pointe d’agacement monter en lui, mais il ravala son envie de répondre. Il savait que s’énerver ne mènerait à rien. Il se contenta de hocher la tête, gardant le silence.
— Lieutenant, les interrompit Carlyle. Ces deux-là ont, comme vous le dites, prouvé qu’ils pouvaient se rendre utiles. Je propose qu’on leur offre un minimum de confort et de protection.
Peterson le fixa un instant, son visage restant impassible.
— Ce ne sont pas les ordres, déclara-t-elle fermement.
Zoey serra les poings, prête à riposter, mais Owen la coupa avant qu’elle ne s’attire des ennuis. Il comprenait où Carlyle voulait en venir, et il savait qu’il ne fallait pas trop en demander. Il soupira et haussa les épaules avant de déclarer :
— Nous n’avons pas besoin de confort et de protection mais, je ne dirais pas non à une bonne douche. J’ai quelques blessures à soigner…
Peterson l’observa un instant, avant de lâcher un soupir résigné.
— Très bien. Une douche, et rien de plus.
Elle se tourna vers Carlyle.
— Conduisez-les à la base et ramenez-les tout de suite après. Nous ne prenons aucun civil sous notre protection permanente.
— À vos ordres, lieutenant.
Le militaire esquissa un léger sourire en direction d’Owen et Zoey, leur lançant un regard qui voulait dire "Bien joué".
— Est-ce qu’on peut juste passer à notre voiture avant ? Récupérer quelques affaires, demanda Owen.
— Faites ça vite, répondit Peterson.
— Merci.
Il leur fit signe de le suivre, et quittèrent la tente de commandement. Ils firent un aller-retour rapide jusqu’au pick-up, prenant avec eux tout ce qu’ils pouvaient, sans savoir ce qui allait se passer. Leurs sacs bouclés, il se dirigèrent vers le barrage où Carlyle les attendait. Ils montèrent dans son véhicule.
— Bien joué le coup de la récompense, lança discrètement Owen, sans savoir s’il pouvait parler librement.
— J’ai cru le temps d’un instant que vous n’alliez pas attraper cette perche, répliqua Carlyle.
— C’est quoi le plan maintenant ? demanda Zoey
— Prenez le temps sous la douche, je dois encore y réfléchir.
Carlyle démarra et pris la route de la base militaire. Le chemin allait être encore long jusqu’à Edinbourg.
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