Une soirée pas comme une autre
Avant de rentrer chez elle, Jelena voulut passer par la forêt, désireuse de faire un tour à la base secrète des garçons, qui était aussi la sienne. Or, l’accès était impossible, des policiers barricadaient la zone.
Lumna, qui était à la maison, reçut un premier appel du professeur de technologie de Chris. Il s’inquiétait de ne pas voir son élève favori en classe. La mère de famille lui expliqua qu’il était indisposé à cause d’une fièvre passagère, mais qu’il serait de retour dès le lendemain.
L’enseignant en profita pour parler de la lettre de recommandation qu’il entendait rédiger et qui permettrait sans doute à Chris d’intégrer un établissement spécialisé en sciences et en informatique. Lumna l’écouta attentivement et lui assura qu’elle réfléchirait à la question avec son mari.
Elle savait pertinemment que ce dernier n’accepterait en aucune façon de débourser une grosse somme pour payer les études de son fils.
Quelques minutes plus tard, elle reçut un nouvel appel du collège, cette fois-ci pour notifier l’absence de Jelena. Au même moment, cette dernière arriva.
— Je viens de recevoir un message de l’école, pourquoi es-tu partie ?
Jelena ne pipa mot et se dirigea vers les escaliers, tête baissée.
— Eh, tu m’écoutes quand je te parle ! Je t’ai posé une question ! s’énerva Lumna en lui attrapant le bras.
En s’approchant, elle constata que les yeux de sa fille étaient rougis et remplis de tristesse.
— Jelena, que se passe-t-il ?
— J’ai vu tante Iva aujourd’hui, elle m’a appris que John venait de mourir !
Choquée, Lumna resta figée plusieurs secondes. Jelena pénétra dans la chambre de son frère.
— Chris ? Chris, je sais que tu ne dors pas. Il faut que tu saches que… Micka… il a besoin de toi, John a succombé à sa maladie, déclara Jelena d’une voix très calme.
Elle le supplia d’aller voir Micka pour le soutenir, mais il ne bougea pas. Bouleversé, il maintenait sa tête sous sa couette. Ne recevant aucune réponse, elle préféra le laisser seul.
En sanglots, le jeune homme repensa au « rêve » qu’il avait fait, qui en réalité n’en était pas un.
Lumna tenta à diverses reprises d’appeler Ivalna, en vain.
Chris ne reprit finalement les cours que deux jours plus tard, le mercredi. Accompagné de sa sœur, il passa chez Mickael avant d’aller au collège. Il sonna plusieurs fois, mais personne ne répondit.
Ivalna se baladait. Depuis la mort de John, elle sortait très fréquemment, seule, afin de prendre l’air.
Le père de Micka, quant à lui, était à l’hôpital pour gérer toute la paperasse. Mickael restait enfermé dans sa chambre, refusant tout contact extérieur. Leur démarche restant vaine, Chris et Jelena prirent la direction de l’école.
— Comment tu te sens ? demanda Jelena.
— Physiquement, ça va beaucoup mieux, concéda Chris d’un ton monotone. À force de me faire frapper par lui, mon corps récupère beaucoup plus vite, on dirait.
— Je suis désolée, Chris…
— ?
— Tu as juste voulu me défendre et tu as fini à moitié mort. Tout ça, c’est de ma faute… Et moi, toutes ces années, je n’ai pas arrêté de…
— Je ne t’en veux pas, Jelly. En fait, je suis même très content. Pouvoir aller à l’école avec toi et te parler comme avant, c’était mon souhait le plus cher.
Jelena commença à rougir et lui mit un coup de pied aux fesses.
— J’espère que tu as bien réparé la radio, le taquina-t-elle.
— Non, je l’ai transformée en téléphone ! Je te signale que je n’en ai pas, moi ! Contrairement à certaines, conclut-il sarcastiquement.
— Oh, la ferme, Chris !
Au cours du dîner, elle se montra très attentionnée avec lui, soucieuse de s’assurer qu’il n’avait ni soif ni faim. Elle nettoya même son assiette, ce qui ne passa pas inaperçu aux yeux du père.
Les jours passèrent et Chris se présenta tous les jours devant la porte de Micka pour le voir, mais elle demeurait close. Un vendredi, Jelena décida de sécher les cours pour se rendre à la cachette du bord du lac. Chris se montra tout d’abord réticent, mais finit par accepter de l’accompagner. Elle essayait de lui rendre le sourire, lui qui semblait un peu mou depuis son rétablissement.
Or, le père, resté à la maison, reçut un appel du collège : les enfants n’étaient pas en cours, ce qui était très mauvais signe à l’approche du brevet. Il était fou de rage, non pas parce qu’ils avaient fait l’école buissonnière, mais parce que Jelena recommençait à passer du temps avec Chris. Il les voulait séparés, il les voulait brisés.
Il dut partir au travail. Depuis l’incident avec John, qui finalement n’avait servi à rien, ceux pour qui travaillait Double R voulurent mettre un terme au contrat passé avec le père de Chris. C’était pour lui une énorme source d’inquiétude. Il stressait beaucoup, surtout qu’il savait pertinemment qui étaient les personnes qui avaient tout fait saboter. Sa peur était incommensurable.
Le soir, lors du souper, Jelena, comme à son habitude, porta toute son attention sur Chris. Le père, qui détestait cela et qui, de surcroît, était en pleine crise, bouillonnait intérieurement.
— Chris, Jelena, j’ai reçu un appel de l’école, vous avez séché aujourd’hui ! Je peux savoir pourquoi ? interrogea-t-il, un ton au-dessus.
— Chris ne se sentait pas bien, je l’ai emmené faire un tour.
— Comme toujours, c’est encore Chris qui pose problème ! cria-t-il en tapant du poing sur la table. Regarde-toi, Jelena, tu étais une élève brillante, jamais absente, et maintenant que tu es de nouveau proche de lui, il t’éloigne du bon chemin…
— C’est pas de sa faute, c’est moi qui ai décidé de sécher les cours et qui l’ai forcé !
— Je t’ai déjà interdit de me couper la parole ! Et tu vas arrêter de prendre sa défense, ok !? J’en ai marre de sa mauvaise influence sur toi ! Chris, tu vas immédiatement dans le placard et tu y restes toute la nuit !
— Non, Chris ! Ne l’écoute pas, d’accord !? Tu restes ici !
Le père, abasourdi et énervé, se leva d’un bond.
— Chris, m’oblige pas à venir te casser la gueule ! Monte vite dans ton placard !
Chris, dénué d’émotions, indifférent, se leva pour aller dans son placard et ne plus causer d’ennuis. Jelena fit de même et prit la défense de Chris avant de partir. Lumna était choquée. C’était la première fois qu’elle voyait sa fille prendre le parti de son frère et tenir tête à son père, sans peur dans le regard.
— S’il vous plaît, pria Lumna, apeurée, calmez-vous ! Jelena, n’énerve pas ton père, ok ? Chris, s’il te plaît, écoute-le.
— Non, maman, ça suffit d’avoir peur ! Chris n’a rien fait de mal et il n’a pas une mauvaise influence sur moi ! contesta Jelena.
— C’est la dernière fois que je me répète ! Chris, file dans ton placard immédiatement !
— S’il vous plaît… calmez vous…, implora une nouvelle fois Lumna.
— Regarde la mauvaise influence que tu as sur ta sœur, sale petit merdeux !
— Tu dis de la merde, hurla Jelena. Pendant toutes ces années, j’ai cru tes paroles, mais la vérité, c’est que c’est toi, la mauvaise influence, tu m’as pourri la vie !
— Ferme ta gueule…
— Tu as détruit la vie de tout le monde ici !
— Ferme-la…
Le père commença à monter en rage.
— Tu as détruit nos relations pendant tout ce temps, tu n’as fait que ça. Tu as battu ta femme, tu l’as trompée, tu as abusé d’elle comme tu as abusé d’une jeune fille innocente !
Jelena se mit à pleurer de rage et de tristesse.
— La… ferme…
— Oui, toutes ces fois où tu m’as touchée et demandé de te caresser. En échange ? Tu étais gentil avec moi, tu ne me frappais plus, tu me donnais même de l’argent de poche.
La tension montait au fur et à mesure que Jelena crachait tout ce qu’elle avait sur le cœur.
— Le pire, c’est que tu n’en es pas resté là, hein ! Non, il fallait que tu ailles bien plus loin…
— Ta gueule, sale fille de viol, ta gueule !
Il attrapa Jelena par le col et l’approcha de lui.
— Tu crois que tu me fais peur, hein ? C’est fini, tu n’as plus d’emprise sur moi et je peux le dire haut et fort que tu m’as violée ! Comme plus jeune, tu as violé ma…
Le père la plaqua de toutes ses forces au sol et se mit à la rouer de coups. Une violence inouïe. Des coups d’une brutalité que même Chris n’avait jamais reçue.
L’adolescent resta paralysé, son corps refusait de bouger. Son esprit hurlait, mais son corps était figé, incapable de réagir.
Lumna aussi était sous le choc, pétrifiée devant la scène.
Jelena, elle, tentait d’esquiver tant bien que mal, levant les bras pour protéger son visage, mais le père frappait sans relâche, toujours plus fort, toujours plus vite.
— TU VAS FERMER TA PUTAIN DE GUEULE !
Sa voix résonna comme un coup de tonnerre, mais ce fut son dernier cri.
Après un ultime coup, il s’arrêta brusquement. Son souffle était court, haletant. Il fixa Jelena.
Elle ne bougeait plus.
Chris, pris d’un mauvais pressentiment, sentit son corps enfin réagir et se précipita vers elle. Il tomba à genoux et posa la main sur son cou, cherchant désespérément un pouls.
Silence.
Rien.
Le cœur de Chris rata un battement.
— Je… le… na… ?
Aucune réponse.
Ses mains se mirent à trembler.
Il appuya un peu plus fort, espérant une réaction, une infime preuve de vie.
Mais il n’y avait que le silence.
Il se tourna lentement vers son père, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte.
— Elle… elle est morte.
Un frisson d’effroi parcourut la pièce.
— Aaaaaaaaaaaaaaah !
Le cri de Lumna déchira la maison.
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