Virtualisation !

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— Ça aurait pu être tellement bien… soupira Chris, la mine triste.

— Comment ça ? demanda Mickael.

— De vivre tous ensemble, comme avant. S’amuser, grandir, passer nos vies à faire les cons… Mais il a fallu que… mon père soit une putain d’ordure !

Mickael le regarda, partagé entre la colère et la tristesse. Il venait d’apprendre tout ce que le père de Chris avait commis, depuis des années, avant même la naissance de son ami. C’était un choc absolu.

— Ouais, c’est vrai… répondit-il, la gorge nouée. Tous ces événements ont bouleversé nos vies entières.

Chris détourna les yeux, fixant l’eau du lac qui s’étendait devant eux, avant de reprendre :

— Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours… et j’en suis venu à une conclusion : on vit tous dans notre propre réalité, notre propre façon de voir le monde. Et le pire, c’est qu’on passe notre temps à vouloir l’imposer aux autres.

— Imposer notre réalité ?

— Ouais. Par exemple, tu te souviens quand on se chamaillait parce que toi, tu préférais Naruto et moi One Piece ? On se disputait juste pour convaincre l’autre que son manga était le meilleur.

Micka esquissa un sourire nostalgique.

— Haha, ouais… on s’embrouillait comme des débiles.

— Voilà. Et ça, c’était juste un truc débile… Maintenant, imagine quand ça concerne des sujets bien plus graves : la politique, la religion, la société.

Mickael fronça les sourcils, réalisant où Chris voulait en venir.

— Hmm… Ouais, je vois.

— On grandit tous avec une réalité forgée par notre environnement, notre famille, ce qu’on vit… Et on se bat pour qu’elle soit acceptée par les autres. Et mon père, c’était exactement ça.

Chris serra les poings, sa voix tremblait légèrement sous le poids des souvenirs.

— Mon père voulait imposer sa vision du monde à tout le monde. Ceux qui ne la partageaient pas, il les frappait. Il les brisait. Il ne supportait pas qu’on pense différemment de lui.

Il se tut quelques instants, laissant son regard se perdre dans l’horizon.

— Mais tu sais quoi ? Ce n’est pas juste mon père. C’est le monde entier qui fonctionne comme ça.

Chris inspira profondément, comme s’il tentait de canaliser toutes ses pensées.

— Les guerres, les conflits… tout ça, c’est juste des réalités qui s’affrontent. Des gens qui refusent d’abandonner la leur, et surtout, des gens qui veulent imposer la leur.

Mickael l’écoutait avec attention.

— Regarde, toi, par exemple… Tu te souviens quand tante Iva t’a dit que le Père Noël n’existait pas ?

Micka sursauta, pris de court par cette soudaine anecdote.

— Hein !? Non, on va pas parler de ça maintenant, je…

— Si, si, c’est important.

Chris esquissa un léger sourire, amusé par la gêne de son ami.

— Quand t’étais gosse, le Père Noël, c’était ta réalité. T’y croyais dur comme fer. Et le jour où tante Iva t’a dit la vérité, tu t’es mis à hurler qu’elle mentait, t’as piqué une crise…

Micka grogna.

— Raaah, ouais, bon, ça va, ça arrive à tout le monde, hein ! Et puis toi aussi, tu y croyais !

— Non.

— La feeeerme !

Mickael se cacha le visage entre les mains tandis que Chris laissait échapper un petit rire. Puis, il reprit, plus sérieux :

— Ce que j’essaie de te dire, c’est que l’être humain déteste qu’on détruise sa réalité. Tu vois ? Toi, enfant, t’as pleuré toutes les larmes de ton corps quand ta réalité a volé en éclats.

Mickael releva doucement la tête, comprenant enfin où il voulait en venir.

— Et quand c’est un adulte… il peut en venir aux mains, conclut-il.

Chris hocha la tête.

— Exactement. Et plus ça engage de personnes, plus ça devient dangereux. Les peuples, les idéologies, les dogmes… tout ça, ce sont juste des réalités imposées à d’autres. Et quand elles s’opposent… ça peut vite dégénérer en guerre.

Un silence pesant s’installa. Mickael n’avait jamais réfléchi à ça sous cet angle. Il regarda Chris, qui fixait toujours l’eau, l’air grave.

— … Tu n’as pas tort, murmura-t-il.

Chris ne répondit pas. Il était déjà en train d’approfondir son raisonnement.

— Le problème, c’est que les hommes puissants profitent de la faiblesse des autres pour leur imposer leur réalité et détruire leurs vies… Comme pour ma mère, regretta Chris.

Ses yeux devinrent sombres, mais d’un coup, il changea d’expression et enchaîna :

— Cette manie de toujours vouloir imposer sa réalité à des gens qui n’ont rien demandé, des femmes, par exemple, qui ne demandent qu’à vivre tranquilles… Elles doivent faire gaffe, car un homme qui veut assouvir ses pulsions risque de les violer !

Pris de rage, il se mit à gratter sa cicatrice.

— Ouais ! Ça serait tellement bien de fabriquer un objet… qui nous permettrait d’être invisibles des inconnus dans la rue ou visibles de ceux qu’on aurait choisis.

— Haha ! Genre « être visible que par ses amis », comme sur Facebook quoi, mais c’est impossible ! Haha ! On n’est pas sur une application, se moqua gentiment Micka.

— … !? Impossible ? Et si… et si, justement, on créait une sorte de puce qui serait implantée chez l’humain et qui pourrait rendre ça possible ? lança Chris.

— Mais comment on ferait ?

— Bah, tu l’as dit toi-même, Micka. Ce genre de choses, c’est possible sur les applications, alors pourquoi ne pas essayer de faire la même chose au stade réel ?

— Mais pour ça, il faudrait trouver un moyen de nous rendre virtuels…

Micka finit par comprendre :

— Mais oui, grâce aux puces qu’on s’implanterait ! Si tous les humains en avaient une, on pourrait faire en sorte qu’ils soient tous reliés, comme sur une application. Nos choix affecteraient absolument tout. Si on décidait que seuls nos amis pouvaient voir notre profil, eh bien, toute l’appli serait affectée et c’est comme ça que seuls nos amis pourraient voir notre profil !

— Oui, c’est exactement ça, confirma Chris. Cette puce aurait un contrôle total sur notre vision, etc. Elle nous relierait tous. Donc, en indiquant ne pas vouloir être vus par des personnes n’étant pas de notre « cercle » d’amis, elle agirait automatiquement sur toutes les autres puces.

— Mais pour faire ça, il faudrait créer une sorte d’application mondiale ? en déduisit Mickael.

— Oui et non. Il faudrait transformer le monde en une application. Oui, c’est ça, il faudrait virtualiser le monde. Tu imagines comme nous serions mieux si nous n’avions pas à subir l’humain et ses détestables manies ? Les femmes et les enfants n’auraient plus peur de sortir, le taux de criminalité serait en baisse… Ça ne serait quand même pas si simple, car il y aurait de nombreux détails à peaufiner.

Micka fixa Chris, attendant qu’il approfondisse.

— Pour pouvoir créer un monde virtuel, explicita-t-il, il ne suffit pas de pouvoir mettre une puce qui nous servirait à ne voir que ceux que l’on voudrait, non, car au final, les bâtiments, tout ça, resteraient bien réels. Par exemple, si tu décidais de ne pouvoir voir que tes amis, ça serait bien, mais rien n’empêcherait une personne de venir te cambrioler ou même te renverser dans la rue, tu ne le verrais même pas. C’est pour ça qu’il faudrait… oui, il faudrait une sorte de virtualisation totale du monde !

— Comment s’y prendre alors ? Faire dormir tout le monde pour que chacun soit dans son propre monde ? Une matrice ? Des arcanes lunaires infinis ? questionna Micka.

— Ce serait presque ça, expliqua Chris en riant, mais non, car dedans, tout le monde vivrait dans un faux monde. Non, nous, on serait tous bien conscients, bien réels, tout en étant virtuels et le monde aussi pour qu’au final, on puisse le façonner à notre manière tout en étant toujours soumis à des règles de vie.

— Le monde serait donc le même !

— Sauf qu’il serait virtuel, coupa Chris.

— Hum ! En tout cas, ce monde serait peut-être drôle sur le papier, mais c’est quasi irréaliste et vraiment malsain, déplora Micka en souriant. Ça reviendrait à vouloir bouleverser beaucoup de fondements. Sociaux, par exemple.

— Oui, ça bouleverserait complètement la réalité, même celle de notre monde. Haha ! Ça serait impensable ! De toute façon, il faudrait déjà trouver le moyen de virtualiser tout un monde, ajouta Chris, d’un air pensif.

— Peut-être que comme ça, tu réussirais enfin à être plus fort que moi au corps à corps ! taquina Mickael en attrapant Chris par le cou.

S’ensuivit une bagarre amicale qui, comme à l’accoutumée, fut remportée haut la main par Micka. Cette discussion n’était qu’une conversation banale entre deux amis, deux amis qui se mettaient à penser à un avenir utopique, sans réellement y croire, pour rire, un peu comme on parlerait de devenir un super-héros, de devenir un dragon ou autre chose.

Le temps avait passé à une vitesse fulgurante. Chris devait rentrer chez ses voisins et Micka chez lui. Après avoir approfondi leur échange tout le long du trajet de retour, ils se donnèrent rendez-vous à leur cachette le lendemain à la même heure. Puis, ils se dirent au revoir.

Le lendemain donc, à la même heure, Micka se déplaça jusqu’à la base. Il ne trouva pas Chris. Il pensa sur le coup qu’il ne s’agissait que d’un énième retard de sa part. Il attendit, attendit encore… Le soleil se coucha, Chris ne se présenta pas.

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