Narcisse

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Je me suis sentie belle, je crois, quelques fois, lorsque tes yeux se posaient sur moi. C'est vrai, lorsqu'ils pétillaient d'intensité, de désirs, de soupirs. Oui, j'ai dû, à certaines reprises, me sentir jolie à travers tes iris. Un court instant, il faut l'avouer ; j'ai tendance à t'idéaliser, je sais.

Je me suis sentie belle lors de nos débuts brûlants, lorsque tes mains m'effleuraient avec félicité. Tes doigts m'aimaient avec tendresse, ton corps me chérissait avec passion, enfin, je crois. En y songeant, combien de temps cela a-t-il duré ? Quelques semaines, ou une poignée de jours. Quelques jours, ou de courtes heures. L'écoulement du temps est faussé, tu as brisé ma perception en m'enfermant dans une cage dorée. Obscure, excuse-moi, les barreaux sont incandescents, aussi solides que l'ombre de ta perversion.

Ton sourire enjôleur, que j'adorais admirer pour un instant d'égarement, est devenu carnassier. Puis, dans le joyau de tes yeux, la folie est née, un soir enflammé. Je me souviens, si bien, trop bien, de cette seconde, fantomatique où tout a basculé.

Tes doigts se sont crispés autour de mon cou, jusqu'à ce qu'apparaissent les zébrures violacées de ta jalousie empoisonnée. Comme une porte ouverte sur un monde effrité, je t'ai détesté l'instant d'après. Je me suis haïe de t'aimer si puissamment, si mal finalement.

Enfin, Narcisse, dans ton regard, la brutalité si bien cachée, je l'ai aperçue d'un peu trop près. J'ai tenté d'inspirer mais l'air s'est volatilisé.

J'ai apprécié vivre à tes côtés, sûrement. Lorsque la pulpe de tes doigts retraçait, sans perversité, le galbe de mes fesses quémandeuses de tes caresses envolées. Oui, je crois que j'ai aimé vivre pour nos baisers enfiévrés, nos soupirs murmurés lors d'étreintes passionnées. Il suffisait d'un simple courant d'air pour que frissonnent nos peaux à l'unisson, d'une douce caresse pour souffler les plaisirs de notre amour.

J'ai apprécié vivre pour nos moments de tendresse, jusqu'à ce que ta mâchoire se crispe pour gronder les ignominies de ta démence autoritaire.

Il me semble que, lors d'une nuit d'obscurité, durant laquelle les étoiles se sont effacées, tu as dit m'aimer. Peut-être, l'ai-je imaginé ? Ce chuchotement insignifiant, lors de ta jouissance, tes lèvres scellées sur la chair abîmée de mon cou maltraité. Était-il le fruit de mon désir pour toi ? Celui de ton cœur, de ton âme, plus que celui de ton corps et de nos caresses oubliées. Ai-je été jusqu'à imaginer entendre ta voix lorsqu'en moi, ton plaisir explosait ? Je t'ai idéalisé, hurlant à qui voulait m'écouter que, ton âme fatiguée, était aussi belle qu'une somptueuse journée d'été. Mais, l'hiver vibrait au creux de tes mains, lorsque, hypnotisé, tu dansais entre mes reins.

Les réminiscences m'assaillent, j'entrevois la méchanceté de tes mots. Comme matérialisée sous mon regard terrifié, cette passion assassine qui blessait mon cœur et ta voix meurtrière qui vociférait de sombres pensées. Plus que tes doigts brutaux, tes paroles cinglantes qui, à chaque cri, ont abîmé mon âme.

À toi, je l'étais.

C'est ce que tu désirais. Que je t'appartienne, comme propriété intouchable, objet précieux ou bibelot à déposer sur une étagère vide et poussiéreuse. Mon amour était tien, et l'est encore, probablement. Il porte ton nom comme fardeau putride. Oui, à toi, je le suis depuis le premier regard dont tu m'as honorée. Laisse-moi un peu de paix, j'ai besoin de respirer.

Encore aujourd'hui, ta peau pâle me fascine. Comment peut-elle être si blanche lorsque la mienne est marbrée de stries colorées et douloureuses ? Comment tes yeux peuvent être si verts lorsque les miens sont rouges de peines et de souffrances muettes ? J'ai connu ton acharnement revanchard et incompréhensible, as-tu une explication à me donner pour alléger la sentence ? Comment, avec ma dévotion à ton égard, as-tu pu songer que leurs attentions parvenaient à me faire désirer d'autres mains, d'autres baisers ? Pourquoi, dis-moi, Narcisse chéri, voudrais-je que les doigts d'inconnus se baladent sur moi lorsque seuls les tiens comptent pour mon cœur amoureux ?

Je les ai observés également, j'ai plongé mes iris dans leurs regards envieux, leurs yeux désireux. Pas par plaisir, comme tu l'as imaginé. Simplement pour constater que ta beauté obscure est incomparable à leurs minois illuminés, pourtant ternes et fades dans un monde gris et sombre.

Ton amour est destructeur pour mon cœur épris de tes bras. En effet, ton plaisir est devenu insoutenable pour moi. Mon esprit maudit est lié au tien depuis tant d'années. Mon âme survit pour la tienne, bien que tu t'évertues à la briser, toujours plus fort, toujours plus douloureusement.

Te souviens-tu, mon Narcisse chéri, de la première fois où ta poigne m'a blessée ? Nous étions entrelacés, je crois que mon cœur a sursauté une demi-seconde avant que tes caresses ne deviennent un supplice. Je l'ai vu, comme un éclair fugace dans ton regard menaçant. Puis, mon souffle s'est coupé sous tes doigts compressés autour de ma gorge. Ma peau a rougi, pour finalement bleuir et enfin, lorsque mes mains ont relâché leur pression dans ton dos, tu m'as laissée respirer à nouveau. Mon aimé, cette nuit-là, jamais je ne l'oublierai.

Lors de nos ébats nocturnes, je crierai ton nom, encore un peu, encore une fois, pour que dans le sillon de notre passion empoisonnée, l'amour survive.

Je le vois, ce nuage nocif et empestant le désespoir qui rôde autour de nos corps dévêtus ; mais lorsque tes caresses m'apaisent, me murmurent ce que tu ne parviens pas à dire, ma rancœur s'amoindrit. Elle se meurt, parfois, lorsque tes lèvres se meuvent contre les miennes.

Ton autorité sera la dague sanglante qui causera ma perte, tandis que mon amour pour toi pansera les plaies que tu as causées. Dans mes rêves, j'ai dessiné un monde dans lequel tes lèvres ne me punissent pas, tes doigts ne me maltraitent plus, ton membre ne me pourfend jamais. Une parcelle de bonheur que j'atteins lorsque le sommeil m'étreint. La jouissance en est que plus agréable, lorsque, sous mes paupières closes, tu m'aimes comme au premier jour.

Je me suis sentie belle, parfois. Avant que mon corps ne devienne le terrain de jeu de tes pulsions brutales. Souvent, ton insistance m'étouffe, la douleur m'oppresse, la souffrance me brise, mais mon cœur t'aime encore. Puis, il t'exècre pour ce que tu es devenu. C'est paradoxal, n'est-ce pas ? Je t'aime comme une furie ; folle, je l'ai toujours été. Je te déteste comme une douce mélodie qui entête et agace, de celle qu'on écoute une fois et qui ne quitte jamais l'esprit.

J'aimerais comprendre, comment peux-tu, parfois, entre nos draps, m'aimer comme ça ? Comment parviens-tu, lorsque resplendit la lune, à me faire sentir femme encore une fois ?

Sans fin sont tes étreintes lorsque la nuit apparaît, sans pitié est ton regard lorsque le soleil se lève. Comment, dans notre lit, peux-tu à ce point te montrer sous un jour nouveau ? Dans ces moments, je crois, que je ne te hais pas. Après tout, c'est moi que je déteste. Je m'exècre de ne pas mourir sous tes poings, de ne pas succomber à cet amour qui tue pourtant mon âme. Je me hais de ne pas me résoudre à te quitter.

Et toi, ma jolie fleur aux pétales d'or, te sens-tu homme lorsque les larmes s'égouttent sur mon visage meurtri ?

J'ai tendance à trop t'idéaliser, je sais, c'est vrai.

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