Chapitre 18 - Entre soeurs
Maéline passe l’après-midi à préparer des fiches sur chaque mouvement littéraire. Alors qu’elle entame l’avant-dernier pense-bête, un bruit de clés attire son attention. Sa tête se relève par réflexe. Un grand sourire étire ses lèvres fines. Elle se lève et court dans les bras de sa sœur.
— Comment ça va ? lui demande cette dernière en lui ébouriffant les cheveux.
— Arrête, dit-elle en ôtant la main de son aînée, je suis pu une gamine !
Malgré tout et malgré elle, l’adolescente sent une onde frissonnante la parcourir. Cette réminiscence nostalgique la réconforte. Elle poursuit, alors que la main de Chloé lui emmêle une nouvelle fois les cheveux.
— J’ai bien avancé sur mes fiches, je suis vidée, mais ravie de te voir. La maison est en ordre. Y’a juste deux courriers que j’ai pas ouverts, je te laisse gérer. Maman a eu un moment de mieux, mais elle s’est déjà rendormie, précise-t-elle en haussant les épaules avec fatalité.
— Je range mes affaires et je vois ça. On se raconte nos journées au dîner ? Je m’occupe de préparer.
— Ça me va. Je termine mes deux dernières fiches, et je me vide la tête devant la télé.
Chacune part en direction de sa chambre jusqu’à ce qu’elles en ressortent presque simultanément : l’une pour se relaxer à visionner Les reines du shopping, l’autre pour préparer le dîner. Maéline s’apprête à enchaîner avec l’émission suivante quand sa sœur l’appelle.
— C’est prêt, on passe à table ?
— Ah ok, j’arrive.
La rousse attrape la commande pour éteindre la télévision avant de rejoindre Chloé dans la cuisine.
— Ça sent le curry, tu nous as préparé quoi de bon ?
— Riz et poulet à l’indienne.
— Tu me mets l’eau à la bouche. Et maman ?
— Déjà servie. Elle est réveillée et disposée à manger un peu. J’ai vu pour le courrier de la facture d’eau avec elle. Ne t’enthousiasme pas trop, prévient Chloé devant le sourire de sa sœur, je ne crois pas encore à une remontée. Il y a toujours autant de vide et de souffrance dans ses yeux.
— Elle était dans un bon jour, c’est toujours ça de pris, répond Maéline fataliste.
— Allez, bon appétit, détourne Chloé en attrapant sa fourchette.
— Oui, bon app’ ! Alors, tu as pu bosser ton bac avec Erwan ?
— Ouais, on a fait deux jours non-stop et hier c’était une bulle en amoureux. Et toi ?
— Hier j’ai planché sur le code et aujourd’hui sur le bac de français.
— C’est bien ma Chouquette. T’as pu t’amuser un peu tout de même ? Tu as vu ton Romain ? demande Chloé d’une voix traînante.
— Oui, répond la cadette en rosissant. D’ailleurs…
— D’ailleurs quoi ?
— Faut… Faut que j’te dise un truc.
— J’t’écoute. Mais accouche, tu me stresses là.
— J’ai… On… Bref, je suis pu vierge.
— Tu déconnes ? lâche Chloé, la fourchette maintenue dans l’air entre l’assiette et sa bouche.
— Non, répond Maéline en baissant la tête, les épaules légèrement rentrées.
— Je t’avais… commence Chloé.
Devant sa sœur qui se voûte davantage, elle pose son couvert avant de souffler un grand coup.
— C’était quand ?
— Il… Il y a quelques jours, renseigne la contrite sans lever les yeux.
— Et tu me dis ça maintenant ! Tu… Vous étiez protégés ? demande l’aînée, la gorge nouée.
— Oui, bien sûr ! Je suis pas stupide ! s’emporte Maéline devant la réaction parentale de sa sœur.
— Excuse-moi, c’est que… J’étais pas préparée. Tu es ma petite sœur et… Désolée, je crois que j’ai du mal à te voir grandir parfois et je dois te protéger. Merci de m’en avoir parlé, dit-elle en relevant légèrement le menton de Maéline. Comment c’était ?
— Il était prévenant… Bien, je crois. Je… C’est difficile à dire et bizarre d’en parler. Mais je me sens bien avec lui et j’oublie…
— L’absence de papa et maman.
— Oui, souffle la cadette.
— Alors je suis heureuse pour toi, sourit Chloé avant de se lever pour enlacer sa sœur.
— Merci Chloé. J’aurais dû en parler avant mais… j’avais peur de ta réaction. Je te reproche de faire la maman et en même temps je me comporte comme une enfant.
Les deux jeunes filles partent dans un fou rire incontrôlé mélange d’exutoire aux tensions ambiantes, de soulagement face à leurs peurs respectives infondées et de dérision face à l’absurdité de leur quotidien récent.
— Tu le revois quand ?
— Demain. Il voulait venir mais…
— Je comprends, t’as bien vu comment j’évite d’amener Erwan ici. J’ai pas envie qu’il ait pitié ou qu’il pose trop de questions sur maman.
— Ch’uis pas prête à partager ça avec lui.
— Profite, c’est un moment pour te vider la tête pas pour te la prendre. On n’a pas à vivre en permanence avec la dépression de maman comme épée de Damoclès.
— Tu crois qu’il pourrait fuir ?
— J’en sais rien répond Chloé en haussant les épaules, mais je comprendrais que ça fasse peur. Erwan a été bienveillant, mais c’est pas le cas de tous les mecs.
— J’espère…
— Mais oui, il acceptera. Prends ton temps et sois prudente, ok ?
Maéline hausse la tête avant de se lever pour aller chercher les fromages dans le réfrigérateur.
— Assez parlé de nos hommes, tu veux lequel ? demande-t-elle en pointant successivement le comté, le brie et la bûche de chèvre de la pointe de son couteau.
— Pourquoi choisir ?
— T’as raison. Allez je te sers.
— On se mate un Friends ?
— Carrément !
— Je vais installer pendant que tu nous fais les plateaux de fromage, précise Chloé en se levant pour attraper la boîte de chocolat puis de se diriger vers le salon. C’est pour après.
— Au fait, avant que j’oublie, Emma vient manger des pizzas demain. On commande et elle passe les chercher.
— Super ! T’en prends une avec raclette ou reblochon ?
— Comme si je pouvais oublier ! Rappelle-toi la fois où c’était papa qui était allé chercher les pizzas. Il avait zappé. La crise que tu as faite quand il est rentré. Le pauvre ! Il y est pu jamais retourné après ça.
— Comment il a pu oublier ça ? Je prends toujours un fromage des montagnes ! Ah les mecs je te jure. Ils ne peuvent pas retenir un truc aussi simple. J’aurais préféré ne pas le vexer, mais au moins avec maman y’a jamais eu d’oubli.
— Maman l’avait pas loupé cette fois-là.
— Bon assez parlé d’eux, on passe au fromage ? demande Chloé pour la forme alors qu’elle a attrapé l’assiette tendue pour piquer la part de chèvre avec son couteau et le poser sur sa langue pour le laisser fondre.
— On démarre quand tu veux.
Les deux sœurs se renversent dans le canapé, l’assiette dans une main, le couteau dans l’autre pour servir de fourchette, et les pieds posés sur la table basse, puis Chloé appuie sur la télécommande.
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