Chris VS Le Diable

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Chris vérifiait encore si Jelena était en vie, mais il n’y avait plus rien à faire, elle était bel et bien morte. Pris d’une colère qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant, Lumna se saisit d’un couteau et le pointa en direction de son mari.

— T’avais pas le droit de tuer ma fille, espèce d’enfoiré ! Il y en a marre de tout ce que tu nous fais subir ! Je n’aurais jamais dû accepter ce mariage, j’aurais dû fuir avec ma fille !

— Ah ouais ? Et qu’est-ce que tu aurais foutu, hein ? Sans moi, tu serais juste bonne à traîner dans les rues en baisant à droite et à gauche pour subvenir aux besoins de notre fille, sale pute !

— Je t’interdis de prétendre que c’est notre fille, tu m’entends !? Tu n’as jamais été son père et tu n’en as jamais eu le droit !

Le père éclata soudain de rire sans que personne ne comprenne pourquoi.

— Pourquoi… pourquoi tu rigoles, sale enflure de merde !?

— Je ne suis pas son père !? Et dis-moi, qui est son père alors ?

— Tu sais très bien ce qu’il s’est passé, sale ordure ! On a abusé de moi lors de la soirée de Pablo. Elle n’a pas de père et c’est mieux comme ça !

— Ah oui, cette fameuse soirée… Ta robe noire me donnait tellement envie de toi ce soir-là !

Lumna sentit son sang se glacer.

— Qu’est-ce que tu racontes ? s’enquit-elle, les yeux écarquillés.

Lorsqu’ils s’étaient rencontrés chez ses parents, Lumna lui avait confié le viol qu’elle avait subi et avait mentionné que la fête avait eu lieu chez un certain Pablito. Ils avaient alors réalisé qu’il s’agissait d’un ami en commun, mais il lui avait assuré qu’il n’y était pas ce soir-là, prétendant qu’il préparait ses examens. Pourtant, ses paroles venaient de tout remettre en question.

— Je t’ai posé une question, alors parle ! Comment peux-tu savoir quelle robe je portais ce soir-là, hein ? Tu n’y étais pas !

Le père émit un rire moqueur et narquois.

— T’es vraiment trop conne… Nos familles faisaient partie du même cercle, je t’ai connue bien avant ce que tu crois ! La vérité, c’est que je t’ai voulue dès le premier jour où je t’ai vue, à savoir lors d’un baptême où nos familles étaient invitées. Je me souviens encore de cette journée… On avait dix ans.

Lumna comprit immédiatement de quel baptême il parlait. Mais pour elle, il n’était qu’un visage parmi tant d’autres.

— À partir de ce jour-là, je n’ai pas arrêté de t’observer. Tu étais une fille calme, très respectueuse, mais avec un fort caractère aussi. Tu ne voulais pas suivre les règles de nos coutumes, non… Tu voulais être une femme libre, continua le père, un sourire malsain aux lèvres.

Elle n’en revenait pas. Elle resta sans voix, choquée d’entendre ces révélations sordides.

— Si tu savais à quel point j’avais envie de te faire l’amour… Que tu sois à moi…

Sa voix, plus douce, plus effrayante encore, glaça le sang de Lumna.

— Et puis, un jour, alors que mon ami Pablo organisait une fête… Devine qui j’ai vu ? Pour la première fois de ta vie, tu allais à une soirée. C’est là que j’ai compris que nous étions liés.

Lumna était tétanisée. Son souffle se fit court, ses mains tremblèrent.

— Et… qu’as-tu fait ensuite ? demanda-t-elle, livide.

— Ce que j’ai fait ?

Il esquissa un sourire, puis s’approcha légèrement, sa voix devenant presque un murmure.

— Je suis allé prendre mes affaires dans sa chambre. J’ai mis ma plus belle chemise, ma plus belle montre. Je me suis aspergé de mon parfum le plus sensuel… Et je suis descendu.

Il marqua une pause, savourant son effet, puis poursuivit d’un ton mielleux :

— Ensuite, j’ai mis quelque chose dans ton verre. Pour que tu sois plus… détendue. Plus réceptive. Et pour que nous ne soyons que tous les deux. Puis, je t’ai emmenée dans la chambre.

Lumna sentit ses jambes faiblir.

— Et quelques mois plus tard… Je suis devenu le père d’une adorable et jolie petite fille.

Ses mots s’enfoncèrent en elle comme des poignards. Lumna, foudroyée par la révélation, eut l’impression qu’un gouffre s’ouvrait sous ses pieds.

— Espèce de salaud… Tu m’as gâché la vie ! Pourquoi t’as fait ça !?

Ses larmes montèrent. Son cœur battait si fort qu’il lui faisait mal. Lumna, submergée par la rage et l’horreur, se précipita sur son mari, couteau à la main, prête à le poignarder.

— T’as détruit ma vie ! hurla-t-elle.

Il attrapa ses poignets avec une brutalité saisissante et la plaqua violemment contre le sol. L’arme tomba à quelques centimètres d’eux.

— Je l’ai fait pour te remettre dans le droit chemin ! Tu croyais réellement que tu pourrais échapper aux règles de notre culture, hein !?

Son regard brûlait d’une haine démente. Il approcha son visage du sien, la forçant à respirer son haleine fétide, saturée d’alcool.

— Non, ma pauvre fille, tu n’es qu’une femme ! Ta place, c’est d’obéir, de te soumettre ! Ton destin, c’était de te marier, de pondre des gosses et de t’occuper d’eux jusqu’à la fin de tes jours ! Mais non, toi, tu te croyais différente, influencée par toutes ces putes que tu fréquentais !

Lumna se débattit, mais il lui serra les poignets si fort qu’elle sentit ses os craquer.

— Une fois que tu t’es retrouvée couverte de honte, j’ai su que je pourrais t’avoir. Il me suffisait de me couvrir moi-même de honte pour que mes parents me marient avec toi malgré tout ! C’est pour ça que quelques mois plus tard, j’ai mis enceinte une des filles avec qui je parlais. Haha !

Son rire glaça Lumna.

— Tu piges ? Tu aurais dû voir ta tête, ce jour-là. Tu te croyais proche de moi, hein ? On partageait le même « malheur ».

Il relâcha légèrement sa prise et afficha un sourire méprisant.

— Mais ce n’était pas un malheur pour moi. C’était juste mon plan. Et il a marché à la perfection.

Lumna sentit son souffle se couper. Elle voulait hurler, pleurer, frapper, mais elle était paralysée.

Soudain, un bruit de verre brisé retentit.

— Je t’interdis de toucher à ma mère, enfoiré !

Le père se redressa et se retourna brusquement.

Chris se tenait là, les poings serrés, une bouteille de bière fracassée à ses pieds. Le père fixa Chris, son regard empli d’une haine viscérale. Il essuya d’un revers de main le filet de sang qui s’échappait de son cuir chevelu, avant d’éclater d’un rire sardonique.

— Encore toi, putain ! pesta-t-il. Si tu savais à quel point je te déteste…

Son ton était plus froid que jamais.

— T’es venu au monde juste pour que je puisse épouser cette femme. Tu crois que c’est ta mère, mais elle ne l’a jamais été, imbécile !

Chris serra les poings, tremblant de rage.

— Je m’en fiche ! hurla-t-il. Ça restera ma mère, quoi qu’il arrive !

Le père fonça sur lui, et Chris l’imita. Ils s’entrechoquèrent dans un fracas brutal, échangeant coups de poing et coups de pied dans un duel d’une violence inouïe. Pour la première fois de sa vie, Chris ripostait. Pour la première fois, il refusait d’être la victime.

— Sois un homme, n’aie pas peur de la douleur !

Cette phrase résonna dans son esprit, les paroles de Magomed lui revenant en mémoire. Il encaissa un crochet du droit, tituba, puis répondit par un uppercut au menton. Son père recula d’un pas, surpris.

— Espèce d’imbécile ! grogna-t-il, furieux. Tu défends une femme qui te méprise !

Chris eut un sursaut d’incompréhension, mais son père enchaîna aussitôt :

— Elle te hait ! À chaque fois qu’elle te regarde, elle ne voit que moi ! Tu es ma chair, mon sang, tu me ressembles ! Tu es le reflet du salaud qui a brisé sa vie !

Chris serra les dents.

— Je m’en fous… cracha-t-il, la voix tremblante. Elle restera ma mère et je l’aimerai toujours.

Son père explosa de rage et lui décocha un direct en plein visage. Chris fut projeté au sol, haletant, mais il se releva aussitôt. Lumna, toujours clouée au sol, observait la scène, bouleversée. Après toutes ces années, après tout ce qu’elle lui avait fait subir… Chris était là, en train de se battre pour elle.

— Je suis désolée, murmura-t-elle, les yeux pleins de larmes.

Son fils ne l’entendit pas. Il ne voyait plus que cet homme, ce monstre, et le besoin viscéral de l’arrêter. Le père, hors de lui, agrippa Chris par le col et le projeta violemment contre le mur. Le choc lui coupa le souffle, mais il tint bon, refusant de céder.

— Tu crois vraiment que je vais perdre contre un gamin comme toi ?! rugit-il, les veines saillant sur son front.

Chris releva la tête, son regard brûlant d’une lueur indomptable.

— Tu as déjà perdu… lâcha-t-il dans un souffle.

Furieux, son père leva le poing pour lui asséner un autre coup, mais Lumna réagit enfin. Elle attrapa le couteau tombé au sol et, dans un élan de rage pure, le planta dans le dos de son mari.

— NE TOUCHE PAS À MON FILS ! hurla-t-elle.

L’homme poussa un cri déchirant et tituba en arrière, le regard incrédule. Il se retourna lentement vers elle, la bouche entrouverte, comme s’il n’y croyait pas.

— T-tu… espèce de…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Chris, rassemblant toute sa force, arracha le couteau du dos de son père et, dans un mouvement instinctif, le lui planta dans la cuisse.

L’homme s’effondra à genoux, le souffle court.

— Espèce de… sales gosses de…

Mais Chris ne lui laissa pas l’occasion de répliquer. Il lui asséna un direct en plein visage, puis un second. La rage qu’il contenait depuis des années explosa. Il martela son père de coups, sans relâche, sans retenue, sans peur.

Chaque coup qu’il donnait n’était pas pour lui.

C’était pour Jelena. C’était pour sa mère. C’était pour tout ce qu’ils avaient enduré.

Mais dans son élan, il commit une erreur. Il n’immobilisa pas les mains de son père, qui profita d’un instant de relâchement pour lui décocher un crochet d’une puissance terrible. Chris fut projeté au sol.

Le père tituba, s’appuyant sur la table pour se redresser. Son regard fou se posa sur Lumna, qui tenait toujours le couteau. Il comprit instantanément ce qu’elle comptait faire.

— Toi… tu crois vraiment… que tu peux me tuer… ?

Mais cette fois-ci, ce n’était pas la peur qui brillait dans les yeux de Lumna. C’était la détermination. D’un geste rapide, elle fonça sur lui et lui enfonça la lame dans la gorge.

— Crève, souffla-t-elle.

Le père s’étouffa dans un gargouillement atroce, agrippa les bras de Lumna dans un dernier réflexe désespéré, puis s’effondra, son corps convulsant avant de s’immobiliser à jamais.

Les voisins avaient entendu Lumna crier en découvrant que Jelena était morte et avaient sans perdre de temps appelé les forces de l’ordre. Une fois entrés dans la maison, les agents trouvèrent dans la cuisine le corps inerte d’un homme, celui d’une jeune fille et, plus loin, assise dans un coin, à même le sol, une femme avec son fils allongé sur elle. Ils demandèrent à la mère de famille ce qui venait de se passer, mais elle ne leur répondit pas. Elle marmonna quelques mots à son enfant en lui caressant la tête avec un sourire qui faisait froid dans le dos.

— Tout va bien, mon fils, tout est fini. Tu peux maintenant dormir en toute sécurité.

Telles furent les paroles que Lumna répéta à Chris quand la police les emmena, chacun dans une voiture différente.

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