Fin du Week-end
Le crépitement des flammes qui embrasaient la faune et la flore s’atténua peu à peu grâce à Mad Max, qui activa une averse virtuelle, ne laissant derrière elle qu’un ciel noirci et chargé de fumée. Les participants morts au combat attendaient de découvrir le dénouement final de cette guerre. Chaque écran ne retransmettait qu’un paysage sombre et vide, témoignant du chaos laissé par la bataille.
Puis, enfin, deux ombres surgirent à l’écran, avançant d’un pas lourd, leurs silhouettes vacillantes sous l’éclairage artificiel de la War Box. L’image se précisa lentement… jusqu’à révéler un corps debout et un autre gisant au sol.
— C’est fini… déclara la silhouette encore debout d’une voix rauque.
C’était Chris.
Il se tenait droit, haletant, le regard rivé sur Mickael, étendu à ses pieds, inconscient. Sa combinaison, en lambeaux, portait les stigmates d’un combat d’une rare intensité.
— Nous avons un vainqueur ! s’exclama Mad Max, encore sous le choc. Chris offre la victoire à l’équipe 1 !
Des cris de joie explosèrent du côté de l’équipe 1. Hugo, Nordine, Moha et les autres sautèrent de leur siège, célébrant leur victoire comme s’ils avaient réellement survécu à une guerre. Pourtant, Chris, lui, ne bougea pas d’un centimètre. Son visage restait impassible, figé dans une étrange expression.
Pourquoi ne ressentait-il rien ?
La réalité virtuelle ne permettait peut-être pas de tuer, mais… le poids du combat, lui, était bien réel.
Les trappes de la War Box s’ouvrirent sous Chris et Mickael, les emportant sous terre pour les téléporter à leur base respective. Lorsque Mickael reprit enfin conscience, il se trouvait déjà dans celle de l’équipe 2. À peine ouvrit-il les yeux que les voix de ses camarades l’assaillirent.
— Tu t’es battu comme un lion, Micka ! le félicita Thomas (Kara[2]), lui tapant l’épaule.
— On a perdu, mais franchement, c’était épique ! ajouta Yuvali (Onizuken[2]), un sourire en coin.
Mickael, encore sonné, cligna des yeux, cherchant à comprendre.
— … On a perdu ? murmura-t-il.
— Ouais, mais c’était serré jusqu’au bout ! lui lança Rayan (Beng[2]), avant de pointer du menton Magomed, adossé contre un mur, bras croisés.
Mickael sentit son cœur se serrer. Son chef d’équipe, d’ordinaire si intimidant, l’observait en silence. Contrairement aux autres, Mago ne semblait ni frustré, ni en colère.
— Vous m’avez bluffé, toi, ton frère ainsi que votre ami Chris, finit-il par dire d’un ton calme.
Puis, contre toute attente, un sourire s’étira sur ses lèvres.
— On part manger tous ensemble, venez avec nous !
Une fois sortis de la War Box, le groupe entier se dirigea vers une pizzeria située à quelques rues de la salle d’arcade. L’excitation du combat laissait place à une euphorie générale. Malgré la fatigue, personne n’avait envie de rentrer immédiatement.
Autour de la table, l’ambiance était électrique.
Kara et Hugo s’écharpaient à propos de leur duel, chacun revendiquant avoir été le plus redoutable. Livio, Arto et Marou continuaient de se chamailler sur leur fameuse rivalité dans Bloodborn, tandis que Yuvali monopolisait la conversation avec ses histoires de moto.
— Vous captez pas, en fait ! hurlait-il. Les bécanes, c’est toute ma vie !
— On a capté, justement ! s’esclaffa Moha en levant les yeux au ciel.
Entre les rires, les disputes amicales et les anecdotes de jeu, impossible d’entendre quoi que ce soit clairement. Pourtant, malgré ce joyeux chahut, Magomed capta un regard insistant posé sur lui.
Il tourna légèrement la tête et aperçut John, hésitant, le fixant d’un air curieux.
— Tu te demandes d’où vient ma balafre, pas vrai ?
Pris sur le fait, John sursauta.
— Euh… ouais, haha ! répondit-il, un peu gêné. Elle est vraiment énorme !
Le silence se fit légèrement autour de la table. Même Micka et Chris, intrigués, tendirent l’oreille. Cette cicatrice, tailladant Magomed du nez jusqu’à la joue, était une véritable marque de guerre.
L’intéressé se contenta de sourire.
— Disons que… dans mon pays, sur le continent hanifiyyien, c’était assez compliqué et… ça a été le prix à payer pour sauver mon frère.
Tous retinrent leur souffle.
— Ooh, tu as un petit frère ? s’étonna Mickael. J’espère qu’il va bien… dommage que tu ne l’aies pas emmené.
Magomed détourna légèrement le regard.
— Je ne l’ai pas revu depuis mes dix ans, souffla-t-il. Je ne sais pas où il est.
Un silence pesant s’installa. Personne n’osa poser plus de questions. L’histoire que Mago cachait devait être terrible.
Au même moment, le téléphone de Mickael vibra brutalement sur la table, attirant l’attention générale. Son écran affichait une vingtaine d’appels manqués.
— Oh merde ! paniqua-t-il. Maman essaie de m’appeler depuis une heure déjà ! On n’a pas vu le temps passer !
Sur ce, les trois amis se levèrent précipitamment.
— Merci à vous, les gars, c’était incroyable ! crièrent en chœur Micka et John, tout en attrapant leurs vestes.
— Et merci pour les pizzas ! ajouta Chris, un sourire en coin.
Alors qu’ils se précipitaient vers la sortie, les autres éclatèrent de rire.
— De rien, CK God ! lança Hugo, moqueur. Va pas te perdre en route !
Les trois amis coururent dans la nuit, le ventre encore rempli et l’esprit débordant d’adrénaline. À peine sortis du restaurant, les trois amis se précipitèrent vers l’arrêt où Ivalna devait venir les récupérer. Essoufflé, Chris peinait à suivre Micka et John, bien plus endurants que lui.
— Putain… souffla-t-il. Pourquoi on court déjà ?
— T’as vu le nombre d’appels manqués de maman ? répondit Mickael en accélérant. Je tiens à rester en vie ce soir !
Après quelques minutes d’attente, la voiture d’Ivalna s’arrêta brusquement devant eux. Son visage crispé témoignait d’un mélange d’inquiétude et d’agacement.
— Vous avez vu l’heure !? gronda-t-elle.
— Désolé, maman, on n’a pas vu le temps passer, s’excusa Micka en s’engouffrant à l’arrière. On était en train de manger avec les autres.
— Une heure sans nouvelles, soupira-t-elle, exaspérée. Vous auriez pu au moins envoyer un message !
— Je sais… encore désolé, répéta-t-il, honteux.
Ivalna secoua la tête, puis démarra.
La route jusqu’à chez elle ne dura que quelques minutes. Une fois arrivés, Chris descendit récupérer ses affaires, ses vêtements et ses affaires de toilette, qu’il avait laissés dans la chambre de Micka. Le week-end touchait à sa fin.
— Ce week-end était incroyable, résuma Chris, en refermant son sac.
— Grave ! confirma Micka. Après le brevet, on aura toutes les grandes vacances et tu viendras bien plus qu’une semaine !
Chris grimaça légèrement.
— Tu connais mon père… ça va être compliqué…
Un silence s’installa. John, toujours optimiste, haussa les épaules.
— On tentera quand même ! assura-t-il. On doit tout faire pour passer du temps ensemble comme avant. Et avec Jelly aussi !
Chris leva un sourcil.
— Tu ne lâches vraiment pas l’affaire avec ce surnom… Encore, moi, ça va, mais Jelena elle-même ne voudra pas.
— T’inquiète, Chris, insista John, déterminé. Je suis sûr qu’elle voudra !
Une fois prêt, Chris sortit de la maison avec Ivalna. Même s’il habitait à côté, elle préféra le raccompagner en voiture.
Le trajet fut silencieux au début. Ivalna semblait pensive. Chris sentit un léger malaise.
Au bout d’un moment, elle brisa enfin le silence.
— Dis-moi, Chris… comment ça va à la maison ? Toi, Jelly et ta mère allez bien ?
Chris se figea légèrement. Il savait pourquoi elle posait cette question.
Depuis longtemps, Ivalna n’avait plus de nouvelles directes de Lumna, ni de Jelena, qu’elle considérait comme sa fille. Elle avait des soupçons, même si elle était loin d’imaginer l’ampleur des horreurs qui se déroulaient derrière les murs de cette maison.
Chris esquissa un faux sourire, automatique.
— Tout va bien, Tata Iva.
Elle n’y crut pas une seconde. Comme à chaque fois. Elle avait déjà posé la question à Lumna autrefois, après avoir remarqué des bleus sur son corps. Mais jamais elle n’avait eu la moindre confession.
Elle baissa les yeux, résignée.
— Très bien… tant mieux.
Un silence plana à nouveau. Puis, d’un ton plus sérieux, elle ajouta :
— Mais si jamais il y a le moindre souci, tu m’appelles, d’accord ?
Chris acquiesça doucement, sans un mot.
Arrivés devant la maison des Kacimmia, Chris ouvrit la portière et récupéra son sac. Il s’apprêtait à rentrer lorsqu’il aperçut ses voisins, de retour de voyage.
C’était un petit couple de sexagénaires à la retraite, rarement chez eux. La plupart du temps, ils parcouraient le monde et ne passaient que deux ou trois mois à Véliny avant de repartir.
Chris leur adressa un signe de la main, auquel ils répondirent avec un sourire chaleureux. Mais alors qu’il s’apprêtait à franchir la porte de chez lui, un cri retentit à l’intérieur.
Un hurlement de colère. Celui de son père. Chris se figea.
Ses voisins aussi l’entendirent et tournèrent la tête, surpris. Un malaise s’installa. Mais comme à chaque fois, ils ne firent aucun commentaire, baissant simplement les yeux comme si rien ne s’était passé.
Le cœur battant, Chris se précipita à l’intérieur.
Annotations