Le courroux du Diable

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Chris, à peine arrivé devant chez lui, entendit des cris. Il fonça jusqu’à la porte, décontenancé.

— Sale pute, c’est ça que tu fais avec l’argent que je te donne !?

— Chéri, calme-toi, pitié. Ce ne sont que des habits d’ado…, tenta de temporiser Lumna, tétanisée.

— Toi, tu fermes ta gueule, t’as compris ?

Ils n’avaient même pas remarqué que Chris était rentré. Jelena avait acheté une nouvelle tenue la veille, qu’elle voulait porter pour aller au cinéma avec ses copines. Seulement, son père n’avait pas du tout apprécié.

Son haut lui arrivait jusqu’au nombril et laissait entrevoir son décolleté. Il exécrait ce genre de vêtements, trop « déshabillés » à son goût. Il considérait que de tels accoutrements avaient pour seul but d’exciter les hommes dans la rue et que sa fille se comportait comme une prostituée qui s’apprêtait à sortir pour faire ballotter sa poitrine devant d’autres mâles.

Et cette poitrine-là, ce corps-là… lui appartenaient.

— T’as intérêt à changer de tenue tout de suite, parce que je te jure que jamais tu ne sortiras comme une pute d’ici !

— Mais t’es complètement malade ! Je m’habille comme je veux, putain ! Ce n’est absolument pas ton prob…

BAAAF

Une gifle se perdit au milieu des cris, si puissante qu’elle interloqua tous les membres de la famille présents, à commencer par celle qui venait de la recevoir.

— Sale ingrate, c’est moi qui ai taffé pour avoir cet argent avec lequel t’as acheté tout ça ! C’est pas comme ça que nous, tes parents, nous t’avons éduquée. J’ai pas élevé une salope, tu m’entends !?

Jelena ne pouvait contenir ses larmes, débordant de colère, de tristesse et de peur. Il en était de même pour Lumna, qui avait les yeux brillants d’effroi et s’avérait incapable de regarder Chris, littéralement figé sur place.

— Bah tiens, t’as qu’à le reprendre, ton argent ! cria Jelena en jetant ce qui lui restait par terre. Et t’as qu’à aller te faire foutre, ok ? J’en veux plus de ta saleté de fric !

— Ouais, c’est ça, et comment tu vas faire sans mon argent, mon toit, hein ? Tu vas aller traîner dehors et baiser à gauche et à droite pour survivre ? Hein ? Comme la pute que tu es ! lança-t-il avec un rire narquois. Il poursuivit, un sourire malsain au coin des lèvres :

— De toute façon, à quoi je pouvais m’attendre avec une fille née d’un viol, hein ?

Un électrochoc. Lumna s’effondra sur le sol, les jambes coupées, à l’évocation des souvenirs ravivés par son mari. Toutes ses forces s’évanouirent d’un coup, et il ne lui resta juste assez d’énergie que pour pleurer, pleurer jusqu’à ne plus en pouvoir.

Jelena, elle aussi, fut foudroyée par cette révélation. Cette phrase lui fit tellement mal qu’elle ne pensa plus qu’à une seule chose : voir souffrir cet homme qui se dressait devant elle.

— Ah oui, tu dis ça maintenant, pourtant ça ne te dérange pas, hein, quand tu viens dans ma chambre et que tu…

Jelena commença à pleurer si fort que sa gorge, nouée par l’émotion, l’empêcha de poursuivre. Mais son regard, lui, continuait de hurler.

— Et que tu commences à… me toucher et à te frotter à moi… Hein, ça ne te dérange pas quand tu viens me…

Elle n’eut pas le temps de finir. Le père attrapa son cou et serra, d’une poigne démente, avec une force démesurée.

— Espèce de sale… pute… grogna-t-il en la soulevant légèrement du sol. Je vais t’apprendre à vouloir mentir sur celui qui t’a élevée.

La mère de Chris cria de toutes ses forces pour qu’il arrête, mais elle ne fut qu’un bruit de fond dans la fureur de la scène.

Puis soudain…

KOUK

Un bruit net et sec fendit l’air, mettant fin à l’horreur. Chris venait de coller une énorme droite au menton de son père, l’écartant de sa sœur.

Le coup avait été si puissant, si bien placé, que son géniteur resta figé pendant quelques secondes, les yeux dans le vide, comme s’il avait perdu tout repère. Chris, lui, tenait Jelena par les épaules. Il n’en revenait pas de ce qu’il venait de faire. Personne ne venait de le frapper… personne n’avait jamais osé.

Un silence.

Puis un frisson de rage parcourut le corps du père, son regard virant au plus profond des ténèbres. Chris comprit à cet instant…

… qu’il allait le tuer.

Son père bondit sur lui avec une violence inouïe. Chris réagit aussitôt et tenta de fuir, mais son géniteur, rapide comme un félin, lui balaya les jambes d’un croche-patte redoutable.

Chris s’écrasa lourdement sur le sol. La douleur n’eut même pas le temps de le gagner, l’adrénaline pompait déjà dans ses veines. Il roula sur le côté et se releva instinctivement. Il savait qu’il n’avait aucune chance face à cet homme en combat rapproché.

Sans attendre, il détala à toute vitesse vers l’escalier. Mais son père le talonnait déjà. Chris s’engouffra dans sa chambre et se jeta contre la porte pour la bloquer de son poids.

BAM !

Le premier coup fut monstrueux. Chris serra les dents, poussant de toutes ses forces pour la maintenir fermée.

BAM !

Le deuxième fut encore plus brutal.

Ses bras tremblèrent sous l’impact, ses nerfs se tendaient à l’extrême.

Puis le troisième coup…

CRAC !

Le bois vola en éclats. Son père défonça la porte d’un violent coup de pied, faisant valdinguer Chris comme une brindille. Le jeune homme roula sur le sol, percutant violemment le meuble près de l’entrée. Un fracas métallique résonna.

Son trésor venait de tomber au sol. Le souffle coupé, Chris ouvrit grand les yeux.

Non. Pas ça.

L’objet qu’il cachait depuis des années, qu’il réparait dans le secret… Il rampa désespérément pour le récupérer et l’agrippa entre ses bras, le serrant comme si sa vie en dépendait.

Mais son père était déjà là.

— Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Il était hors de lui. Chris n’eut même pas le temps de répondre que son père l’arracha violemment de ses bras.

— À qui t’as volé ça, hein !? hurla-t-il en l’écrasant au sol, prêt à reprendre le massacre.

À cet instant, Jelena et Lumna déboulèrent dans la chambre. Leurs yeux s’écarquillèrent d’horreur. Mais elles étaient impuissantes. Chris gisait au sol, sonné, tandis que son père tenait l’objet du bout des doigts, l’inspectant avec dédain.

— Qu’est-ce que c’est encore que ça ? cracha-t-il.

D’un geste brutal, il balança l’objet contre le mur.

CRASH !

Le bruit du verre brisé résonna dans toute la pièce. Chris sentit son cœur se déchirer. Il ouvrit difficilement les yeux, cherchant du regard ce qu’il restait de son trésor. Jelena aussi avait reconnu l’objet brisé sur le sol.

— La… la radio… souffla-t-elle, abasourdie.

Leur radio. Celle qu’ils écoutaient ensemble quand ils étaient enfants. Celle que leur mère leur avait offerte. Le regard de Jelena se vida. Un flot de souvenirs la submergea. À ses côtés, Lumna était figée. Ses mains tremblaient, ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son ne sortit.

Son mari avait… détruit le dernier souvenir heureux qu’ils avaient partagé tous ensemble. Et comme si cela n’avait aucune importance, il reprit son massacre.

— Tu crois que tu peux me répondre maintenant, hein ? rugit-il en abattant son poing sur Chris.

BAM !

Un autre coup.

BAM !

Et encore un autre.

— Je vais te réapprendre le respect, espèce de petit ingrat !

Chris ne sentait plus rien. Tout devint flou. Le cri de sa mère… Le hurlement de sa sœur… Les bruits de coups qui s’enchaînaient… Puis, soudain…

DRIIIIING !

La sonnette d’entrée retentit. Le père de Chris s’immobilisa. Les poings levés, la respiration saccadée, il tourna la tête vers l’escalier. On frappait à la porte. Fort.

Un frisson parcourut la colonne vertébrale de Chris. Quelqu’un… était là. Le père descendit les escaliers, prit des mouchoirs pour s’essuyer les mains et alla ouvrir. C’était la police.

— Bonjour monsieur, on m’a signalé du tapage chez vous. Est-ce que tout va bien ? interrogea le policier d’un air confiant, lunettes sur le nez, cheveux noirs plaqués au gel.

— Bonjour, monsieur l’agent. Oui, tout va bien, ce n’était qu’une petite dispute entre mes enfants. J’ai dû hausser le ton, vous comprenez ? répondit le père avec un grand sourire et une mine bienveillante.

— Oh, très bien, je vois… Haha ! Par conséquent, ça ne vous dérange pas si j’inspecte les lieux ? continua le policier en instaurant une atmosphère pesante.

— Non, pas vraiment, mais il vous faut un mandat pour ça, monsieur. Vous l’avez ? rétorqua le père, tout aussi froidement.

— Non, mais si vous n’avez rien à cacher, ça ne devrait pas vous déranger, n’est-ce pas ?

Les deux hommes se fixèrent pendant quelques secondes sans parler, puis…

— Bah alors, comment vas-tu, frérot ? Ça faisait un bail ! lança le policier.

— Haha ! Moi, ça va et toi, mon frère ? C’est vrai que ça fait un bail !

— Quoi… quoi, tu ne me fais pas entrer, c’est ça ? Je fais tout ce chemin et je ne peux même pas me poser avec mon vieil ami, hein ? Quoi, tu veux vraiment que j’aille chercher un mandat !?

— Rooh… arrête, tu sais très bien que je plaisante. Allez, suis-moi !

Le policier se retourna vers sa voiture, où se trouvait sa collègue.

— Attends-moi quelques minutes dans la voiture, Lucy. Je vais parler avec mon pote vite fait ! Tu peux te doigter en attendant, si tu veux ! se moqua le policier en fixant sa collègue restée dans la voiture.

Elle lui fit un doigt d’honneur en guise de réponse. Le policier s’appelait Pablo Ramirez, mais tout le monde l’appelait Pablito. Il était un vieil ami du père de Chris. Ils se connaissaient depuis le collège et avaient fréquenté le même campus à l’université. Tous deux étaient aussi vulgaires l’un que l’autre. Pablo connaissait aussi un peu Lumna ; il l’avait rencontrée lors d’une fête organisée chez lui. Un ami qu’ils avaient en commun l’avait invitée.

— Frère, faut que t’arrêtes de crier comme un malade quand tes enfants font une connerie. Après, ta folle de voisine nous appelle et je suis obligé de venir voir ta sale gueule de gringo.

— Pitié, arrête de dire ça, tu ne comprends même pas un traître mot de ta propre langue.

— … bah si… muchachos, arriba gringo.

C’étaient là les seuls mots qu’il connaissait en espagnol.

— Ouais… ouais… c’est ça… et pas la peine de me dire comment je dois m’y prendre avec mes gosses. Je sais y faire, c’est juste que ces vieux aiment me casser les couilles.

Ce n’était pas la première fois que leurs voisins contactaient la police après avoir entendu du grabuge. Il est vrai que leurs maisons étaient assez proches. Or, à chaque fois qu’ils appelaient, c’était Pablo qui débarquait.

— Heureusement que ces vieux cons sont souvent absents, sinon ils vous appelleraient sans arrêt, même pour un bruit de robinet qui coule trop fort, ironisa le père.

— Ah ouais ? Mais moi, j’ai un truc plus important qui me titille là : où sont les bières ? Quoi ? Tu m’invites chez toi et tu ne m’offres même pas à boire. On est où, là, sérieux, hein ? plaisanta Pablo.

— T’as raison, rebondit le père, sourire aux lèvres. Lumna !? Lumna, viens nous servir à boire, s’il te plaît !

— Et comment vont les enfants, hein ?

— Oh, ils vont bien. Chris est parti dormir, mais Jelena est là. Jelena, viens dire bonjour à tonton Pablo !

Depuis que le père était descendu ouvrir à Pablo, Lumna et Jelena étaient montées voir comment allait Chris. Ils l’installèrent sur son lit et rangèrent un peu sa chambre.

Lorsque Lumna fut appelée, elle descendit immédiatement. Jelena, elle, resta encore un moment au chevet de son frère, tenant dans ses mains ce qu’il restait de la mini-radio.

Chris, allongé, ouvrit légèrement les yeux. Son visage était marqué par la douleur, ses lèvres tremblaient légèrement.

— Je… je suis… désolé, marmonna-t-il d’une voix faible. Je… voulais réparer la radio… pour que… tu ne sois plus en colère… contre moi…

Jelena sentit son cœur se serrer. Elle le fixa, abasourdie, incapable de parler. Chris s’endormit aussitôt, exténué. Les yeux remplis de larmes, Jelena baissa la tête vers la radio brisée, laissant ses doigts glisser sur les fragments.

Et alors, un souvenir refit surface. Un souvenir qu’elle aurait préféré oublier.

Qu’avait-il bien pu se passer pour que Jelena éprouve autant de haine envers Chris ?

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