Le passé de Lumna

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Après être descendue saluer son oncle, Jelena repartit dans la chambre de son frère. Leur père avait ordonné aux femmes de quitter le salon afin que les hommes puissent discuter entre eux.

Alors qu’elle revenait s’asseoir à l’endroit où elle se trouvait quelques minutes plus tôt, le jeune homme reprit un peu connaissance.

— Jelena…

Elle le regarda, l’œil inquisiteur.

— De quoi parlait-il ? poursuivit-il, la voix faible.

— Qui ça ?

— Papa. De quoi parlait-il ?

Elle comprit immédiatement.

— Ah… « fille de viol », hein ? C’est ça ?

Chris acquiesça faiblement.

Dans la cuisine, Lumna, silencieuse, avait elle aussi l’esprit accaparé par les paroles prononcées par son mari. Son regard était fixé sur la table, mais elle ne voyait plus rien. Lentement, elle se laissa emporter par ses souvenirs et replongea dans son passé, à ses dix-sept ans.

Lumna n’était alors qu’une jeune étudiante issue d’une famille très conservatrice, où tout son avenir était déjà tracé. Après l’obtention de son bac, elle devrait se marier avec un homme choisi par ses parents, issu d’une famille de leur cercle fermé. Mais elle refusait de s’y plier.

Elle était une jeune fille brillante et ambitieuse. Son avenir ne se résumait pas à devenir une épouse docile et dépendante. Elle voulait étudier, s’épanouir et mener sa propre vie. Chaque année, ses bulletins regorgeaient de félicitations et ses professeurs lui prédisaient un avenir brillant.

Face à sa détermination, ses parents lui avaient fait une proposition :

— Si tu réussis tes études sans faire d’écarts jusqu’à ton dernier diplôme, alors tu seras libre de faire ce que tu veux.

Lumna avait accepté, déterminée à tenir sa promesse.

Les années avaient passé. Elle avait décroché son bac avec brio et intégré une grande école. Son quotidien s’était alors résumé aux révisions intensives, aux nuits blanches passées sur ses cours et aux repas avalés à la hâte. Son emploi du temps ne lui laissait aucun répit.

Elle rentrait rarement chez ses parents et, lorsqu’elle le faisait, elle sentait peser sur elle leur regard scrutateur, comme si chaque mouvement était analysé pour s’assurer qu’elle respectait leur accord.

Mais elle tenait bon.

Lumna avait tout sacrifié pour ses études, mais l’épuisement commençait à la rattraper. À l’approche des examens, elle était à bout de souffle.

C’est alors que Nathan et Emily, ses camarades de classe, avaient insisté pour qu’elle relâche la pression.

— Si tu continues comme ça, tu vas craquer, Lumna ! Viens avec nous à la fête de Pablito, ça te fera du bien, lui avait proposé Nathan.

— Tout le monde y va, ajouta Emily. Juste une soirée, pour décompresser.

Lumna hésita. Elle avait toujours refusé ce genre de sorties, mais cette fois, elle sentait qu’elle n’en pouvait plus.

— D’accord… Juste une soirée, céda-t-elle finalement.

Le soir venu, elle s’était préparée avec Emily avant de partir à la fête.

L’organisateur, surnommé Pablito, était un étudiant d’un établissement voisin, connu pour son charisme et ses nombreuses conquêtes féminines. Il l’avait accueillie avec un large sourire.

— Ah, c’est donc toi, Lumna ! Bienvenue chez moi.

L’ambiance battait son plein. La musique résonnait dans chaque pièce, des dizaines d’étudiants riaient et dansaient, profitant de l’instant.

Très vite, on lui avait tendu un verre. D’abord hésitante, elle avait fini par l’accepter sous la pression générale. Une première gorgée. Puis une deuxième. Le goût âpre de l’alcool lui avait brûlé la gorge, mais elle avait voulu faire comme les autres.

Un deuxième verre. Puis un troisième. La musique, les rires, les visages… tout était devenu flou. Puis, plus rien. Le noir total.

Quand Lumna avait rouvert les yeux, le soleil filtrait à travers des rideaux qu’elle ne reconnaissait pas. Sa tête lui faisait horriblement mal.

Elle était allongée sur un lit défait, vêtue de ses sous-vêtements. Son cœur s’était emballé. Qu’est-ce qui s’est passé ? Elle avait tenté de se redresser, mais une douleur lancinante au bas-ventre l’avait stoppée net. Des flashs lui étaient revenus en mémoire. La soirée. La musique. L’alcool. Puis… plus rien. Ses vêtements étaient éparpillés au sol.

Elle avait voulu crier, mais aucun son n’était sorti de sa bouche. Les larmes lui étaient montées aux yeux alors qu’une terrible certitude s’imposait à elle. Elle s’était levée comme une automate, récupérant ses affaires à la hâte. Les bruits dans l’appartement lui avaient donné la nausée.

Des rires dans une autre pièce. Des voix d’hommes. Elle ne voulait pas savoir. Elle s’était précipitée dehors, tremblante, le cœur au bord des lèvres. Le monde autour d’elle lui paraissait soudainement hostile. Elle avait marché pendant une éternité avant de rentrer à son campus, le regard vide.

Ce n’est que plusieurs mois plus tard que l’horreur s’était confirmée. Elle était enceinte.

Quand le médecin avait prononcé ces mots, Lumna avait senti le sol se dérober sous ses pieds. Enceinte… ? Ce mot résonnait dans sa tête comme un coup de tonnerre. Elle voulu parler, protester, expliquer que c’était impossible.

Mais elle savait. Elle savait qu’elle n’avait rien oublié, malgré le trou béant dans ses souvenirs. Elle savait que ce n’était pas un accident, que ce n’était pas un choix. Elle avait senti son estomac se nouer. Ses parents, eux, étaient restés figés. Puis la tempête avait éclaté.

— Espèce d’ingrate ! Comment as-tu pu nous faire ça !

Son père hurlait. Sa mère pleurait.

Les accusations s’étaient enchaînées.

— Tu nous as trahis !

— Tu devais attendre la fin de tes études !

— Tu nous as couverts de honte !

Lumna n’avait pas trouvé la force de leur répondre. Comment expliquer quelque chose qu’elle-même ne comprenait pas entièrement ? Comment leur faire entendre la vérité, eux qui ne voyaient que le déshonneur ? Quand elle avait enfin tenté de parler, pour dire qu’elle n’avait rien voulu de tout ça…

— Mensonges ! Tu veux nous faire croire que tu n’as pas été consentante ?

Son père avait balayé ses mots d’un revers de main. Dans leur monde, une femme violée était une femme coupable.

Les semaines qui avaient suivi cette annonce avaient été un véritable calvaire pour Lumna. Son père ne lui adressait plus la parole, sa mère la regardait avec honte et ses proches évitaient le sujet comme si le simple fait d’en parler pouvait les salir.

Le poids du silence pesait sur elle plus lourd que n’importe quelle parole de reproche. Elle avait continué à suivre les cours, du moins jusqu’à ce que son ventre commence à s’arrondir. À ce moment-là, ses parents l’avaient contrainte à arrêter.

— Tu as assez attiré l’attention comme ça, Lumna.

— Mais… mes études…

— C’est fini.

Elle avait compris à cet instant que plus rien ne serait jamais comme avant. Elle n’était plus la jeune fille studieuse promise à un brillant avenir. Elle était devenue une erreur à corriger.

Après avoir bataillé pour trouver un mari à leur fille, les parents de Lumna avaient déniché une potentielle famille de leur cercle. Elle était assez aisée et à la tête d’une entreprise de ferraille. Un jour, cette famille est venue faire les preparatifs de l’union des deux futurs mariés chez Lumna.

— Tu m’as l’air bien triste, dis donc, que se passe-t-il ? lui avait demandé un inconnu sorti de nulle part.

— Rien d’incroyable, je vais juste être mariée à un homme que je ne connais même pas, et ce contre mon gré, pour le plaisir de mes parents.

— Ah ouais ? Ça tombe bien, j’ai le même problème. Il se trouve que j’ai fait un enfant à une femme et, du coup, mes parents l’ont mal pris. Je dois me marier avec une femme qu’ils ont choisie, car j’ai « déshonoré » la famille.

— Ok, je vois. C’est donc à toi que je vais être mariée pour le restant de mes jours… Mon Dieu ! avait-elle soufflé de dépit.

— Crois-moi, je suis aussi dépité que toi, surtout que moi, j’aurais pu éviter d’avoir un mariage forcé… mais bon… j’ai déconné !

— Qu’est-ce que tu crois !? J’aurais pu éviter tout ça aussi. J’avais un accord avec ma famille. Seulement… bref, je suis tombée enceinte, voilà…

— Et tu comptes garder l’enfant, du coup ? Vu ton ventre, il est trop tard pour avorter. Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

— Je ne veux pas avorter, tuer mon propre enfant comme ça, je refuse. Et toi ? L’avortement n’a pas l’air de te déranger…

— Haha ! Mais enfin, pour qui tu me prends ? Je refuse de tuer mon propre enfant aussi, c’est hors de question.

Les deux futurs mariés s’étaient petit à petit dévoilés. Lumna lui avait même révélé comment elle était tombée enceinte. Cet inconnu était particulièrement avenant, il ne l’avait pas jugée, au contraire. Ils étaient tous deux âgés de vingt ans, ils s’étaient très bien entendus, à tel point que Lumna avait été rassurée de se marier avec cet homme qui paraissait être une bonne personne. Ils avaient célébré leur mariage quelques mois plus tard et avaient emménagé ensemble dans la ville dans laquelle le jeune homme exploitait son entreprise de ferraille. Lumna avait expliqué à sa fille, une fois en âge de comprendre, sa venue au monde, mais pas à Chris, qui était le seul à en ignorer les circonstances.

Quand Jelena retrouva ses esprits, elle raconta à Chris la vérité sur sa conception. Le garçon fut choqué et ne sut quoi répondre. Cette vérité était douloureuse et des répercussions n’allaient pas tarder à s’abattre !

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