Conditionnement
Assise sur le lit de son frère, dont le corps portait encore les stigmates de son affrontement avec leur père, Jelena se replongea dans le passé. Ses souvenirs la transportèrent neuf ans en arrière, dans leur jardin. À cette époque, elle et Chris avaient six ans et passaient des heures allongés sur l’herbe à écouter leur mini radio. Leur chanson préférée ? A Dream, du groupe DeBarge.
— Chris, Jelena, Mickael et John sont arrivés ! cria tout à coup Lumna.
— Salut, Lumna, alors comment vas-tu ? demanda Ivalna en s’avançant, un large chapeau bleu sur la tête pour se protéger du soleil.
— Bonjour, tata Lumna ! s’exclamèrent Micka et John en courant vers leur tante.
— Coucou, mes amours, vous allez bien ? répondit-elle en s’accroupissant pour les enlacer.
— Oui, tata, et aujourd’hui, j’ai même pas toussé ! lança fièrement John, bombant le torse.
— Oh, c’est vrai, ça ? Waouh, comme tu es fort, mon cœur !
— Oui, Lumna, moi aussi, je vais bien, je suis très heureuse de te voir, railla Ivalna d’un ton sarcastique.
Lumna sourit en haussant un sourcil.
— Oh, ça va, j’accueillais juste mes petits anges, ils sont plus importants. Sois pas jalouse.
— Ouais, bah garde tes petits anges alors. Moi, ils me fatiguent, répliqua Iva avec un sourire en coin.
— Allez, les enfants, vous pouvez aller dans le jardin, Chris et Jelena s’y trouvent déjà, ils vous attendent.
Sans attendre, Chris et John s’élancèrent en courant, tandis qu’Iva et Lumna prenaient le chemin de la cuisine pour préparer le repas, échangeant des discussions légères.
Le soleil brillait haut dans le ciel, et une brise tiède caressait les visages. C’était l’été, cette période insouciante où les journées semblaient infinies. Comme à leur habitude, les enfants passaient leurs journées ensemble. Chris, John et Micka étaient inséparables, et Jelena ne faisait pas exception. Elle adorait son rôle de grande sœur, une posture qu’elle assumait naturellement.
Plus que tout, elle avait un instinct maternel très marqué, particulièrement envers John. Sa maladie s’était déjà manifestée à cette époque, et elle veillait constamment sur lui. Jelena s’assurait qu’il ne se fatigue pas trop et qu’il prenne bien ses médicaments, le rappelant à l’ordre dès qu’il tentait de l’esquiver.
— Jelly, t’es vraiment trop chiante ! râlait-il souvent, même s’il n’en pensait pas un mot.
John pouvait jouer les rebelles, il n’en restait pas moins reconnaissant de cette attention qui le rassurait plus qu’il ne voulait l’admettre.
C’était une époque bénie. Leur père rentrait tard du travail, un détail qui n’était pas pour leur déplaire. Lorsqu’il était présent, il se montrait glacial, presque inexistant à leurs yeux. Il leur adressait rarement la parole, comme s’ils n’étaient que des ombres dans sa maison. En outre, il n’appréciait pas qu’Ivalna vienne chez lui. Son accoutrement, sa façon d’être, son odeur… Il n’aimait rien chez elle. À ses yeux, elle n’était qu’une dévergondée.
Elle avait proposé un emploi à Lumna dans l’entreprise d’un de ses amis, un poste en gestion. Cela aurait permis à Lumna de travailler tout en continuant à s’occuper des enfants. Lorsqu’elle en avait parlé à son mari, convaincue qu’il accepterait, ce fut une catastrophe. Il s’était mis à hurler, à l’insulter et à la frapper.
À ses yeux, une femme mariée n’avait pas à travailler. Elle devait se consacrer exclusivement à sa famille. Il lui avait interdit de faire revenir chez eux Ivalna ou n’importe quel membre de la famille Chiramis.
Chris et Jelena, cachés dans le couloir, avaient assisté à la scène sans pouvoir intervenir. Quelques jours plus tard, l’entreprise familiale du père de Chris commença à sombrer. Il n’avait jamais été un bon dirigeant, mais cette fois, la situation était critique. Il évita la faillite de justesse, mais se retrouva accablé de dettes. À partir de ce moment, ses journées devinrent plus courtes. Il rentrait trois à quatre heures plus tôt du travail et, certains jours, n’y allait même plus.
Au début du mois d’août, alors que Jelena et sa mère étaient parties au centre commercial, Chris avait surpris son père en pleine conversation téléphonique avec une certaine Nathalie.
Le haut-parleur activé, le garçon entendit toute la dispute.
— Si tu ne me verses pas ma pension alimentaire, je vais au tribunal ! Et je raconterai tout à ta femme, menaçait la voix féminine à l’autre bout du fil.
— Espèce de salope, tu crois que tu vas m’avoir comme ça !? J’ai rien à te payer, j’suis même pas sûr que ce gosse est de moi !
— Ne me pousse pas à bout, je sais que c’est ta fille. Si tu ne veux pas finir devant un juge, fais ce que tu dois faire !
Le père était hors de lui.
— Si jamais je te retrouve, je te tue.
Chris, caché derrière la porte, avait tout entendu.
Son père menait une double vie. Plutôt que de rentrer directement chez lui après le travail, il allait voir sa maîtresse, une croqueuse d’hommes qui savait parfaitement comment l’envoûter. Elle l’avait ruiné en lui soutirant des sommes astronomiques, puis l’avait piégé en tombant enceinte pour toucher une pension alimentaire. Comment s’y était-elle prise ? En récupérant dans la poubelle le préservatif utilisé et en en extrayant le sperme…
Chris ne comprenait pas tout, mais il sentait que c’était très grave. Ce soir-là, alors que Lumna lui racontait une histoire pour l’endormir, il ne put s’empêcher de l’interroger.
— Dis, maman… c’est vrai que papa va aller en prison ?
— Hein ? Mais de quoi tu parles, mon cœur ?
— Tout à l’heure, j’ai entendu une dame au téléphone… Elle a dit que si papa ne payait pas la pension kalimentaire, il irait au tribunal… et après, en prison…
Lumna blêmit. Tout devenait clair. Ce qu’elle soupçonnait depuis un moment se confirmait. Une fois que Chris et sa sœur s’étaient endormis, Lumna explosa de rage. Elle exigea des explications.
— Dis-moi que ce n’est pas vrai… Dis-moi que Chris a mal compris ! Dis-moi que tu n’as pas mis une autre femme enceinte !
Son mari, assis sur le canapé, fixait la télévision sans répondre.
— Réponds-moi, bon sang !
Il soupira, leva les yeux vers elle et, sans la moindre expression, lâcha :
— Tu ferais mieux de fermer ta gueule.
Lumna sentit son sang se glacer.
— Donc c’est vrai…
Elle explosa.
— TU M’AS TROMPÉ !?
Son mari se leva, plus calme que jamais, et lui asséna une gifle fulgurante.
— Ta gueule, Lumna.
L’impact la projeta contre la table du salon.
— Tu crois vraiment que j’ai besoin de justifier quoi que ce soit ? Que toi, tu as le droit de l’ouvrir !?
Lumna porta sa main à sa joue brûlante.
— Espèce d’enfoiré…
Son mari s’avança lentement.
— Je peux t’écraser quand je veux.
Elle frissonna.
Le lendemain, alors que Jelena et Chris jouaient dans le jardin, le père resta à la maison, les observant à distance. Ses yeux ne fixaient qu’une seule personne… Jelena.
Depuis cet épisode, les choses empirèrent. Chris devint la cible constante de la colère paternelle. À la moindre occasion, il se faisait frapper. Jelena, elle aussi, subissait les coups… mais seulement lorsqu’elle se trouvait en présence de son frère.
Un soir, alors qu’ils écoutaient leur mini radio sur le tapis du salon, leur père entra brutalement dans la pièce. Sans prévenir, il saisit l’appareil et l’écrasa au sol d’un coup de pied rageur.
— Qu’est-ce que je t’ai dit, Jelena !?
L’enfant eut un sursaut de panique.
— Tu veux finir comme ton frère, c’est ça !?
Jelena recula, terrorisée. Chris, lui, était figé.
— Je t’interdis de traîner avec lui !
La petite fille hocha la tête, incapable d’émettre le moindre son. Chris, lui, pleurait en silence, brisé par la peur et la douleur. Sa punition ne tarda pas. Il fut traîné dans sa chambre et enfermé dans l’armoire. Jelena, restée seule dans le salon, n’osa pas bouger.
— Jelena.
Elle sursauta. Son père l’appelait.
— Viens ici.
Elle obéit, pétrifiée. Son père s’accroupit à sa hauteur et lui posa une main sur l’épaule.
— Tu comprends pourquoi je fais ça ?
Elle hocha timidement la tête.
— Chris t’influence mal. C’est un garçon mal élevé. C’est par sa faute que je suis obligé de te punir.
Jelena baissa les yeux.
— Tu ne dois plus lui parler.
Il lui caressa doucement la joue.
— Si tu es une bonne fille, papa t’achètera des cadeaux.
Elle leva timidement les yeux vers lui.
— Tu aimes les glaces, pas vrai ?
Elle hocha la tête, les yeux encore embués de larmes.
— Viens, on va en acheter.
Il lui tendit la main. Jelena hésita un instant… puis l’attrapa. Chris resta enfermé dans son placard jusqu’au retour de sa mère. Ce fut le début d’un cycle vicieux. Peu à peu, Jelena cessa de fréquenter Chris. Dès qu’elle était en sa présence, son père trouvait un prétexte pour la frapper. Dès qu’elle jouait avec lui, il hurlait. Dès qu’ils riaient ensemble, il devenait violent. Petit à petit, Jelena fit un lien dans son esprit d’enfant.
Quand elle était avec Chris, elle souffrait. Quand elle s’éloignait de lui, son père était doux et généreux.
Son cerveau en tira une conclusion logique :
« C’est la faute de Chris. Quand je suis avec lui, papa me fait du mal. Si j’arrête d’être avec lui… papa arrêtera. »
Et ça marchait. Plus elle ignorait son frère, plus son père l’appréciait. Il la gâtait. Il lui achetait des vêtements, des sucreries. Il la prenait en photo, lui caressait les cheveux…
Tout cela était une victoire. Elle n’avait plus peur. Jelena ne se rendit pas compte de la mécanique perverse qui s’était installée.
Pour elle, c’était simple. Chris était responsable de son malheur. Son père était celui qui la sauvait. Le jour où elle frappa son frère pour la première fois, son père éclata de rire.
— Bien joué, ma fille !
Il était fier d’elle. Elle ressentit un frisson de satisfaction. Elle faisait ce qu’il fallait.
Plus tard, il lui offrit une robe.
« Je fais ce qu’il faut et je suis récompensée. »
Elle s’y habitua vite. Seulement, à mesure que le temps passait, quelque chose changea. Plus elle obéissait à son père, plus ses demandes devenaient étranges.
D’abord, ce furent de petits gestes anodins.
— Viens sur mes genoux.
— Fais-moi un câlin.
— Laisse-moi voir ton joli sourire.
Puis, les gestes devinrent plus intrusifs.
— Laisse-moi t’embrasser.
— Enlève ton t-shirt, il fait chaud, non ?
— Viens, on va se laver ensemble.
Jelena ne comprenait pas. Mais elle savait une chose : si elle refusait, il se mettait en colère. Si elle acceptait, elle était récompensée. Elle ne voulait pas être frappée. Elle voulait juste être une bonne fille. Alors, elle disait oui.
Même quand c’était bizarre. Même quand ça la mettait mal à l’aise. Même quand elle ne comprenait pas pourquoi il voulait qu’elle fasse ça. Elle disait oui. Et son père continuait.
Les mois passèrent. Puis, un soir, il lui demanda quelque chose de nouveau. Quelque chose de pire. Quelque chose d’inimaginable, qui la marqua dans sa chair et dans son être, à vie.
Jelena remonta brusquement à la surface. Elle était de retour dans la chambre de Chris. Ses pensées hurlaient encore en elle. Elle regarda son frère, endormi, couvert de bleus. Ses lèvres tremblèrent.
— Je suis désolée, Chris…
Une larme roula sur sa joue. Elle baissa la tête et quitta la chambre en silence.
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