Week-end entre frères
Le jour suivant, Chris se réveilla bien plus tôt que nécessaire. Aujourd’hui, il allait enfin chez Micka et John. Le rendez-vous était fixé à treize heures, au restaurant « Chez Mia », mais l’idée de rester plus longtemps que nécessaire dans cette maison lui était insupportable.
Il enfila rapidement son sac et s’apprêta à partir avec plus d’une heure et demie d’avance.
En passant par le couloir, son regard se posa sur un meuble noir. Une enveloppe y était déposée, avec son prénom inscrit dessus. Intrigué, il l’ouvrit.
À l’intérieur, il trouva une vingtaine de karas et un petit mot :
« Pour ton week-end, amuse-toi bien. »
Chris reconnut immédiatement l’écriture de Lumna. Était-ce un moyen de lui demander pardon ? Ou lui aurait-elle laissé cet argent quoi qu’il arrive ? Il préféra ne pas y réfléchir. Son seul objectif était de quitter cette maison au plus vite. Il attrapa l’argent et se sauva sans demander son reste.
Le ciel était d’un bleu éclatant, le soleil illuminait la ville de toute sa splendeur.
L’air était si agréable que Chris décida de marcher jusqu’au centre-ville au lieu de prendre le bus, qui l’aurait pourtant déposé en dix minutes. Il avait besoin de respirer, d’occuper son esprit autrement qu’en restant enfermé chez lui.
Malgré tout ce qui s’était passé la veille, une certaine légèreté flottait en lui. Il savourait ce moment de répit, comme si, pour quelques heures, tout pouvait redevenir normal.
Aux alentours de midi, il arriva devant le restaurant et s’acheta une glace en attendant ses amis.
Après quelques minutes, la fatigue le rattrapa. Il s’affala sur une table, posant sa tête sur son bras. Sa nuit avait été courte, presque inexistante. Petit à petit, le monde autour de lui devint flou.
Puis, soudain…
Un tremblement.
Chris se réveilla en panique. Son cœur battait fort. Il jeta des regards autour de lui, mais tout le monde continuait de vaquer à ses occupations comme si de rien n’était.
Il scruta attentivement les alentours, cherchant quelqu’un qui aurait ressenti la secousse, mais les adultes assis en face de lui, le couple un peu plus loin qui riait, et même l’homme au crâne chauve derrière lui ne semblaient avoir rien remarqué.
— Eh, toi aussi, tu l’as senti, ce tremblement de terre ?
Chris sursauta. Une voix inconnue venait de s’adresser à lui.
Il tourna la tête et découvrit un jeune homme, probablement un lycéen, qui l’observait avec un sourire amusé.
— Ah oui… oui, évidemment que je l’ai senti, mais personne n’a l’air d’y prêter attention. J’ai l’impression d’être fou, répondit Chris en fronçant les sourcils.
L’inconnu éclata de rire.
— Hahaha, je pensais exactement la même chose ! Je t’ai vu t’agiter au loin et je me suis dit qu’au moins je n’étais pas le seul à halluciner !
Chris le détailla un instant. Il était un peu plus âgé que lui, probablement dix-sept ou dix-huit ans. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut cette impression troublante de déjà-vu.
— Excuse-moi, mais… tu ressembles énormément au frère d’un ami à moi ! Haha !
Le jeune homme haussa un sourcil avant d’afficher un sourire en coin.
— Ah bon ? Bah ça alors, il a vraiment de la chance ! S’il me ressemble, ça veut dire qu’il fait craquer toutes les filles qu’il croise !
Chris ne savait pas quoi répondre. La ressemblance était frappante. Ce sourire, ce regard malicieux… Il avait l’impression de voir John en plus âgé.
L’inconnu s’installa en face de Chris, l’air décontracté.
— Alors, qu’est-ce que tu fais là, tout seul ? demanda-t-il en s’étirant.
Chris, encore troublé par cette ressemblance, mit un instant à répondre.
— J’attends deux amis. On a rendez-vous ici, mais je suis arrivé en avance.
— Oh, moi aussi j’attends quelqu’un. Ça te dérange si je te tiens compagnie en attendant ?
— Pas du tout.
Ils commencèrent à discuter avec une aisance presque naturelle. L’inconnu avait une manière de parler fluide, comme s’il savait exactement comment mettre les gens à l’aise.
— Dis-moi, tu as quel âge ?
— Quinze ans, répondit Chris. Et toi ?
— Dix-neuf. Donc, tu es en troisième… Tu sais ce que tu veux faire après le brevet ?
Chris ne s’attendait pas à ce genre de question, mais il répondit sans réfléchir.
— J’aimerais intégrer une filière scientifique. Quelqu’un m’a proposé d’appuyer ma candidature pour une grande école privée, mais… je doute que ma famille ait le budget.
Il baissa légèrement la tête. À sa grande surprise, l’inconnu afficha un sourire bienveillant.
— Tu sais, il ne faut jamais perdre ta positivité. Si tu veux continuer en sciences, alors fonce. Peu importe ce que les autres disent ou les obstacles, si c’est ce que tu veux, tu dois aller jusqu’au bout. Et si ça ne marche pas ? Bah… c’est que ça ne devait pas.
Chris releva les yeux. Ces mots, bien que simples, le frappèrent plus qu’il ne l’aurait cru.
Il resta silencieux un instant, absorbé par ces paroles. Ce n’était pas la première fois qu’on lui disait de suivre ses rêves, mais venant de cet inconnu, ces mots sonnaient différemment. Comme s’ils avaient plus de poids, comme s’ils lui étaient adressés pour une raison précise.
L’inconnu esquissa un sourire en coin et jeta un coup d’œil derrière Chris. Son regard s’attarda une fraction de seconde sur l’homme au crâne chauve qui était assis plus loin. Ce dernier fixait aussi Chris, impassible. Puis, l’inconnu regarda sa montre et se redressa brusquement.
— Oh, j’ai pas vu l’heure passer, je dois y aller ! s’écria-t-il en se levant précipitamment.
Chris cligna des yeux, pris de court par ce changement d’attitude soudain.
— Hein ? Déjà ?
— Ouais, j’ai un truc important à faire. À la prochaine, Chris ! lança-t-il avec un sourire énigmatique avant de s’éloigner à grands pas.
Chris ouvrit la bouche pour répondre… mais se figea. À aucun moment il ne lui avait donné son prénom. L’inconnu disparut rapidement dans la foule, avalé par l’agitation du centre-ville.
Quelques secondes plus tard, l’homme au crâne chauve se leva à son tour. Il jeta un dernier regard en direction de Chris avant de quitter le restaurant d’un pas mesuré. Chris le suivit du regard, un étrange frisson lui parcourant l’échine. Puis, à peine la porte s’était-elle refermée derrière lui que Mickael et John arrivèrent.
— Hein ? Mais qu’est-ce que tu fais déjà là ? s’étonna Mickael en le rejoignant.
Chris mit quelques secondes à redescendre sur terre.
— Bah… je suis juste venu un peu en avance, répondit-il distraitement.
Mickael leva les yeux au ciel.
— Et merde… soupira-t-il.
John rit en donnant une tape dans le dos de son frère.
— Il voulait arriver dix minutes avant toi pour pouvoir te prendre de haut, mais ça a raté !
Chris esquissa un sourire, mais il était encore ailleurs.
— D’ailleurs, John, j’étais avec quelqu’un qui te ressemble comme deux gouttes d’eau.
Les deux frères échangèrent un regard perplexe.
— Hein ? Tu vas bien, toi ? répliqua Mickael.
— Non, sérieux, insista Chris. Il te ressemblait vraiment. Un peu plus vieux, mais c’était troublant.
Mickael croisa les bras.
— Et il s’appelle comment, ton sosie ? On peut peut-être le retrouver sur le net ?
Chris ouvrit la bouche… puis se figea. Il n’avait jamais demandé son nom. Et lui non plus ne lui avait jamais demandé le sien.
Pourtant… Il était sûr et certain de l’avoir entendu dire : « À la prochaine, Chris. »
Annotations