1. Solitude - Partie 1
Dans l'imposante demeure d'un roi, un garçon aux cheveux brun clair et aux yeux verts était allongé à même le sol de pierre de l'immense bibliothèque des quartiers magiques, absorbé par un manuscrit. Son maître, qui portait également le titre de Mage de la Cour, l'y enfermait chaque fois qu'il était envoyé en mission à l'extérieur. Mezhelan vivait donc une existence solitaire et ne rencontrait que peu de monde. À la frontière entre l'enfance et l'âge adulte, il cherchait refuge dans les milliers de livres sur les étagères, qu'il avait pourtant lus et relus de nombreuses fois déjà.
Sa lecture préférée, cependant, restait celle d'un livre bien particulier et d'une prophétie précise à laquelle il s'identifiait inconsciemment depuis qu'il était en âge de déchiffrer les mots. Et si l'idée d'un désastre lui faisait peur, s'imaginer être destiné à quelque chose d'extraordinaire lui permettait de s'échapper un petit peu de son quotidien morne. Il ne pouvait s'empêcher de penser que son propre tuteur froid et acerbe, qui était aussi sa seule figure paternelle, pourrait devenir le Maître Rouge alors qu'il était lui-même le Disciple Vert.
Il fixait la page consacrée au Disciple Vert et passait les doigts sur la description avec un certain espoir dans son cœur. Puis soudain, la surprise l'envahit lorsqu'une ombre apparut sur son livre à toute vitesse. Il se redressa rapidement pour tourner la tête du côté de la grande porte vitrée et arquée de la bibliothèque, qui était son seul accès vers le jardin fermé des quartiers magiques et son seul accès vers le monde extérieur en général.
Il y aperçut une jeune fille, nerveuse et trop curieuse, qui devait être à peine plus jeune que lui. Il la fixa avec des yeux ronds alors qu'elle était en train de poser les mains sur la vitre et de coller son front contre celle-ci pour mieux regarder à l'intérieur. Au moment où leurs regards se croisèrent, il distingua de la peur naître sur son visage, puis elle prit la fuite dans la panique. Personne n'était censé pouvoir entrer ici, alors comment avait-elle fait ?
Mezhelan se leva presque d'un bond pour se précipiter vers la porte vitrée et l'ouvrir brusquement, balayant le jardin des yeux. Lorsqu'ils s'arrêtèrent sur la silhouette féminine qui courait vers les haies, et dont l'allure distinguée trahissait le rang, il s'élança dans sa direction en tentant de l'interpeller : "Hé ! Où vas-tu ?"
La jeune fille tressaillit d'inquiétude, puis se tourna en suppliant : "Je sais que je n'aurais pas dû ! Mais je vous promets que je ne faisais rien de mal, alors pitié, ne me punissez pas !"
Mezhelan ralentit à quelques pas d'elle, d'autant plus surpris par ses propos : 'Comment ça, la punir ?' pensa-t-il en l'inspectant malgré lui du regard. Elle était à peine plus grande que lui et portait une robe d'un rose pâle à manches longues, fluides et brodées, et ses cheveux blond foncé étaient maintenus dans son dos par une barrette à fleurs : "Je ne vais rien te faire, pourquoi penses-tu ça ?" questionna-t-il avec autant de curiosité que d'incompréhension bien réelle.
"Je… c'est… euh… vous êtes le… le prochain sorcier de Sa Majesté…" balbutia la jeune fille en réponse.
"Et alors ? Cela fait-il de moi une espèce de monstre ?" interrogea-t-il en fronçant fortement les sourcils malgré lui.
La jeune noble sembla extrêmement mal à l'aise à l'écoute de la question : "Je… je suis désolée !" déclara-t-elle en s'inclinant en avant en guise de pénitence : "Je n'aurais pas dû m'aventurer ainsi dans vos quartiers !" ajouta-t-elle rapidement.
Mezhelan la vit fixer le sol, remarquant qu'elle se mordait la lèvre inférieure et paraissait retenir ses larmes. Il n'arrivait pas à la comprendre et se demandait pourquoi elle se mettait dans des états pareils pour si peu. Il la scruta quelques instants, avant de dire très spontanément ce qui lui traversait l'esprit : "C'est la première fois que je vois une personne aussi belle que toi." Puis, alors qu'il réalisait ses paroles, il se sentit rapidement embarrassé et détourna le regard.
La jeune fille releva la tête avec surprise pour voir qu'il rougissait légèrement : "Q-Quoi ?" dit-elle timidement. Avait-elle bien entendu ?
Mezhelan continua de regarder ailleurs, puis poursuivit : "Tu n'as pas à me craindre, je ne te ferai aucun mal… Je ne rencontre pas souvent des gens, et je voudrais juste… que tu ne partes pas." avoua-t-il.
La jeune fille, encore légèrement nerveuse, laissa échapper un petit rire avant de déclarer avec un sourire plus sincère : "Je serai bien obligée de rentrer un jour ou l'autre."
Mezhelan constata immédiatement que ce sourire illuminait son visage en la rendant encore plus jolie : "Dans… une heure ou deux, peut-être ?" risqua-t-il doucement, souhaitant prolonger cette visite inopinée. Son expression était si belle, mais il n'était pas certain de parvenir à la reproduire lui-même.
La jeune fille continua de sourire en réponse, puis réfléchit quelques instants avant d'accepter : "C'est d'accord."
Avec hésitation, Mezhelan tenta de sourire à son tour, mais ce fut extrêmement maladroit : "Comment t'appelles-tu ?" demanda-t-il.
Elle pencha rapidement la tête en l'observant avec une certaine curiosité : "Alina, et toi ?"
Le garçon sentit bien qu'il avait l'air étrange et en éprouva un sentiment de malaise immédiat : "Mezhelan." répondit-il pour retrouver son expression neutre. Il n'avait jamais appris à imiter les gestes simples de la sociabilité et les bases mêmes d'un comportement naturel lui échappaient totalement.
"C'est un drôle de nom." remarqua Alina, sans méchanceté aucune.
Mezhelan cligna lentement des yeux, tentant de percer le sens de cette remarque, avant de commenter avec curiosité : "Tu savais que j'étais le prochain mage, mais tu ne connaissais pas mon nom ?"
Alina répondit : "Les gens à la cour ne savent rien de toi… même pas à quoi tu ressembles. La seule chose qu'on sait, c'est que tu existes et que tu es le disciple de Maître Engueran."
"C'est… parce que je n'ai pas le droit de sortir d'ici… Comment es-tu entrée d'ailleurs ?" demanda-t-il avec incompréhension.
"C'est… un peu embarrassant." commença Alina en passant une main dans son cou : "J'ai euh… peut-être rampé sous une haie… ?"
Mezhelan recula la tête dans un mouvement de surprise avant de regarder en direction des haies. Elles étaient tellement denses et piquantes que ça lui semblait plutôt improbable. Le jardin était d'ailleurs très grand et il y avait de nombreux autres arbres, ainsi qu'une cour et même un étang, mais tout ceci était entouré de ces hautes haies qui ne lui permettaient même pas de voir au travers et le gardaient prisonnier : "Où ça ?" questionna-t-il avec intérêt.
Alina changea légèrement d'expression : "Je… Je vais te montrer." répondit-elle avant de commencer à le guider vers un espace entre les murs du château et les haies du jardin : "C'est à l'opposé exact de ce qu'on attend du comportement d'une noble dame, tu sais… " expliqua-t-elle timidement tout en marchant, avant de s'arrêter pour indiquer le sol : "Je suis passée là." avoua-t-elle.
Mezhelan ne se souciait pas le moins du monde de ce genre de futilité, ou de l'image que devait entretenir une jeune dame noble. Il s'accroupit pour regarder l'endroit qu'elle lui indiquait, et c'était en effet très légèrement moins dense qu'ailleurs, mais c'était tellement étroit qu'il n'était pas certain de pouvoir s'y faufiler lui-même : "Tu es parvenue à passer là ?" interrogea-t-il.
"Oui…" répondit Alina.
Mezhelan se redressa pour l'inspecter du regard. Sa robe et ses cheveux paraissaient encore bien en ordre pourtant, ça relevait presque du miracle : "C'est toi la magicienne ici." plaisanta-t-il spontanément.
"Que dis-tu ? Pourquoi ?" demanda Alina sans comprendre.
"Tu es toujours bien coiffée et tes vêtements sont encore impeccables." remarqua-t-il d'un ton légèrement taquin.
Alina se mit à rire, avant de dire plus sérieusement : "Ça existe vraiment… ? La magie, je veux dire ? Celle des contes. Personne n'en a jamais vu…"
"Je n'ai jamais vu mon maître en faire non plus…" répondit calmement Mezhelan en s'éloignant pour marcher du côté de l'étang.
Visiblement plus à l'aise en sa présence, Alina le suivit pour questionner : "Ça n'existe pas vraiment, alors ?"
"Je n'ai pas dit cela." répondit Mezhelan en expliquant sérieusement : "Tu sais déjà que je ne sors quasiment jamais d'ici… Mais dans notre bibliothèque, il y a beaucoup de livres qui parlent de magie."
"Je me demande à quoi cela ressemble…" pensa Alina à voix haute avec beaucoup de curiosité.
"La magie est partout pourtant, mais elle est imperceptible. Vois-tu ce jardin ? C'est moi qui m'en occupe." expliqua Mezhelan.
La fille fronça les sourcils sans comprendre : "Que veux-tu dire ?"
Mezhelan s'immobilisa devant l'étendue d'eau, le regard brûlant de concentration. Il s'accroupit et, lentement, ses doigts frôlèrent la surface verdoyante : "Reste près de moi." conseilla-t-il d'une voix chargée de mystère.
Alina, légèrement anxieuse, s'approcha de lui sans trop y réfléchir.
Soudain, l'étang sembla frémir, comme influencé par une force invisible. Des tourbillons surgirent de la surface, prenant des formes fluides avant de s'élever majestueusement dans les airs. L'eau s'étala immédiatement dans le ciel en capturant une lumière limpide, puis retomba en pluie sur tout le jardin.
La jeune fille ouvrit grand la bouche, sous le choc et émerveillée par le spectacle aquatique qui se déroulait devant elle. Elle se rendit vite compte que la pluie ne l’atteignait pas et tendit la main pour la toucher, pourtant à un pas. Les gouttelettes fraîches brillaient en laissant apparaître un arc-en-ciel sous les rayons du soleil. Elle se mit à sourire naturellement face à cette scène étonnante.
Mezhelan se releva lentement, un sentiment de satisfaction emplissant son âme à la vue d'Alina et de son visage émerveillé : "Qu'en penses-tu ?" demanda-t-il, simplement heureux de ne pas être seul, mais aussi de pouvoir obtenir à nouveau ce sourire fascinant.
"C'est… magique !" s'exclama Alina, le regard brillant d'admiration tandis qu'elle se tournait vers Mezhelan avec un large sourire : "Tu es incroyable ! Je n'aurais jamais cru pouvoir voir de mes propres yeux une telle merveille. Si je racontais cela, personne ne me croirait !"
"Vraiment ?" questionna Mezhelan, un peu ailleurs.
"Oui… mais je ne peux pas en parler de toute façon… parce que je n'ai pas le droit d'être ici…" expliqua la jeune fille, perdant légèrement son sourire.
"Ils ne sont pas obligés de savoir… Moi, je suis juste content que quelqu'un soit là." confia Mezhelan avec sincérité.
Alina demanda spontanément : "Tu as quel âge Mezhelan ? Moi, j'ai quinze ans."
"Ah oui ? Je te pensais plus petite que moi." réfléchit Mezhelan à voix haute avant de préciser : "J'en ai quatorze."
"Tu es jeune !" s'étonna Alina d'un air taquin.
"Nous n'avons qu'un an d'écart…" remarqua Mezhelan en secouant la tête.
"C'est exact… Mais tu es déjà quelqu'un d'important pour le roi, moi je ne suis personne." confia Alina.
Mezhelan se plongea dans ses pensées avant de répondre : "Je n'en suis pas si sûr… Je n'ai pas vu Sa Majesté depuis longtemps, et la dernière fois où il s'est soucié de moi, c'est quand j'ai failli mourir de faim parce que mon maître est parti plus d'une semaine en m'enfermant à clé à l'intérieur. Ce n'est qu'à partir de ce moment qu'il lui a ordonné de me laisser accéder au jardin… Comme ça je peux toujours crier au secours, j'imagine…"
La jeune fille fronça profondément les sourcils : "C'est affreux…" remarqua-t-elle en mettant la main devant sa bouche : "Le monstre, c'est ton maître, alors…" marmonna-t-elle pour elle-même.
"Quoi ?" interrogea Mezhelan, qui avait néanmoins parfaitement entendu.
"Euh… ne le prends pas mal d'accord ? Mais si j'étais aussi inquiète que tu m'attrapes ici, c'est parce qu'il y a toutes sortes de rumeurs sur toi et Maître Engueran, et elles ne sont pas vraiment flatteuses… La vérité, c'est que j'étais inquiète que tu me transformes en crapaud, ou autre chose…" raconta Alina.
"En crapaud ?" s'amusa sincèrement Mezhelan. Il préférait se concentrer sur cette partie plutôt que de penser à la manière dont il était perçu par les gens de la cour : "Rassure-toi, je ne saurais même pas comment faire." plaisanta-t-il.
Alina ricana légèrement en répondant : "Tant mieux ! Parce qu'une vie de crapaud ne me conviendrait pas !"
Mezhelan l'observa un instant, sa légèreté s'effaçant peu à peu : "Alina… Pourquoi es-tu venue ici, malgré ce que les gens disent de nous ? Il est évident que tu avais peur."
Alina fronça les sourcils d'un air triste en racontant : "À cause d'un pari, une épreuve de courage stupide… Je ne sais même pas pourquoi j'ai fait ça alors que ceux qui m'ont mise au défi ne m'aiment pas et ne sont pas mes amis…"
Mezhelan se sentit légèrement compatissant envers elle et comprit un peu mieux pourquoi elle avait tant pris peur : "Je vois…" répondit-il, pensif.
"Mais… je ne regrette pas. Tu es très différent de ce que les gens racontent, mais en bien." complimenta spontanément la jeune fille.
Mezhelan n'était vraiment pas habitué à recevoir la moindre forme d'attention de qui que ce soit, et encore moins un compliment, alors il se sentit un peu perturbé et ne sut pas du tout comment réagir.
Alina inspecta sa réaction en insistant avec un léger sourire : "Très différent."
Après un moment de réflexion, le garçon proposa : "Tu veux voir la bibliothèque ?"
"Ton maître n'est pas là… ?" questionna-t-elle, hésitante.
"Non, il part souvent plusieurs jours d'affilée, je ne le vois pas beaucoup." expliqua Mezhelan.
"Mais… enfin… Je ne comprends pas. C'est à la fois ton maître et ton tuteur, non ? N'est-il pas censé s'occuper de toi et te former à la magie ?" demanda Alina.
"J'imagine que si… mais… ce n'est pas vraiment le cas." confia rapidement Mezhelan. Le jeune homme était persuadé que son maître ne se souciait guère de lui et le percevait comme un fardeau. Cependant, il ne connaissait pratiquement que lui et espérait beaucoup de sa part.
"Est-ce que… tu connais tes parents ?" interrogea tout à coup Alina.
"Non. Je ne sais pas d'où je viens." répondit-il honnêtement.
"Un jour, les miens m'ont dit que les garçons désignés pour devenir magiciens étaient choisis parmi les enfants des nobles du royaume. Que c'était un devoir et un honneur de donner son enfant au roi et au mage pour qu'il soit formé à son tour, mais aussi qu'à partir de cet instant, tous liens entre l'enfant et sa famille étaient rompus et effacés à jamais." raconta Alina.
Mezhelan écouta avec beaucoup d'intérêt, avant de répondre : "Si c'est vrai, peut-être que toi, tu connais mes vrais parents."
"Peut-être… mais je ne connais personne qui te ressemble en tout cas… En réalité, c'est des paroles qui m'ont marquée parce que ma mère a dit qu'ils avaient eu la chance d'avoir eu une fille à l'époque, puisque je ne pouvais pas être candidate." poursuivit-elle.
"Qu'est-ce que tu penses de cette histoire, toi ?" demanda calmement Mezhelan.
"Je pense que c'est la vérité… mais aussi que c'est terrible de séparer un enfant de sa famille et les parents de leur enfant. Et, surtout… je me sens un peu désolée pour toi." dit Alina avec empathie.
"Tu es vraiment gentille." remarqua Mezhelan, avant d'ajouter naturellement : "Moi, ce que je crois, c'est que j'ai eu de la chance que tu sois entrée dans ce jardin aujourd'hui."
Alina sourit avant de poursuivre : "Alors… maintenant que je suis ici, tu me montres la bibliothèque ?"
"Bien sûr." acquiesça aussitôt Mezhelan en poussant la porte vitrée quelques instants plus tard pour laisser passer Alina. C'était la première fois depuis des années qu'il voyait une autre personne que son maître, le roi ou un garde royal dans les quartiers magiques. Il y a bien longtemps, sa nourrice lui apportait encore un peu d'affection, mais elle ne venait plus maintenant qu'il avait grandi. Et c'était vraiment étrange pour lui de voir cette jolie fille inconnue dans cet endroit si familier et si calme d'ordinaire. Une visite, qu'importe venant de qui, lui apportait beaucoup plus de réconfort qu'il ne voulait l'admettre. Il espérait sincèrement que ce ne soit pas une simple parenthèse dans sa vie, et qu'elle lui rendrait encore visite à l'avenir.
Prochainement : Engueran
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