Chapitre I

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Comme tant d’autres avant, Chris peinait à sortir de son lit en ce glacial matin de février. Dehors, la neige tombait à gros flocons, parant doucement la ville d’un manteau immaculé. Huit heures sonnèrent à l’horloge de l’église voisine tandis qu’il restait allongé en fixant le plafond de sa chambre, l’esprit embrumé par la nuit chaotique qu’il venait de passer.

Une de plus.

Après plusieurs minutes d’un effort qui lui parut surhumain, il parvint à s’extirper de son lit et se dirigea vers la cuisine. Assis devant sa tasse de café, l’esprit vagabondant dans l’hypnotique ballet des flocons tombant dans la rue, il réfléchit au moyen de rendre son trente-neuvième anniversaire agréable. À cette période de l’année, la plupart des personnes de son entourage profitaient des pistes enneigées. Il se retrouvait donc seul pour cette journée spéciale, mais c’était là un moindre mal après tout ce qu’il avait fait endurer à nombre d’entre eux.

— Ce qu’il me faut c’est de l’alcool. Et accessoirement quelque chose de bon à manger, lança-t-il à voix haute en retrouvant le sourire.

Après un rapide passage par la salle de bain et n’ayant aucune envie de manger seul au restaurant, il prit le chemin du supermarché dans la perspective de se concocter un délicieux repas de circonstance : Sauternes moelleux, toasts au saumon fumé et sorbet citron.

Arrivé à la caisse pour payer ses achats, il remarqua que sa carte bancaire n’était plus à sa place dans son portefeuille. Probablement avait-elle chaviré dans les abysses insondables du fond de son sac, une fois de plus. Il n’hésita pas une seconde à le vider sur le tapis de caisse devant une queue de chalands plus maussades les uns que les autres.

— Ah ! La voilà, s’exclama-t-il en la trouvant enroulée dans la doublure.

Les autres clients ne partagèrent pas son enthousiasme, certains le fusillant du regard. Il la tendit à la caissière et s’apprêtait à remettre ses affaires dans son sac lorsqu’un objet brillant attira son attention.

— Une clé ? s’interrogea-t-il en la remarquant.

Cependant, le regard incisif de la caissière le convainquit de ne pas s’y attarder et il la glissa dans une poche de sa besace.

De retour chez lui, les bras chargés, il laissa glisser son sac sur le fauteuil du salon, mais ce dernier rebondit et se déversa au sol.

— Punaise ! Manquait plus que ça ! Et puis merde, je vais d’abord ranger mes courses, jura-t-il en se dirigeant vers la cuisine.

Absorbé par son labeur, le nez dans son réfrigérateur, un bruit l’interpella et lui fit relever la tête violemment, si bien qu’il se cogna à la porte. Tout en se frottant le crâne, un « y a quelqu’un ? » lui échappa d’instinct, mais il n’obtint aucune réponse. Tandis qu’il se questionnait sur son origine, le son se fit à nouveau entendre. Plutôt doux et harmonieux, il était presque irréel, tel une mélodie étouffée que l’on jouerait sur un instrument inconnu.

Armé d’une cuillère en bois, il fit le tour de son appartement en prenant soin d’allumer toutes les lumières, persuadé de tomber sur un intrus. Fort heureusement pour lui et son ustensile, l’appartement s’avéra désert.

— Ça venait peut-être de chez les voisins, les murs sont épais comme du carton !

Rassuré par cette pensée, il se dirigeait vers la cuisine lorsqu’il remarqua que le contenu de son sac était toujours éparpillé sur le sol du salon.

— Quelle idée d’avoir un sac aussi grand ! grommela-t-il en secouant la tête.

Il faut dire que les trois quarts des objets qui s’y trouvaient ne lui étaient d’aucune utilité : des boutons trouvés par-ci par-là, une pochette remplie de médicaments périmés, de vieux bonbons à la menthe ou encore des emballages et papiers en tous genres. Un véritable foutoir.

Alors qu’il s’agenouillait pour ranger ses affaires, le souvenir de la clé inconnue lui revint en mémoire. Comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort, une étrange hâte de retrouver l’objet s’insinua dans son esprit. Cependant, impossible pour lui de remettre la main dessus.

— L’aurai-je rêvée ?

Étrangement surpris et déçu, il se releva et retourna à la cuisine pour terminer de ranger ses courses et préparer son repas.

Plus tard dans la soirée, emmitouflé dans un plaid douillé et lové dans son canapé, Chris leva son verre de Sauternes pour se souhaiter un joyeux anniversaire. Ses yeux s’embrumèrent et il laissa échapper un sanglot. Même s’il en avait fini avec la dépression, la solitude de cette soirée spéciale l’attrista. Mais aidé par Dionysos, il finit par plonger dans les bras de Morphée.

Au milieu de la nuit, le pauvre fut tiré de sa torpeur éthylique par la même mélodie étrange qu’il avait entendu plus tôt. Croyant rêver, Chris se frotta les yeux et resta dubitatif plusieurs secondes avant de réaliser qu’elle était bien réelle. Son regard fut aussitôt attiré par un halo lumineux verdâtre sous la table basse. Éclairé par le téléviseur, il se baissa pour voir de quoi il provenait.

Sur le tapis, à moitié cachée par un paquet de mouchoirs en papier, l’étrange clé irradiait d’un éclat iridescent. Sa nitescence ondulante hypnotisa Chris tandis qu’une subite sensation de soulagement s’emparait de lui. Il tendit le bras et la prit aux creux de ses mains.

L’objet ne ressemblait en rien à une clé ordinaire. Elle était ciselée et façonnée dans un métal chatoyant, semblable à du platine, et la serrure qu’elle ouvrait devait être très complexe vu la forme de son panneton : deux triangles en arabesques se superposaient et un losange ciselé d’étrange symboles était piqué a son extrémité. Sur sa tige s’enroulaient une inscription tortueuse qui formait une phrase dont les lettres ressemblaient à des hiéroglyphes égyptiens. Quant à son anneau, il avait la forme d’un arbre fantaisiste aux branches arrondies, une épée plantée dans son tronc et un unique fruit dans son feuillage.

— D’où tu viens ? demanda Chris à haute voix.

Il ne reçut évidemment aucune réponse, mais l’hypnotisant scintillement de l’objet redoubla. Totalement muet d’incompréhension, il resta à quatre pattes sur le tapis, sous la table basse. Tranquillement et sans qu’il ne s’en rende compte, ses paupières se firent de plus en plus lourdes devant le psychédélique ballet que lui offrait la clé, tant et si bien qu’il finit par s’endormir.

Huit heures trente-deux.

La sonnerie stridente de son smartphone le réveilla en sursaut. Chris raccrocha si vite au nez du démarcheur qu’il n’eut aucun souvenir du sujet de son appel. Il lutta pour se réveiller, les yeux perdus dans le vague, et tenta de se rappeler la nuit passée. La douleur qui lui barrait le front était un indice pertinent sur la quantité d’alcool éthylique qu’il avait ingurgité. Il se releva lentement en reprenant ses esprits avec peine, une affreuse migraine lui martelant la tête.

— Ah… saleté de vin blanc...

En s’asseyant sur le lit, Chris sentit quelque chose glisser sur sa poitrine. En baissant les yeux, il découvrit la clé pendante à une chaîne en argent autour de son cou, toujours scintillante de son éclat mystique. Lorsque ses doigts l’effleurèrent, une sensation indescriptible parcourut son corps tout entier et sa migraine s’évapora aussi vite qu’un battement de cils. Abasourdi, il passa plusieurs secondes le regard figé sur l’énigmatique objet.

— Attends… comment elle est arrivée là ? Je ne me souviens pas l’avoir mise… et comment j’ai atterri dans mon lit ?

Incrédule face aux questions qui l’assaillaient, il se leva machinalement, enfila son peignoir et se dirigea vers de la cuisine en traînant les pieds. Une bonne dose de café effacerait le gênant souvenir de cette soirée alcoolisée et lui permettrait sûrement d’y voir plus clair. Il lui fallut deux grandes tasses accompagnées d’un paquet de biscuits pour qu’il se décide à retirer son mystérieux pendentif. Même si cette clé était très jolie, elle ne lui appartenait pas et il ne savait pas d’où elle provenait, qui l’avait touchée et pire encore, qui la lui avait mise autour du cou.

En marchant vers la salle de bains, Chris la retira et la posa avec soin sur le rebord de l’évier. Son éclat déclina en un instant, tant et si bien qu’elle ne ressembla plus qu’à un vulgaire morceau de charbon, terne et triste. Pensant à une réaction chimique avec un résidu de détergent, Chris la reprit dans le creux de sa main et elle retrouva aussitôt son éclat.

Intrigué, il passa les vingt minutes suivantes à la poser sur différentes surfaces et dans différents liquides pour tester sa réaction. À chaque fois, son éclat déclinait lorsqu’elle n’était plus à son contact, comme si elle disposait de sa propre conscience. Il esquissa un sourire face à cette idée peu cartésienne, puis il la rinça à l’eau claire avant de la remettre à son cou.

« Ce n’est qu’une clé, elle ne peut pas me faire de mal. » pensa-t-il. Déterminé à en savoir plus, il attrapa son ordinateur portable, confiant à l’idée de trouver des informations dans la mine d’or internet. Cependant, l’intitulé de sa recherche s’avéra compliqué à formuler et, malheureusement pour lui, après une bonne centaine de sites plus ou moins douteux visités, la seule chose qui lui parut certaine était qu’il devait prendre rendez-vous chez l’ophtalmologiste, tant ses yeux le démangèrent.

Comment décrire rationnellement un objet capable de produire des sons et de s’illuminer pour attirer l’attention ? Tel était sa question.

Loin d’être découragé pour autant, son petit doigt lui rappela qu’un serrurier devait être la personne la plus à même de s’y connaître en matière de clé. Il enfila rapidement ses vêtements de la veille et attrapa son sac pour rendre visite à celui situé en bas de sa rue.

Au début, Chris pensa s’être retrouvé dans une caméra cachée tant son échange avec le serrurier lui parut insensé ; ce dernier maintenait en vociférant que ce n’était qu’une banale clé de placard en acier et qu’elle n’avait rien de spécial qui mérite que l’on s’y intéresse, ou qu’on la porte comme un bijou.

— Mais enfin, vous êtes aveugle ? Ce n’est pas une clé de placard ! Vous avez déjà vu de l’acier aussi brillant ? lui lança Chris, agacé et dubitatif.

—Arrêtez de vous moquer de moi, jeune homme, rétorqua l’artisan sur un ton passablement énervé. Ce n’est qu’une vulgaire clé de placard en acier grossier ! Alors arrêtez vos conneries et allez-vous-en ! J’ai des clients à servir !

« Il est complètement taré, ce type. » pensa Chris en se retournant pour quitter la boutique, dévisagé par les chalands.

Ce n’est qu’après avoir rendu visite à la quasi-totalité des serruriers de la ville qu’il envisagea sérieusement l’éventualité de problèmes cérébraux. Tous avaient tenu le même discours : « ce n’est qu’une clé de placard en acier quelconque. » Bien que cette idée le laissait dubitatif, il semblait bel et bien être le seul pour qui elle était « spéciale ».

L’esprit embrouillé d’élucubrations de plus en plus farfelues, il se rendit à la bibliothèque municipale, le dernier endroit où il pensait trouver d’éventuelles réponses. Son raisonnement le poussait à croire qu’il existait forcément un ouvrage parlant d’un tel objet ou décrivant l’histoire d’une personne qui en aurait possédé un.

Quatre arrêts de bus, un café au lait et deux croissants aux amandes plus tard, il se retrouva devant l’imposant édifice et se souvint avec nostalgie y être régulièrement venu étant enfant. Une autre période laborieuse de sa vie, enfouit dans un recoin de sa mémoire.

À cette époque, lire était une manière pour lui de fuir le monde extérieur et la méchanceté de certains de ses camarades. Il appréciait tout particulièrement la littérature de fantasy avec ses histoires de magies, peuplées de chevaliers, de fées, d’elfes, de monstres et autres créatures diverses et variés. Les gentils contre les méchants, le bien triomphant du mal.

Même si l’aspect Manichéen de ces contes le laissait indiffèrent à présent, le plaisant souvenir de ces mondes imaginaires, sans barrières ni limites, fit naître un large sourire sur son visage. Avec une pointe d’amertume, il réalisa qu’en vieillissant, les responsabilités et la vie d’adulte avaient étouffé cette candeur, tuant par la même occasion l’immense réconfort que lui procurait ses promenades fantastiques.

« À quel moment de ma vie ai-je arrêté de rêver ? » pensa-t-il le cœur serré.

Reprenant ses esprits quant au pourquoi de sa présence, il avala rapidement les dernières gouttes de son café avant de pénétrer dans l’immense bâtiment. C’était une ancienne gare ferroviaire qui avait été reconvertie en bibliothèque au début du vingtième siècle, lorsqu’il avait fallu en construire une plus grande pour accueillir plus de passagers.

Il passa la grande porte vitrée à tambour, sans convictions sur la suite à donner aux événements. L’endroit regorgeait de milliers de livres, pour certains rangés là depuis plus d’un siècle. Ils avaient encore ces grandes échelles à roulettes tant les rayonnages en chêne massif étaient hauts, certains dépassant les quatre mètres. D’immenses lustres en laiton, paré de pampilles de cristal, éclairaient la pièce en projetant des faisceaux lumineux multicolores sur le sol en dalles de marbre. L’ancienne galerie faisait environs trente mètres de long pour vingt mètres de large et huit mètres de hauteur sous plafond. Au centre, un immense dôme verrière en fer forgé, dans un style Art déco, laissait pénétrer la faible luminosité extérieure. Le long du côté droit, une rangée de fenêtres en arches illuminait de petites alcôves où des tables et des chaises en bois foncé servaient de lieu de rendez-vous aux étudiants de tous bords et autres passionnés de bibliophilie. Le tout s’animait studieusement dans un silence de cathédrale.

Chris s’avança vers le guichet derrière lequel Judith, la bibliothécaire, était assise. Aussi loin que remontaient les souvenirs du jeune homme, c’est elle qui s’était toujours occupée seule de ce temple de la connaissance. Bien entendu, les affres du temps ne l’avaient pas épargnée. Mais malgré ses soixante-dix ans passés, elle restait une très belle femme. Ses longs cheveux gris remontés en chignon, les yeux plissés derrière ses lunettes aux montures œil de chat dorées, elle le dévisageait.

— Bonjour, Judith !

— Oh, ça alors, bonjour, Chris, comment vas-tu ? Cela fait longtemps que tu n’es pas venu. Quel beau jeune homme tu es, j’ai failli ne pas te reconnaître, répondit-elle en ajustant ses lunettes, un sourire au coin des lèvres.

— Merci, c’est gentil. J’ai été pas mal occupé ces dernières années, répondit-il, flatté et embarrassé à la fois.

— Vingt et un ans, cela fait une longue période, en effet ! Je me souviens parfaitement de la dernière fois que tu es venu, c’était le jour de ton dix-huitième anniversaire. Tu étais passé me rapporter trois livres que tu venais de finir « la trilogie des Elfes » de Jean-Louis FETJAINE. Le lendemain, tu partais pour la faculté.

Tant la mémoire de Judith que le temps qui s’était écoulé depuis son dernier passage le stupéfièrent. Il prit brusquement un « coup de vieux », dit vulgairement.

— Vous avez une mémoire incroyable, la félicita-t-il, mais vous savez ce que c’est... je n’ai pas trouvé le temps de revenir, ni même de lire d’ailleurs...

— La vie, dit-elle en serrant les lèvres et en secouant la tête. Vois-tu, j’ai consacré la mienne à cette bibliothèque. Je ne le regrette pas le moins du monde, rassure-toi. Je considère que même si un livre peut s’avérer déplaisant à lire, il y en a toujours des milliers d’autres pour t’enchanter. C’est un peu comme les gens.

Chris profita du silence que Judith marqua en se perdant dans ses souvenirs pour couper court.

— Je cherche un ouvrage assez spécifique. Auriez-vous quelque chose sur les objets anciens ou disons... hors du commun ?

— Si tu parles de bricolage, nous avons un tas d’ouvrage sur les outils ou encore le montage et la fabrication de meubles. Sinon, tu peux regarder au rayon ésotérique. Il est au fond à gauche. Il contient certains des ouvrages les plus anciens de la bibliothèque.

— Merci beaucoup, je vais y jeter un œil, la remercia-t-il en hochant la tête pour la saluer avant de se diriger vers le rayonnage.

L’espace réservé à l’ésotérisme était le seul dépourvu de fenêtre et fermé par d’épais rideaux de velours rouges, les rayons du soleil n’étant pas vraiment les amis des ouvrages anciens. À l’intérieur de l’alcôve, une petite applique en bronze, suspendu à l’angle d’une bibliothèque et surplombant un petit bureau en bois d’ébène, éclairée d’une douce lumière dorée qui réchauffait l’aspect lugubre et engoncé de la pièce.

Sans savoir par où commencer, le regard de Chris fut instinctivement attiré par un imposant livre relié de cuir bleu intitulé « Les différents objets magiques et leurs utilisations ». Mais l’ouvrage s’avéra ne parler qu’essentiellement des bâtons, baguettes, potions et autres. Après une bonne vingtaine de minutes et une dizaine d’ouvrages survolés, il commença à désespérer en réalisant qu’un manuscrit spécialement écrit pour les clés ne devaient pas courir les bibliothèques, aussi grandes fussent-elles.

Quelques minutes plus tard, perché en haut de l’échelle à rayonnage, il s’attarda sur un ouvrage intitulé « Bibelots et autres colifichets magiques des contes Arthuriens ». Un reliquaire des différents objets de l’odyssée Arthurienne, décrivant leurs fonctions et l’emplacement où ils furent trouvés. Mais là encore, aucune information susceptible de l’aider dans sa quête.

— Bonjour ! Vous avez besoin d’un coup de main ?

La douce et suave voix féminine le fit sursauter tant il était plongé dans ses pensées. Il se retourna et dévisagea la magnifique jeune femme qui se tenait devant lui. Ses très longs cheveux blond clair étaient nattés sur le côté et ses grands yeux d’un vert profond semblaient vouloir transpercer l’âme de ceux qui se risquaient à y plonger les leurs. Elle portait un jean avec un t-shirt blanc surmonté d’un blouson en cuir marron. Bien qu’il n’ait jamais vraiment eu d’attirance physique pour les femmes, Chris ne put rester de marbre face à l’aura envoûtante et séduisante qui se dégageait d’elle, tandis qu’une intuition profonde l’incitait à la méfiance.

— Euh… oui, bonjour ! peut-être hum… c’est assez compliqué en fait hum… je recherche n’importe quoi qui puisse me renseigner sur les objets hum... disons... magiques, parvint-il à balbutier.

— Vous parlez probablement de celui que vous portez contre votre poitrine, lança-t-elle en esquissant un sourire et pointant du regard la clé qui scintillait entre les pans de sa chemise entrouverte.

— Oui, c’est… c’est ça. Mais ce n’est pas une vulgaire clé en acier…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle le coupa.

— Évidemment ! Le précieux métal qui la compose est d’une rareté sans égal. Et au vu de son scintillement ainsi que des inscriptions dont elle est parée, je vous confirme que cette clé est tout sauf ordinaire.

La sublime jeune femme tendit la main comme pour la toucher, mais s’arrêta net en fermant les yeux. Elle prit alors une grande inspiration, puis expira avec un soulagement de plénitude.

Abasourdi par sa beauté et ses propos, Chris resta bouche bée, la dévisageant comme si c’était la première fois qu’il voyait un autre être humain. L’inconnue pouvait voir les particularités de la clé sans en sembler surprise.

— Comment savez-vous tout ça ? l’invectiva Chris avec méfiance.

— J’en ai entendu parler, là d’où je viens.

— Alors, que pouvez-vous me dire de plus ?

— Je suis malheureusement contrainte de ne pas vous en divulguer davantage, mais sachez qu’il s’agit là d’un objet devenu extrêmement rare. Tout comme le lien étroit et très puissant qui vous lie à elle, et cela depuis la seconde où vos yeux se sont posés sur sa splendeur.

Tant de questions fusèrent dans sa tête que Chris resta muet d’incompréhension.

— Je m’appelle Line, et vous ? le coupa-t-elle.

— euh Chris…, bredouilla-t-il comme s’il n’en était pas certain.

— Je suis enchanté de vous connaître, cher Chris, mais je dois m’en aller.

La magnifique inconnue se retourna, prête à s’enfuir comme une voleuse.

— Partir ? Mais vous n’y pensez pas ! J’ai des milliers de questions à vous poser ! s’exclama-t-il, surprit par son empressement.

— Je suis sincèrement désolée pour le trouble qui vous envahi, mais il incombe à chaque élu de trouver la serrure qui correspond à sa clé du destin. Alors seulement, vous obtiendrez les réponses à vos questions. Cependant, restez sur vos gardes et méfiez-vous des apparences ; la magie qui l’anime est ancienne et puissante, ce qui ne la rend pas moins convoitée. Défendez-la de toutes vos forces, votre vie et celle de tant d’autre en dépendent.

Sans plus de convenances, elle le salua d’un mouvement de tête puis disparut précipitamment entre les lourds rideaux de velours.

— Attendez une seconde, hurla-t-il en reposant en catastrophe le livre qu’il tenait.

Descendant en trombe de l’échelle pour la rattraper, il rata le dernier échelon et fit une roulade entre les tentures avant de reprendre l’équilibre avec une aisance qui le déconcerta tandis que les badauds présents le dévisageaient. Sans perdre une seconde, il courut jusqu’à l’extérieur de la bibliothèque, en vain. La belle Line avait déjà disparue, évaporée dans la foule grouillante de la ville. Il attrapa son agenda avec hâte pour noter ces quelques informations avant de les oublier.

Un flot de questions lui embrouilla l’esprit tandis qu’il cheminait jusqu’à l’arrêt de bus. Une fois assis dans ce dernier, il ne put s’empêcher de repenser aux dernières paroles de la belle inconnue en se demandant ce qu’elle avait bien voulu dire.

Un mouvement brusque l’extirpa de ses pensées. Deux jeunes hommes, d’un très mauvais genre, houspillaient une jeune femme assise dans la rangée de sièges sur sa droite. Un comportement malheureusement fréquent dans les transports en commun.

Leur technique de drague n’était pas au point. Si bien que la jeune femme voulut se lever pour changer de place. Mais l’un des deux jeunes la repoussa sur son siège, la bloquant en s’asseyant à côté d’elle. N’ayant pas l’air du genre à se laisser faire, elle le gifla d’un revers de main bien méritée lorsqu’il tenta de lui caresser la joue. Blessé dans son ego, l’importun riposta en l’aggripant violemment par les cheveux, l’inondant d’un flot d’insultes misogynes au passage.

Un intense sentiment de rage mêlé d’injustice envahit subitement Chris qui, sans s’en rendre compte, s’était levé.

— Laissez-la tranquille, lança-t-il avec assurance.

— Et on peut savoir ce que tu vas faire, pédale ? cracha celui resté debout.

Aussitôt, il tenta de frapper Chris au visage, mais ce dernier l’arrêta dans sa foulée en l’attrapant par le poignet. Dans un mouvement si rapide qu’il faillit perdre l’équilibre, Chris le projeta entre deux sièges. Voulant aider son comparse, l’autre se leva et essaya à son tour d’asséner un coup au visage de Chris. Malheureusement pour lui, Chris évita son coup et lui enfonça son poing dans le ventre. L’incongru s’écroula en poussant un gémissement avant que le chauffeur du bus ne les attrape pour les traîner dehors.

C’était la première fois que Chris se battait de toute sa vie et pourtant, il se sentait incroyablement bien et prêt à en découdre à nouveau. Il se pencha vers la jeune femme et l’aida à se relever ; une jolie brune aux cheveux en carré avec de grands yeux marron. Un physique plutôt banal et toutefois, quand leurs regards se croisèrent, il eut la sensation de la connaître.

— Merci ! Merci beaucoup ! le remercia-t-elle la voix pleine de gratitude, je ne sais pas comment je m’en serais débarrassé sans votre intervention.

— Je vous en prie. J’espère qu’ils ne vous ont pas blessé ?

— Non, je vais très bien, merci.

À peine eut-elle fini sa phrase, qu’elle sauta hors du véhicule. Chris n’eut pas le temps de s’attarder sur son étrange comportement, que le chauffeur lui tapa sur l’épaule pour le féliciter. Satisfait d’avoir pu aider quelqu’un, mais dubitatif devant l’excès de confiance et de sang-froid dont il venait de faire preuve, il regagna son siège. L’idée qu’il puisse avoir des capacités physiques ou mentales insoupçonnées le fit éclater de rire, lui qui se considérait comme un homme ordinaire.

C’est l’esprit serein et le cœur léger qu’il rentra chez lui, songeant a sa rencontre avec Line et au mystérieux lien qui l’unissait à la clé.

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