1 - 8 - Rencontre
Une ville. Soulagement. Opale pourrait peut-être échapper au moins une nuit à l’emprise de la Naïade. Il lui fallait trouver une auberge, un endroit où une rivière ne se mettrait pas sur son chemin. Sa bourse s’était bien vidée à aider les indigents et elle préférait ne pas trop dépenser. Aussi accepta-t-elle l’aspect miteux du premier établissement venu.
L’intérieur promettait aussi peu que l’extérieur. L’aubergiste aux cheveux gras et dont le menton n’avait pas connu le coupe-chou depuis un moment, lui lança un grognement en guise d’accueil.
— Je souhaiterais un repas et un couchage pour la nuit.
— Dix pièces de cuivre.
Elle chercha dans sa bourse où elle trouva la somme qu’elle déposa dans la main du tenancier.
— Une place, la table là !
Il a peut-être oublié l’existence des verbes.
La future comtesse s’assit. De sa main, elle poussa les miettes encore sur la table et attendit que l’on vienne la servir. Tout en patientant, elle regarda autour d’elle. À sa droite, trois hommes à l’air bourru s’empiffraient d’un l’espèce de ragoût mollement étalé dans leurs assiettes. À sa gauche, une grande blonde à l’air renfrogné avalait sa pitance sans entrain.
La nourriture, si elle en méritait le nom, arriva enfin par l’intermédiaire d’une matrone plantureuse et à la mine patibulaire. Elle la posa sur la table et s’en retourna sans un mot. Ajouté à cet accueil particulièrement chaleureux et à la qualité de la nourriture, les rires gras et les blagues douteuses de ses voisins de droite ne stimulaient pas l’appétit de notre amie. Mais il fallait bien se nourrir.
Son repas avalé, la blonde de gauche sortit un luth de son étui et s’installa pour laisser donner libre cours à son art. Probablement une manière de payer sa pension. Les pièces jouées rappelèrent à Opale celles des trouvères de passage à Montbrumeux. Une musique de qualité. Enfin quelque chose d’agréable dans cette soirée. Le ragoût lui parût moins fade.
Lorsqu’Ellanore, car c’était elle, termina son dernier morceau, la comtesse applaudit. Ce fut bien la seule. La musicienne revint à sa table et rangea son instrument dans sa housse. Elle se tourna vers son unique admiratrice.
— Mais que fait une Dame comme vous dans un bouge pareil. Franchement à votre place, j’aurais peur de me faire dévaliser.
— Je peux vous retourner la question. Votre répertoire n’a rien à envier à celles de grandes compagnies de trouvères que mon père emploie parfois.
Ellanore secoua la tête.
— Une longue histoire…
Elle prit son instrument et partit en direction des dortoirs.
— À votre place, je ne tarderais pas, histoire de pouvoir choisir votre paillasse. Ici on n’est pas chez votre père.
Opale la suivit. Elles trouvèrent chacune les couchages qui craignaient le moins. Ellanore se coucha et s’endormit derechef. La comtesse n’eut pas cette chance. Au début, dans une douce rêverie, son inconnue se dessina, cette fois-ci des boucles noires et brillantes se dessinèrent. Mais l’image fut chassée par une autre, celle d’une magnifique rousse aux allures envoûtantes. Nylwæne avait trouvé un moyen de la pourchasser jusque dans ses rêves. Aussitôt son corps fut dévoré par un feu inextinguible, incontrôlable. Tandis que ces flammes la consumaient, elle dut, envers et contre tout se battre pour retenir son souffle, ne faire aucun bruit suspect.
Notre malheureuse héroïne put alors profiter d’un repos bien mérité.
*
Repos qui trouva vite sa fin. Au beau milieu de la nuit quelque chose la tira de son sommeil. Un poids, une emprise sur ses poignets, un souffle rauque aux relents de mauvaise vinasse sur son visage. Elle ouvrit les yeux. Dans la pénombre elle distingua, à la lueur d’une chandelle de suif allumée quelque part dans les dortoirs, une bouche édentée, dotée un sourire malsain dont elle ne pouvait que deviner le regard lubrique, s’approcher de son visage.
Elle essaya de libérer ses bras, mais l’étreinte qu’exerçaient les grosses paluches était trop forte, elle ne réussit au final qu’à libérer un rire débile chez son agresseur. En gigotant, elle réussit tant bien que mal à extraire une jambe… Elle concentra toutes ses forces, et… paff, un formidable coup de genoux entre les jambes, suivit d’un deuxième, vint contrecarrer les desseins du malandrin. Il parvint à immobiliser le membre libre et Opale se trouva dans une posture encore pire. Le bandit partit d’un gros ricanement malsain. Il avait gagné… blam. Un coup de tête magistral vint perturber cette certitude, il dut se reculer un peu et lâcha pour une seconde, les poignets de sa victime.
Une seconde… c’est peu dans l’absolu, mais à l’aune d’un combat, c’est énorme. Elle frappa de ses coudes, enchaîna les coups de poings, puis les coups de genoux. Elle ne voyait plus rien mais frappait, frappait et frappait encore tout ce que sa rage lui permettait, le corps reculait elle le poursuivit et cogna à nouveau jusqu’à ce qu’il bascule. Le monstre humain partit en arrière et s’éclata le crâne contre le sol. Elle sauta à terre et le poursuivit de coups de pieds dans sa sale tête. C’était inutile. Le corps ne bougeait plus, mais le défoulement était salvateur.
— Malotru, je vais t’apprendre à mal te conduire.
Elle regarda autour d’elle, Ellanore était aux prises avec un autre. Opale ne cherchant pas à comprendre l’attaqua derechef.
Ce second eu plus de chance : il eut le temps de choisir la fuite et passa par-dessus la fenêtre.
— Mon Luth ! ils m’ont pris mon Luth !
Ellanore s’effondra en pleurs.
— Ma cotte de maille, mon épée, mes masses ! Viens, on peut les rattraper !
Les deux filles disparurent par la fenêtre. Un peu plus loin, une sacoche traînait au sol.
— Scheiße ! Mon instrument !
Ellanore se précipita pour ramasser son sac, elles eurent beau regarder de droite et de gauche, aucun indice ne leur laissait voir dans quelle direction les fuyards avaient disparus… quand… pataclop, pataclop, pataclop.
— Les écuries, hurla Opale.
Elle courut dans leur direction, mais c’était trop tard. Dans les box, elle chercha Clythia. En vain. Les larmes lui montèrent, elle se sentait désemparée. Une main s’abattit sur son épaule. Elle tourna la tête.
— C’est qu’un canasson, t’en trouveras un autre. Ton cher papa va bien t’en payer un.
— C’était mon amie, elle s’appelle Clythia. Ils sont partis, je ne la reverrai plus.
Rien de tout cela ne se serait produit si elle avait continué le long de la rivière à se faire harceler par les Naïades.
— Eh, pleure pas princesse. Viens, on va boire un coup ça nous fera du bien.
Dans l’auberge, le tenancier s’était levé et observait avec effroi le cadavre au milieu des lits.
— C’est quoi ça ?
Il regarda ahuri les filles entrer par la fenêtre.
— Il… a essayé de m’agresser, je me suis seulement défendue.
— Je la ramènerais pas trop à ta place bonhomme. On vient de se faire agresser et voler toutes nos affaires dans ton établissement. De plus le cheval de la Dame a disparu de tes écuries.
— Mais je fais quoi moi maintenant ? demanda l’aubergiste.
— À ta place ? J’irais chercher une pelle avant qu’on sache comment on sait recevoir ici. Allez viens princesse, Monsieur doit bien avoir quelques bouteilles de schnaps qui traîne dans la réserve.
Sans rien ajouter, la comtesse, un peu déboussolée par les événements, suivit la trouvère. Ellanore sut trouver le Saint Graal : une bouteille remplie d’un liquide transparent ainsi que deux petits verres.
— Ça va te remonter.
Elle déboucha et servit.
— T’avale ça cul sec, comme ça… Wooooah, ça chauffe. À toi.
Quelques verres plus tard elles se racontèrent chacune leur histoire telle que vous la connaissez déjà. Aidées par l’alcool, elles rirent et pleurèrent à la fois. Le petit matin les trouva hagardes autour d’une bouteille au trois quart vide.
— Allez viens princesse, on se tire d’ici.
— Comtesse, je te dis. J’te l’ai d’ja dit au moins… j’sais pas, une bonne partie d’la nuit. C’est qu’tu dois être bouchée. Eh mais attends-moi, faut que j’prende la bouteille.
Appuyées lamentablement l’une sur l’autre, elles sortirent de l’établissement, Opale tenant fermement l’objet de leur larcin à la main, Ellanore son instrument retrouvé sur le dos.
— Viens on va s’poser un peu plus loin. Y a des bancs pour les vieux là-bas.
Elles s’écroulèrent chacune sur un siège. Opale céda à une énième crise de larmes.
— Clythia… et mes armes… j’dois avoir l’air bien fière.
— Pas grave, t’es que page tu m’as dit. Alors te la pète pas trop…
Quelques minutes plus tard, elles ronflaient la bouche ouverte. Dans leur malheur elles eurent la chance de n’être dérangées par personne.
Le réveil, quelques heures plus tard, se fit rude. La gueule de bois leur cognait les tempes. Ellanore ouvrit les yeux la première.
— Ça va princesse ?
Opale ouvrit difficilement les yeux, le soleil en pleine figure.
— Pas trop, mais je vais faire comme si.
Son œsophage la brûlait. Ses abdominaux se contractèrent et elle une partie du plat infecte de la veille repassa dans l’autre sens, avec un goût encore pire, dans la mesure du possible.
— Faut qu’on trouve à manger. J’ai encore quelques sous dans une petite bourse planquée. Je t’invite.
— Manger ? Tu parles de manger ? Mais tu rêves toi.
— Reprends un coup de gnôle ça rincera. Faut soigner le mal par le mal.
Foutue pour foutue elle écouta sa camarade. Le liquide lui brûla la gorge, mais elle dut reconnaître qu’au final, ça allait un peu mieux. Elle se leva, le sol tanguait dangereusement, elle se concentra jusqu’à trouver un équilibre incertain.
— Je ressemble plus trop à une comtesse là.
— Allez ! bouge-toi, faut se remplir la panse maintenant. Ça absorbe.
Elle suivit Ellanore qui semblait savoir ce qu’elle faisait. Cette dernière chercha une auberge et proposa au tenancier de lui offrir son repas contre un peu de musique, ce qu’il accepta volontiers.
— Mais pas pour votre amie, à moins qu’elle joue aussi.
— Je paierai pour elle.
Enfin attablées, Ellanore en vint aux questions sérieuses :
— Je voulais savoir, Madame la comtesse. Tu vas faire quoi maintenant ?
— Reprendre mon chemin et continuer ma mission.
— Et tu vas où comme ça ?
Opale prit un air rêveur.
— Où le vent me portera.
— Un peu comme moi. Et si le vent il nous portait un peu dans le même sens ? J’avoue que voyager toute seule est ennuyeux, voire dangereux. Si on s’était trouvées seules hier soir…
— Si tu veux venir avec moi, je n’y vois pas d’inconvénient.
— Sur le chemin, on pourrait gagner notre croûte en tant qu’amuseuses. Tu m’as dit que tu racontais des histoires aux enfants, et moi j’ai la musique.
— C’est d’accord. Au fait, malgré ce que tu m’as dit sur toi cette nuit… tu n’as pas essayé de me séduire. Pourquoi ?
— T’es pas trop mon genre.
— Ça tombe bien toi non plus.
La grande blonde acquiesça en riant et se leva de table. Il fallait maintenant qu’elle aille divertir le public.
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