Roulette Russe
Après un bon repas, les trois amis prirent la route vers leur endroit secret. L’excitation était à son comble : cela faisait une éternité qu’ils n’avaient pas passé une journée entière ensemble.
L’air était chargé d’une douce odeur sucrée, mélange de pâtisseries flottant depuis les boulangeries et de fleurs estivales parsemées le long des trottoirs. Le soleil dardait ses rayons sur la ville, réchauffant les pavés avec une intensité presque étouffante.
Non loin de là, devant la vitrine du petit commerce « Bubble Time », Jelena et les jumelles Charline et Pauline discutaient en sirotant des bubble teas colorés.
— Tiens, c’est pas ton frère là-bas avec Micka ? demanda Charline en pointant du doigt un groupe au loin.
Jelena tourna la tête et reconnut immédiatement Chris, accompagné de Micka et de son petit frère John.
— Sérieusement, je me demande comment quelqu’un comme Micka peut traîner avec une personne aussi bizarre que ton frère, lâcha Pauline en haussant un sourcil. Ils sont totalement opposés.
— Ils se connaissent depuis qu’ils sont tout petits, c’est pour ça, répondit Jelena d’un ton neutre.
Elle détourna le regard et se perdit un instant dans ses souvenirs.
Elle revit elle et Chris, bien plus jeunes, assis côte à côte, écoutant la radio offerte par Lumna. Ils riaient, insouciants, partageant ce qui semblait être un monde rien qu’à eux.
Un temps révolu.
— D’ailleurs Jelena, reprit Pauline, j’ai toujours voulu te demander… d’où vient cette cicatrice que ton frère a au front ?
Jelena cligna des yeux, légèrement surprise par la question.
Effectivement, Chris avait une large cicatrice sur le coin gauche de son front.
Elle se rappela l’accident. La forêt, le choc brutal, le bruit sourd de son corps percutant l’arbre, le sang qui maculait ses vêtements… Il avait perdu le contrôle de son vélo en dévalant une pente raide, et la chute avait été si violente qu’il était resté plusieurs jours dans le coma.
Elle eut un léger frisson en y repensant, mais son visage resta impassible.
— Rien, juste un accident de vélo quand il était petit, répondit-elle d’un ton évasif.
Elle porta son verre à ses lèvres et aspira une gorgée de son bubble tea, préférant ne pas s’attarder sur le sujet. Pendant ce temps, Chris, Micka et John atteignirent enfin leur refuge secret, niché au cœur d’une forêt luxuriante.
Ici, la nature régnait encore en maître. L’air était frais, chargé d’une légère humidité boisée et du parfum des pins environnants. Les feuilles bruissaient doucement sous la brise, et l’odeur de terre humide rappelait les étés passés à construire leur repaire.
Leur cabane trônait fièrement au bord d’un lac scintillant, témoin silencieux de leurs nombreuses aventures.
— Allez, tous à l’eau ! s’écria Micka en retirant son t-shirt d’un geste vif.
Déjà vêtus de leurs maillots sous leurs habits, ils n’eurent qu’à se déshabiller avant de plonger dans l’eau fraîche dans un éclat de rires. L’eau fraîche les enveloppa immédiatement, arrachant un frisson à Chris avant qu’il ne s’habitue à la température.
Le lac était limpide, reflétant les jeux de lumière du soleil entre les feuillages. L’odeur de bois humide et de mousse flottait autour d’eux, mêlée à celle de l’eau légèrement ferreuse. Micka, toujours le plus joueur du groupe, ne tarda pas à déclencher une bataille aquatique.
— T’es pas assez fort, espèce d’idiot ! lança John en s’accrochant à son aîné pour le couler.
— Ah ouais ? répondit Micka en éclatant de rire avant de l’attraper par la tête et de l’enfoncer sous l’eau.
Chris, hilare, profita de la situation pour bondir sur Micka et lui sauter dessus, le déséquilibrant complètement. L’eau éclaboussa la berge, et leurs rires résonnèrent dans la forêt. Ils ne s’étaient pas sentis aussi libres depuis longtemps.
Après une bonne heure à se chamailler dans l’eau, ils regagnèrent la cabane, ruisselants et épuisés. L’intérieur sentait le bois sec et légèrement brûlé, un vestige des nombreux feux de camp qu’ils avaient allumés ici au fil des ans. Allongés sur le plancher grinçant, ils reprirent leur souffle en discutant de tout et de rien : jeux vidéo, films, anecdotes du collège…
— Eh, les gars, j’ai grave faim, lança soudain Micka en se redressant. Venez, on va pêcher des poissons !
— T’en as pas marre de toujours vouloir pêcher, Micka ? râla Chris en levant les yeux au ciel. De toute façon, j’ai la flemme d’aller chercher du bois pour faire du feu…
— T’inquiète, on a juste à énerver John et on aura un four humain !
Micka et Chris échangèrent un regard complice avant d’éclater de rire.
— Eh, regarde Micka, il commence à chauffer ! lança Chris en posant la main sur l’épaule de John.
— Vous voulez vous battre ou quoi !? Arrêtez de rire ! s’exclama John, tentant de garder son sérieux.
Ils continuèrent leur chamaillerie jusqu’à ce que le soleil commence à décliner, teintant le ciel de nuances orangées. Après avoir rangé rapidement leur cabane, ils prirent le chemin du retour dans une atmosphère légère et détendue. En arrivant chez Micka, Ivalna les attendait dans l’entrée, les bras croisés, un sourire amusé aux lèvres.
— Vous êtes trempés, encore une fois… soupira-t-elle. Allez, filez vous laver avant de tomber malades !
Les trois garçons obéirent sans discuter et se précipitèrent dans la chambre de Micka, où Chris déposa son sac avant que chacun ne passe sous la douche à tour de rôle.
L’odeur de savon chaud et de linge propre emplit peu à peu la pièce, contrastant avec l’odeur boisée de la forêt qui s’accrochait encore à leurs vêtements. Une fois douchés et vêtus de vêtements confortables, ils descendirent au salon, où John avait déjà branché sa console.
— C’est l’heure du tournoi ! s’écria-t-il en agitant une manette.
Chris et Micka prirent place sur le canapé, prêts à en découdre.
— Il est où, votre père ? s’inquiéta Chris.
— Il est parti voir l’avancement d’un nouveau projet à la capitale, expliqua Micka. Normalement, il ne devrait pas rentrer avant la fin des grandes vacances.
— C’est dommage, lança Chris, qui aimait beaucoup le père de Micka.
— Et toi, dis-moi, poursuivit soudainement John, elle va comment, Jelly ?
— Tu l’appelles encore comme ça ? s’étonna Chris. Elle va bien, t’en fais pas.
— Faudrait qu’elle vienne un jour, ça fait trop longtemps, suggéra John.
La maison était baignée d’une chaleur douce, et l’odeur appétissante d’un plat mijoté flottait depuis la cuisine. Chris se sentait bien. Ivalna lui rappelait une seconde mère, et Micka et John étaient les seuls amis avec qui il pouvait être lui-même.
Le tournoi dura une bonne heure, ponctué de cris de joie et d’exclamations frustrées.
Puis, Ivalna les appela pour dîner.
Quand ils virent la table dressée avec un véritable festin, leurs yeux s’illuminèrent. Viande rôtie, légumes colorés, pain croustillant… tout sentait divinement bon.
— Vous avez de la chance que je sois de bonne humeur, annonça Ivalna avec un sourire. J’ai sorti le grand jeu ce soir !
Chris ne put s’empêcher de sourire. Un repas de famille, dans une maison remplie de rires et de bonne humeur… C’était peut-être ce qu’il aimait le plus en venant ici.
Le repas fut un véritable festin. Entre deux bouchées, les discussions fusaient. Chris se laissait porter par cette ambiance chaleureuse. Ivalna riait aux éclats, Micka se disputait pour la dernière part, et John, fidèle à lui-même, tentait de négocier une revanche sur le tournoi. Ce fut l’un des rares moments où Chris oublia totalement sa propre maison.
La soirée passa à une vitesse folle. Lorsque vint l’heure du coucher, ils montèrent dans la chambre de Micka. Après une brève bataille pour savoir qui aurait le lit et qui dormirait sur le matelas au sol, ils finirent tous les trois allongés dans le noir, à discuter jusqu’à ce que la fatigue les rattrape.
À l’aube, le trio se réveilla au son des casseroles d’Ivalna, qui préparait déjà le petit-déjeuner.
— Chris, Mickael, mangez moins vite… les pria-t-elle en voyant les deux garçons engloutir leur assiette à toute vitesse.
— Mais tante Iva, si je ne finis pas avant lui, cette baleine de Micka va aller se laver en premier et il en a toujours pour mille ans sous la douche ! protesta Chris.
— C’est même pas vrai ! C’est lui qui prend tout son temps ! C’est pour ça qu’il arrive toujours en retard au collège et que je dois l’attendre ! s’indigna Micka.
— Hein !? Répète ça pour voir, sale menteur ! s’exclama Chris en se penchant vers lui.
— Ne commencez pas à vous battre ! intervint Ivalna, exaspérée.
John, un sourire moqueur aux lèvres, ne tarda pas à en rajouter.
— Vous avez beau crier, vous passerez après moi pour la douche !
— Toi, le radiateur ambulant, reste en dehors de ça ! prévint Micka.
— Surtout que t’es le plus jeune ici, donc c’est toi qui passeras en dernier ! ajouta Chris avec un sourire en coin.
— Répétez ça pour voir ! s’énerva John.
Les chamailleries reprirent de plus belle jusqu’à ce qu’Ivalna leur donne à chacun une tape derrière la tête pour les calmer.
— Bon, c’est décidé ! Chris d’abord, Micka ensuite, et John en dernier !
John râla, mais la sentence était tombée.
Pendant ce temps, au parc du secteur, un homme était assis seul sur un banc.
L’air du matin était encore frais, et une fine brume s’attardait entre les arbres. L’odeur d’herbe humide et de terre imprégnait l’atmosphère, contrastant avec le béton des allées.
Le père de Chris semblait nerveux. Il regardait autour de lui, vérifiant que personne ne l’observait.
Puis, une silhouette s’approcha et vint s’asseoir à ses côtés.
— Comment allez-vous, Monsieur Kacimmia ?
Le nouvel arrivant portait un masque chirurgical, une casquette noire sous sa capuche et un sweat sombre qui dissimulait ses traits.
Le père de Chris ne tourna même pas la tête.
— Vous devez être celui envoyé par l’État continental d’Hanifiyya, déclara-t-il d’une voix tendue.
— C’est exact, acquiesça l’homme. Vous pouvez m’appeler Z, RR… ou double R ! Hahahaha !
Le rire était léger, presque moqueur, mais l’ambiance, elle, restait étrangement glaciale.
— Double R ? grommela le père.
— « Roulette russe », expliqua Z d’un ton détendu. D’ailleurs, vous aimez la roulette russe, Monsieur Kacimmia ?
Le père fronça les sourcils, déjà agacé par cet homme.
— Nous n’avons pas le temps pour ça. Ma vie est en danger ! siffla-t-il entre ses dents.
Z ne réagit pas immédiatement. Il se contenta de croiser les bras, comme s’il trouvait la situation divertissante.
— Ah bon ? Pourtant, ça fait deux jours que nous nous sommes appelés, et vous êtes toujours en vie…
Le père de Chris serra les poings sur ses genoux.
— Oui… mais pour combien de temps ?
Z pencha légèrement la tête, comme s’il savourait la tension qui s’installait.
— Très bien, venons-en aux faits, déclara-t-il enfin en prenant un ton plus sérieux. Quelles informations souhaitiez-vous nous communiquer ?
Le père de Chris inspira profondément, jetant un regard aux alentours avant de se pencher légèrement vers lui.
— Je veux d’abord votre parole, à l’oral et par écrit, que je serai protégé.
Z hocha lentement la tête et, sans un mot, sortit un document plié en quatre de l’intérieur de sa veste.
Le père de Chris attrapa le papier d’une main tremblante et parcourut les premières lignes. Un contrat d’engagement officiel.
— C’est en ordre, murmura-t-il.
— Cette information est capitale… Elle concerne une personne en particulier.
Z ne bougea pas d’un centimètre.
— De qui s’agit-il ?
Un silence pesant s’installa.
— D’un certain… John Chiramis.
L’odeur de terre humide et de rosée matinale semblait soudainement plus lourde, pesant sur l’atmosphère comme une menace invisible.
De qui le père de Chris cherchait-il à se protéger ? Et pourquoi évoquait-il John… ?
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