1 - 7 - Naufrage
Opale continuait son périple. Elle entrait désormais dans une vaste forêt du Royaume de Bourgogne.
Un mois c’était écoulé depuis les événements où elle avait affronté et tué cet homme à l’âme maudite. Parfois, un sentiment de culpabilité la prenait. Elle avait mis fin aux jours d’un homme. Un personnage abject, soit, mais il n’en restait pas moins un être humain et sa conscience la travaillait. À sa culpabilité, s’opposait le sentiment de la justice rendue : de Bellevoie ne s’en prendrait désormais plus à personne.
Dans sa tête repassait aussi l’instant ou la Dame, s’était pendue à son cou. Elle avait senti ce corps se presser contre elle avec tendresse. Qu’avait été son intention ? Cette noble personne avait-elle semé ce trouble intentionnellement ou avait-elle voulu exprimer sa reconnaissance ?
Impossible à savoir. À moins de revenir sur ces pas, de retrouver ce hameau et sa Dame. Mais sa mission l’appelait. Devant.
La comtesse chassa ces pensées parasites, posa pied à terre et s’étira longuement emplissant ses narines de cette bonne odeur d’humus. Marcher dans cette forêt de feuillus lui ferait le plus grand bien, elle reprit alors son chemin, suivie de près par sa paisible jument. Elle s’arrêta et l’animal vint poser sa tête sur son épaule. D’une main elle caressa sa compagne de voyage et se détendit. Les chevaux ont ceci d’extraordinaire qu’ils s’imprègnent de vos émotions et vous communiquent les leurs. Ici, maîtresse et monture savouraient un moment de tranquillité absolue.
La nature était magnifique et tout semblait appeler Opale. Les grands arbres la saluaient de leurs branches, les oiseaux colorés chantaient son nom, la rivière l’invitait à rire avec elle et le vent sifflotait des secrets à son oreille. Devant elle, les papillons exécutaient une danse pour plaire à ses yeux, les écureuils dansaient de folles farandoles. Quelle fut sa surprise lorsqu’un troupeau de cervidés passèrent impavides. Une biche s’arrêta à portée de sa main avant de rejoindre les siens.
Elle continua ainsi à avancer, émerveillée. Était-ce seulement une impression ou la nature lui destinait-elle un message ?
La jeune femme suivait le cours d’eau joyeux, quant au loin, elle aperçut des toits de chaume. Elle continua jusqu’au village où elle dormirait certainement la nuit venue. Elle ne s’étonna pas de ne voir l’ombre d’un être humain dans les rues. Aucun animal domestique ne foulait non plus le sol du hameau.
Dans l’après-midi déclinante, Opale s’avança, insouciante dans la direction d’où elle entendait chanter, haut et clair, une voix cristalline. En approchant, elle aperçut les charmants contours d’une silhouette aux cheveux roux penchée sur la margelle d’un lavoir.
La beauté de la damoiselle frappa si fort le petit cœur de la future comtesse qu’elle se demanda si cette apparition appartenait à la réalité. La lavandière aux vêtements diaphanes était inclinée de manière fort suggestive et frottait avec une relative efficacité, mais une sensualité avérée, un morceau de tissu immaculé. Ses yeux d’un bleu d’une pureté sans pareille fixaient la nouvelle arrivée avec intensité.
Ne sachant pas vraiment quoi faire, Opale s’immobilisa, disposant sans le vouloir tout à fait, d’une vue plongeante admirable. La rousse termina son chant et abandonna à son triste sort le chiffon qui aurait aimé rester entre ses douces mains.
— Euh… bonjour… bredouilla notre héroïne en herbe.
— Bonjour à toi, noble voyageuse, répondit la voix envoûtante.
Elle vint à elle en marchant d’un pas si aérien qu’on eut dit que ses pieds frôlaient le sol.
— J’ai comme l’impression que l’on va bien s’entendre toi et moi.
— Cer… certainement.
L’écuyère sûre d’elle avait disparu. Ne restait plus d’elle qu’une enveloppe physique privée de tous ses moyens. Le cerveau subjugué par la vision se trouvait provisoirement paralysé.
Deux mains se posèrent sur ses hanches, en face d’elle un visage angélique aux pommettes saupoudrées de fines taches de rousseur, et une bouche… si… attirante… et qui… rencontra la sienne. Le corps se remit à fonctionner, et dans une moindre mesure les fonctions vitales de la cervelle, au moins celles qui commandaient les baisers. Car ces deux bouches, une fois unies, s’activèrent sous l’effet d’un feu dévorant.
— Tu devrais enlever ce haubert, il pèse lourd sur tes épaules, et il rend le contact… moins agréable… jolie voyageuse. Laisse-moi t’aider.
Sans attendre un assentiment qui ne viendrait pas, la Naïade la débarrassa de la lourdeur encombrante de son habit de mailles. Autour d’elles village, lavoir, ainsi que les vêtements de la nymphe avaient disparu. Elles se trouvaient dans la forêt, près de la rivière où Clythia se désaltérait inattentive au chahut occasionné par les deux jeunes femmes.
Rapidement la passion l’emporta sur tout autre considération, les corps se cherchèrent, se trouvèrent. Il serait charmant, à coup sûr, de contempler ce qui s’ensuivit. Mais ce serait une indiscrétion et je préfère laisser votre riche imagination vous en faire le dessin.
Lorsqu’épuisé, le couple trouva le repos, la belle rousse entraîna sa conquête au bord de la rivière dans un lieu peu profond. La chaleur du mois de juillet les incita à patauger, se jeter de l’eau et rire. Des baisers suivirent, puis la nuit tombant, elles rejoignirent la rive.
— Tu viendras avec moi ? demanda Opale.
— Où vas-tu ?
— Je suis une écuyère en quête, alors je parcoure le monde. Lorsque je reviendrai chez moi, je serai adoubée, et plus tard, je deviendrai comtesse.
— Oh une comtesse ! Je suis impressionnée.
— Ne le sois pas, je suis une humaine comme les autres. Veux-tu venir ?
— Mais bien sûr ! Tu m’es désormais plus chère que tout au monde. Je te suivrai partout où tu iras. Je ferai la comtesse avec toi si tu veux.
Elles parlèrent encore longtemps sous les étoiles jusqu’à s’endormir dans les bras l’une de l’autre. Jamais Opale ne s’était sentie aussi bien. Elle aimait et ne doutait pas d’être aimée en retour. Nylwæne, c’était son nom, acceptait sans condition de prendre avec elle le chemin qu’elle s’était choisie. Elles avaient déjà parlé de grands projets qu’elles pourraient mener lorsqu’elles seraient comtesses.
Au matin, lorsque le soleil éveilla Opale, Nylwæne nageait plus loin dans les eaux profondes. Une fille brune jaillit alors de l’eau et l’embrassa voluptueusement.
—Nylwæne ! Que se passe-t-il ?
La brune disparut sous l’eau et Nylwæne rit à gorge déployée.
— Petite sotte, tu crois ainsi que je m’entiche des voyageuses ? Ha ! Ha ! Ha ! Je ne fais que leur voler leur cœur.
Une tête brune dépassa de l’eau.
— Oui, et tu ne leur rends pas. Hi ! Hi ! Hi !
La tête replongea.
— Oui ! Très juste remarque Orwæle, pas avant qu’elles ne soient rendues laides par l’âge ! Et en échange…
— Tu ne donnes rien, Hi ! Hi ! Hi !
— Exactement, tu me connais si bien ma chérie. Ah… jeune fille, tu aurais dû voir comme tu étais pathétique hier soir, quand tu me racontais tes projets idiots ! Ha ! Ha ! Ha ! Franchement qu’en avais-je à faire ?
La colère envahit notre amie.
— Va-t’en ! Je ne veux plus te voir. Plus jamais.
— Ce n’est assurément pas ce que tu me susurreras à l’oreille ce soir entre deux cris de plaisir !
Opale ramassa un caillou qu’elle lui lança de toutes ses forces, mais il s’échoua loin de la cible. Elle en lança d’autres qui n’eurent pas plus de chance.
La brune refit surface et embrassa Nylwæne à pleine bouche, puis s’en alla nager tout près de la rive.
— Jalouse, jalouse jalouse jalouse, chantonna-t-elle.
Puis elle se tourna vers la rousse.
— Et si nous faisions l’amour devant elle ? Ce serait tellement amusant.
— Oh ! La bonne idée Orwæle ! Amusons-nous pour la rendre encore plus…
— Jalouse, jalouse jalouse jalouse.
Dépitée Opale tomba à genoux et se mit à pleurer sous les yeux des deux Naïades tordues de rire.
— Puisque c’est ça je m’en vais.
— C’est ça, va-t’en ! Tu verras si je te laisse partir. Ha ! Ha ! Ha !
— Hi ! Hi ! Hi ! Se gaussa Orwæle enlaçant son amie.
Opale s’éloigna pour s’apprêter, suivie par sa jument elle entendit encore les voix taquines :
— Oh mais c’est de la grosse colère ça ! Ouh ! C’est pas beau !
— Ne t’inquiète pas, ce soir elle me retombera toute frite dans les bras. Tu parlais de faire l’amour, viens un peu par ici.
— D’abord il te faudra m’attraper !
Les rires s’estompèrent dans les oreilles d’Opale qui s’éloignait. Elle reprit ensuite la route, fulminante de rage. Toute la journée, la malheureuse rumina sa colère, son désespoir et son impuissance. Comment pouvait-on être si belle et si vile ? Comment pouvait-on profiter d’un cœur pur et simple comme le sien ? Elle n’avait cherché qu’à être aimée. Ces deux moqueuses verraient bien de quel bois elle se chauffait. Elle évita comme la peste tout cours d’eau.
Lorsqu’elle fermait les yeux, elle revoyait les deux Naïades s’embrasser et Orwæle venir lui chanter sa rengaine. Jalouse. Bien sûr qu’elle était jalouse ! Comment aurait-il pu en être autrement ?
Au soir, hélas, son chemin la ramena inexorablement vers la rivière, attirée par un feu intérieur dévorant. Nylwæne était là, un grand sourire déployé, splendide dans sa nudité. Opale courut pleine de joie et se jeta dans ses bras. Elle était devenue la chose de cette créature.
Ce manège dura trois jours.
Il faut que cela cesse.
Commentaires
Annotations
Versions