Une soirée comme une autre

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Le soir venu, au moment du souper, l’ambiance était, comme toujours, pesante chez Chris. Une tension étouffante imprégnait la pièce, quelque chose d’invisible mais oppressant.

Était-ce dû à Lumna, dont l’air stressé ne semblait jamais la quitter, ou à Jelena, qui méprisait Chris sans raison apparente ? Rien de tout cela. La vraie source de cette lourdeur se trouvait à l’autre bout de la table, assise en silence.

Cet homme dont je ne vous ai même pas encore dit le nom. Un être répugnant qui n’exhalait que colère et amertume, rongé par une haine profonde pour tout ce qui échappait à son contrôle. C’était lui qui, par sa seule présence, empoisonnait l’atmosphère de cette maison.

S’il semblait apprécier sa fille, ce n’était pas pour ses qualités, mais pour sa soumission. Elle ne s’interposait jamais, ne protestait pas quand il « remettait les idées en place » à sa femme ou à son fils. Jelena lui rappelait Lumna lorsqu’elle avait dix-huit ans. Docile. Silencieuse. Obéissante.

— Papa, tu as mon argent ? demanda Jelena d’un ton faussement léger.

L’homme laissa un silence planer avant de hocher la tête.

— Je te le donnerai ce soir. Dans ta chambre.

Lumna releva la tête et fronça les sourcils, visiblement agacée. Chris, qui venait de finir son repas, préféra s’éclipser en direction de l’évier pour faire sa vaisselle. Alors qu’il rinçait son assiette, Chris sentit un regard pesant sur lui. Il releva légèrement la tête et aperçut Lumna, figée près de la table, les yeux braqués sur lui.

Elle le fixait avec une intensité troublante, comme si elle l’observait pour la première fois. Ses doigts crispés sur le rebord de la chaise trahissaient une nervosité grandissante.

Soudain, elle se leva brusquement et s’approcha de l’évier.

— Chris ! vociféra-t-elle.

Le jeune garçon sursauta et se retourna, interloqué.

— Oui, maman ?

Il la vit serrer les dents, ses yeux brûlant d’une rage qu’il ne comprenait pas. Il ne s’attendait pas à ce qui allait suivre.

— Comment oses-tu mettre une assiette sale dans la vaisselle propre et faire comme si tu l’avais lavée, hein !?

Elle saisit l’assiette et lui montra une tache de nourriture bien visible. Chris sentit son cœur se serrer. Il savait qu’il avait lavé cette assiette. Il savait aussi que c’était elle qui venait d’y étaler cette tâche.

— Mais maman… Je jure que je l’ai bien lavée. Je peux la nettoyer encore si tu veux, murmura-t-il, conscient que ses paroles n’auraient aucun poids.

Mais c’était trop tard.

— Et en plus, tu me prends pour une menteuse !?

Les traits de Lumna se crispèrent sous l’effet d’une rage incontrôlable. Dans un accès de fureur, elle attrapa Chris par les cheveux et lui cogna violemment la tête contre le sol.

— Espèce d’enfoiré, j’te déteste, putain, crève, putain, crève ! marmonna-t-elle entre ses dents, secouant sa tête d’un geste brutal.

Chris sentit une douleur fulgurante lui traverser le crâne. Il ne comprenait plus rien. Sa vision se brouillait sous le choc, tandis que la panique s’emparait de lui.

— Maman, arrête ! supplia-t-il, le souffle coupé.

Mais elle ne l’entendait pas. Son regard était vide, aveuglé par la haine. Pendant un instant, elle ne voyait plus Chris. Elle voyait lui.

Lorsque sa colère retomba, elle réalisa enfin ce qu’elle venait de faire. Chris, étendu au sol, avait le visage marqué par le sang qui perlait de ses lèvres et de son nez. Ses yeux, écarquillés de stupeur, reflétaient plus d’incompréhension que de peur.

Lumna déglutit difficilement.

— Bon, ça ne fait rien, conclut-elle d’une voix redevenue étrangement calme. Je vais nettoyer. Va préparer tes affaires pour aller chez Micka demain.

— Tu es sûre, maman ? Je peux le faire si tu veux…

— Bordel, sale merdeux ! rugit une voix rauque derrière lui.

Chris sursauta et se retourna. Son père, ivre, le fusillait du regard depuis l’autre bout de la pièce.

— Regarde-moi ça… pesta-t-il en secouant la tête. T’es vraiment qu’un foutu incapable.

Sa voix était lourde, traînante, chargée de mépris.

— Regarde comment tu gâches notre repas ! En énervant ta mère, en plus. Elle t’a dit de te casser dans ta chambre, alors t’as intérêt à y aller maintenant avant que je m’énerve pour de bon !

Chris ne chercha pas à discuter. Il savait que son père ne demandait jamais deux fois. Il baissa la tête et se précipita hors de la cuisine, fuyant cette scène de chaos. Lumna, quant à elle, s’était assise à table, silencieuse. Son regard restait braqué sur l’évier, là où quelques instants plus tôt, elle avait violemment attaqué son propre fils.

Elle ne comprenait pas pourquoi elle agissait ainsi. Était-ce seulement de la colère ? Non… c’était autre chose.

— Donc, si j’ai bien compris, Chris va dormir chez son ami ce week-end, c’est ça ? lança soudain son mari, son ton plus calme, mais non moins menaçant.

Lumna sentit son cœur se serrer.

— Oui… c’est… c’est Ivalna qui me l’a proposé. On s’est croisées en faisant les courses et… je ne pouvais pas refuser, expliqua-t-elle, la voix tremblante.

Le père de Chris ne répondit pas tout de suite. Il tapotait distraitement la table du bout des doigts, un tic qui, chez lui, annonçait une réflexion teintée d’irritation.

— Tu pouvais simplement lui répondre que tu verrais avec ton mari, putain, lâcha-t-il enfin, d’une voix toujours calme, mais glaciale.

Lumna ravala sa salive, évitant soigneusement son regard.

— Qu’est-ce que j’ai dit sur les décisions, hein ? poursuivit-il d’un ton plus dur. Tu n’as pas à les prendre. Je prends les décisions, ok !?

— C’est pas grave, papa, intervint soudain Jelena, cherchant à apaiser la tension. Ça nous fera des vacances sans Chris.

Elle affichait un sourire forcé, espérant détourner l’attention de sa mère. Mais son père ne mordit pas à l’hameçon. Il tourna lentement la tête vers elle.

— Toi, tu fermes ta gueule, gronda-t-il. C’est la dernière fois que tu me coupes la parole, c’est clair !?

Jelena se figea, baissant aussitôt la tête.

Le ton du père monta peu à peu, son attitude laissant présager un danger imminent si quelqu’un osait encore l’irriter. Le silence tomba sur la pièce, étouffant l’air déjà pesant.

— Donc, je disais, reprit le père, c’est la dernière fois que tu prends des décisions sans mon accord, compris ?

Lumna acquiesça immédiatement, la gorge nouée.

— Oui… pardon, chéri. Je ne le referai plus, promis.

Un sourire satisfait étira lentement les lèvres de son mari.

— Bien.

Le repas se termina sans un mot de plus. Personne n’osa briser ce calme oppressant. Une fois le dîner fini, chacun regagna sa chambre, comme si un accord tacite imposait à tous de disparaître au plus vite.

Mais Lumna, elle, ne parvenait pas à se détacher de ce qu’il venait de se passer.

Assise sur le bord de son lit, elle fixait ses mains tremblantes, repassant en boucle la scène avec Chris. Elle ne comprenait pas. Pourquoi ? Pourquoi réagissait-elle ainsi avec lui ?

Son fils… Il était son fils.

Mais à chaque fois qu’elle le regardait, c’était lui qu’elle voyait.

Quelques heures plus tard, le silence de la nuit enveloppa la maison.

Puis, soudain, des cris déchirèrent l’obscurité.

— C’est la dernière fois que tu prends des décisions sans mon accord, t’as compris !?

Le hurlement du père résonna dans toute la maison, suivi de bruits sourds, lourds, violents.

Lumna suppliait, sa voix brisée par la douleur.

— S’il te plaît… Arrête… Je suis désolée…

Chris et Jelena, allongés dans leurs lits respectifs, entendaient tout. Les coups. Les supplications. Mais ni l’un ni l’autre ne bougea. Jelena serra les draps contre elle, enfouissant son visage dans son oreiller pour ne pas entendre.

Lorsque les bruits cessèrent enfin, un silence glacé s’abattit sur la maison.

Puis, un son plus subtil se fit entendre. Une porte qui s’ouvre. Des pas lourds dans le couloir. Jelena sentit l’air froid pénétrer dans sa chambre lorsqu’une ombre s’approcha de son lit.

— Excuse-moi, ma chérie, tu dors ? murmura la voix de son père.

Elle ne bougea pas immédiatement. Son cœur battait à tout rompre.

— Non, pas encore, papa… répondit-elle d’une voix tremblante.

— Tant mieux, fit-il d’un ton presque doux. De combien avais-tu besoin déjà ?

Il referma la porte derrière lui et s’approcha du lit, s’asseyant lentement au bord du matelas. Jelena, qui était allongée, se redressa légèrement, le regard fuyant.

— Euh… j’avais besoin de 100 karas…

Son père sortit son portefeuille et en extirpa 150 karas, qu’il lui tendit avec un sourire satisfait.

— Tiens, tu es contente ?

— Oui… très. Merci, papa…

— De rien, ma fille. Moi aussi, je suis content.

— Tu sais, j’aime beaucoup te faire des cadeaux, te voir heureuse, susurra-t-il en glissant une main dans ses cheveux dorés.

Jelena se crispa. L’odeur de l’alcool mêlée à celle de la sueur l’écœurait.

— Tu veux voir à quel point ? ajouta-t-il, son souffle effleurant sa peau.

Elle déglutit difficilement, ravalant son dégoût.

— À quel point, papa ? murmura-t-elle, la voix faussement neutre.

Il lui prit doucement la main. Et la guida lentement vers un endroit où elle n’aurait jamais voulu être.

— Je vais te montrer…

Dans la pénombre, seuls des bruits étouffés s’élevèrent. Des gémissements. Cela dura une dizaine de minutes.

De l’autre côté du mur, Chris n’avait pas bougé. Il était là, allongé, les yeux rivés sur le plafond. Il entendait tout. Il savait tout. Mais il restait figé, submergé par un trop-plein de sentiments contradictoires. Puis, enfin, des pas dans le couloir. Une porte qui se referme. Jelena se recroquevilla sur elle-même, tétanisée. Comme toutes les autres fois.

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