2. Solitude - Partie 2

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Un homme d'une quarantaine d'années se trouvait à cheval sur une route détériorée, non loin de la capitale, après plusieurs jours d'absence. Son regard accablé scrutait le lointain, et sa posture rigide trahissait son état de fatigue physique et mentale. Il portait un long manteau et était encapuchonné pour ne pas attirer l'attention.

Sa fonction exigeait qu'il voyage sans cesse, et cette fois, il avait été missionné pour aider les habitants d'un petit village, supposément infectés par une étrange maladie. Heureusement, il était parvenu à apporter son aide grâce à des vivres et à ses connaissances dans les plantes, car malheureusement ce n'était pas toujours le cas et il se montrait parfois bien moins utile.

On lui donnait le titre de Mage de la Cour, mais il n'avait en réalité jamais eu d'aptitudes pour la magie, et il n'avait pas plus choisi cette vie qui lui avait été imposée. Ce n'était pas du tout une vocation, ce titre et cette existence n'étaient que des fardeaux à ses yeux. Il espérait seulement que le garçon qu'on lui avait confié grandirait vite pour pouvoir se défaire de ses obligations.

Le soleil commençait à descendre derrière l'horizon alors que les sabots de sa monture résonnaient sur les pavés à l'approche des fortifications de la ville. Engueran jeta un vague coup d'œil aux gardes de l'entrée sud, postés des deux côtés de la grande herse levée, et passa dessous discrètement.

Les rues de la capitale grouillaient de vie, certains essayaient de faire du commerce, d'autres festoyaient bruyamment devant l'auberge des portes de la cité. Mais il y avait également quelques malheureux, assis ou allongés à même le sol, désespérant d'obtenir la charité pour se remplir le ventre. Les murs des bâtiments lui semblaient suinter de misère, et le regard des habitants, l'ombre de ce qu'ils avaient pu être.

Parmi eux, un homme plutôt perspicace put comprendre, aux vêtements de bonne facture que l'homme à cheval portait, qu'il avait un statut supérieur aux habitants moyens. Il donna alors tout ce qu'il avait pour se lever, aller dans sa direction et le supplier : "Monseigneur, ma femme et ma fille sont mourantes. Je vous en prie, aidez-nous…"

Engueran tira sur les rênes avant de les regarder du haut de sa monture. Ils avaient tous les trois l'air misérables, leurs vêtements en lambeaux, leurs visages creusés par la faim. Il attrapa alors sa sacoche pour fouiller à l'intérieur, en sortit un morceau de tissu enveloppant du pain et un bout de fromage, puis les tendit vers lui.

L'homme prit aussitôt ce qu'on lui donnait en remerciant avec une certaine émotion : "Merci infiniment Monseigneur… Dieu vous bénisse…"

Engueran resta muet et le regarda rejoindre les autres pour partager avec eux, il détourna alors simplement les yeux pour reprendre son chemin. Bientôt de retour au château, il se détachait sans regret des quelques rations qu'il lui restait. Il continua sa route un long moment à travers les artères de la capitale, ses pensées alourdies par la morosité ambiante.

Il observa des enfants qui couraient en tous sens, criant et jouant sans retenue. Leur insouciance le dérangeait profondément. À ses yeux, ils étaient bruyants et remuants pour rien, une nuisance supplémentaire à cette ville qu'il maudissait déjà. Il se surprit à se demander comment les parents pouvaient tolérer un tel vacarme, mais il savait aussi que ces mêmes parents avaient trop à faire pour les surveiller. Puis, il aperçut finalement la grande herse fermée qui séparait le château et la cour du roi, du reste de la cité.

Un garde de l'autre côté de la herse le regarda en constatant : "Maître Engueran."

Ce dernier se contenta de faire un signe de tête affirmatif qui faisait aussi office de salutation, puis regarda les gardes s'atteler à soulever la herse pour le laisser passer. Après être entré, il alla déposer son cheval dans les écuries, avant de traverser les grands et majestueux jardins de la cour pour prendre la direction du château. La première chose qu'il devait faire, c'était de se présenter devant le roi pour faire son rapport.

Fatigué par les longues audiences qui venaient tout juste de prendre fin, le roi s'était installé à la table à manger de ses quartiers et tapotait du doigt dessus en attendant d'être servi.

Un sénéchal entra alors pour attirer son attention : "Votre Majesté, Maître Engueran est de retour."

Le roi répondit rapidement : "Ce n'est pas trop tôt." puis fit un geste de la main en ordonnant : "Faites-le entrer tout de suite."

Engueran apparut une petite minute plus tard en s'inclinant respectueusement : "Votre Majesté…"

Le roi était un quadragénaire au visage sévère et aux yeux d'un bleu très clair. Sur ses cheveux mi-longs et légèrement grisonnants, reposait une lourde couronne d'or. Et lorsqu'il constata une fois de plus que Mezhelan n'était pas à ses côtés, il lui reprocha immédiatement d'un ton froid : "Où est ton disciple ? Quand vas-tu te décider à l'emmener avec toi ?"

"Il est occupé à lire, mon roi…" répondit prudemment Engueran.

Le souverain souffla de façon plutôt grossière avant de lever le ton : "Je serai chanceux si ce gamin n'est pas devenu fou lorsqu'il devra prendre ta place !"

"Sire, je vous assure que mon disciple a encore toute sa tête et qu'il deviendra un homme plus grand que moi…" certifia Engueran.

Le roi expira une fois de plus avant de dire : "On verra ça… Et ta nouvelle mission ? Quels sont les résultats ?"

"Les habitants du village étaient simplement touchés par le scorbut, rien qui ne doive inquiéter Sa Majesté à long terme." résuma Engueran.

"Est-ce que tu les as soignés ?" questionna impatiemment le roi.

"Oui, mon roi. Ils se portaient déjà beaucoup mieux quand je suis parti." assura l'homme.

"Bien. Va donc rejoindre ton garçon et te reposer en attendant les prochains ordres." déclara le roi en le dédaignant d'un signe de main lui disant de disposer.

Engueran s'inclina respectueusement, puis sortit prudemment des quartiers du roi. À peine la porte avait-elle été refermée derrière lui, qu'il laissa échapper un soupir de soulagement : 'Ça a été bref.' pensa-t-il, soulagé de mettre fin à cette entrevue tendue. Il marcha alors à travers les couloirs du château, ses pas résonnant faiblement contre les murs de pierres froides.

Les quartiers magiques étaient situés dans une aile reculée du château, une zone où l'air semblait toujours légèrement plus lourd et où une odeur persistante de papier ancien imprégnait l'atmosphère. À mesure qu'il s'en approchait, une sensation oppressante le prenait à la gorge.

Lorsqu'il inséra sa clé dans la grande porte en bois renforcée, le grincement des gonds amplifia l'impression d'être coupé du reste du monde : "Mezhelan ?" appela-t-il en entrant. La grande bibliothèque, avec ses étagères chargées de grimoires poussiéreux et ses alcôves sombres, dégageait quelque chose d'étouffant.

Après une petite minute, un jeune homme légèrement essoufflé apparut : "Maître."

Engueran l'inspecta du regard en demandant de façon désinvolte : "Tu as mangé ?"

"Oui." répondit aussitôt Mezhelan.

Engueran soupira simplement avant de partir dans sa chambre pour refermer derrière lui. Bien que spacieuse, la pièce lui paraissait étroite. Des cartes inachevées, des encriers, des plumes éparpillées et des bottes d'herbes séchées aux murs ajoutaient à l'impression de désordre. Les étagères couvertes de parchemins, de fioles et de bocaux d'herbes mystérieuses renforçaient son sentiment d'inconfort. Chaque objet lui rappelait ses devoirs et ses échecs. L'homme se sentait comme un oiseau en cage, ses ailes coupées par les attentes et les obligations.

Depuis plus d'un an déjà, Engueran avait noté un changement radical chez son disciple. S'il donnait auparavant l'impression d'essayer d'obtenir son affection et de vouloir passer du temps avec lui, maintenant, il lui répondait à peine et l'évitait volontairement. Le jeune homme n'avait pas l'air malheureux cependant, et paraissait même aller mieux qu'avant et avoir gagné en confiance en lui.

Pendant qu'il retirait son manteau et sa sacoche de ses épaules pour les poser sur une chaise, son attention fut accaparée par des bruits tout juste perceptibles à l'extérieur de la pièce. Il fronça les sourcils de curiosité et ressortit discrètement pour en comprendre la provenance.

Dans la bibliothèque, il fut témoin d'une scène à laquelle il ne s'attendait vraiment pas. Car à l'autre bout, éclairé par une bougie et par la faible lumière de l'extérieur, Mezhelan était en train d'ouvrir la porte-vitrée à une jeune femme pour la faire sortir discrètement. Engueran resta à observer avec des yeux ronds quelques instants, avant de s'appuyer sur un mur pour simplement patienter. Et il fixa le jeune homme revenir dans sa direction peu de temps après pour retourner dans sa chambre.

"Qu'est-ce que tu crois faire ?" interpella-t-il d'un ton strict.

Mezhelan sursauta au moment où la voix de son maître brisait le profond silence de la grande salle, puis il regarda dans sa direction pour répondre d'un ton étonnamment calme : "J'essaye d'être heureux, vous devriez essayer."

Légèrement abasourdi par ce qu'il venait d'entendre, Engueran mit en garde : "Ça t'est interdit, tout comme à moi."

"Qu'est-ce qui est interdit ?" questionna ironiquement Mezhelan : "Les filles, ou le bonheur en général ?"

"Ne me réponds pas de cette façon. Et tu sais très bien de quoi je parle, les mages font vœu de célibat pour se consacrer à leur devoir, tu le sais depuis longtemps." avertissait Engueran.

"Je n'ai jamais prononcé le moindre vœu." répondit spontanément Mezhelan.

"Pas encore. Mais ça viendra plus vite que tu ne le penses, alors j'espère pour elle que votre relation n'est pas de cet ordre, sinon que deviendra-t-elle quand ce sera le cas ? Est-elle au moins au courant de ça ?" interrogea Engueran. C'était la première fois que Mezhelan était aussi impertinent envers lui. Il était à la fois indigné par son comportement et en même temps un peu soulagé de le voir enfin s'affirmer. Et c'est après un long silence, voyant que son disciple restait planté là sans lui répondre, qu'il déclara : "Aaah… elle ne le sait pas, alors."

"Qu'allez-vous faire ? Allez-vous m'empêcher de la voir ?" interrogea Mezhelan sur un ton de reproche.

Engueran était pensif et soupira longuement : "Non, je fermerai les yeux. Mais tu dois lui dire la vérité, ou c'est moi qui le ferai. Elle doit savoir qu'elle n'a aucun avenir avec toi." expliqua-t-il.

"Ahh, cela vous est-il si insupportable de savoir que je peux être heureux ?" s'agaça Mezhelan.

Engueran haussa légèrement les sourcils avant de rétorquer froidement : "Si j'en crois ta façon de me répondre, tu as l'air de penser que j'essaie simplement de saboter ta petite amourette, alors que ce que je veux vraiment, c'est préserver cette fille. Et ce n'est pas difficile de comprendre que ça fait déjà un bon moment que tu la fréquentes. Peut-être penses-tu que je ne remarque rien, et que je ne t'observe pas ?"

"Ce que je pense, c'est que vous ne savez rien à mon sujet, puisque vous ne vous en êtes jamais préoccupé." répondit Mezhelan d'un ton cassant.

Engueran ouvrit la bouche avant de la refermer. Il comprenait qu'il puisse ressentir ça, et pourtant il ne s'en fichait pas non plus. Il avait de grandes attentes envers lui, même si elles n'étaient pas toutes nobles. Mezhelan était son seul espoir, son seul moyen d'être libre. Il avait toujours volontairement veillé à ne pas créer de liens avec lui, uniquement pour simplifier les choses à la fin. Mais il se sentait sincèrement fier lorsqu'il pensait à tout ce qu'il était déjà capable d'accomplir à son jeune âge : "Je te l'ai dit, je fermerai les yeux, mais dis-lui la vérité." répéta-t-il en repartant vers sa chambre pour clore la conversation.

Mezhelan le fixa silencieusement pendant qu'il s'éloignait, avant de partir, contrarié, dans sa propre chambre.

Cette nuit-là, Engueran lutta pour trouver le sommeil, il ne pouvait s'empêcher de se sentir inquiet. Qu'adviendrait-il de la fille ? Et si Mezhelan décidait de prendre la fuite sur un coup de tête ? Que se passerait-il pour lui ? La pensée de rester lié à cet endroit jusqu'à la fin de ses jours lui glaçait le sang.


Le surlendemain, tandis qu'il était dans son bureau, Engueran essayait tant bien que mal de se concentrer sur ses cartographies. C'était pourtant l'une des seules choses qu'il prenait plaisir à faire d'habitude, puisque ça ne faisait pas partie de ses assignations, mais de projets plus personnels. Il était d'ailleurs si préoccupé qu'il n'entendit même pas les pas dans son bureau.

"Maître." salua Mezhelan.

Engueran sursauta légèrement en levant les yeux pour voir son disciple accompagné d'une jeune femme. Il ne put s'empêcher de se frotter les yeux d'incrédulité en les regardant tour à tour. Qu'est-ce qui était en train de se passer ? Que faisaient-ils ?

Alina prit une profonde inspiration en déclarant avec tout le courage dont elle disposait : "Je suis au courant depuis le début pour le vœu de célibat, mais j'ai continué à venir quand même ! Mezhelan est avant tout mon ami."

Pendant qu'il voyait les lèvres de la jeune femme se mettre à trembler et des larmes lui monter aux yeux, Engueran était une nouvelle fois surpris. Il soupira longuement et regarda Mezhelan passer une main dans le haut de son dos pour la réconforter : "Alors, tu le lui avais dit, en fin de compte." remarqua-t-il.

Ce dernier répondit honteusement : "Non… Je n'ai jamais eu le courage. Mais il s'avère qu'elle le savait déjà…"

Engueran était légèrement stupéfait lorsqu'il inspectait la jeune femme du regard. Il ne la trouvait pas particulièrement jolie, elle était même plutôt quelconque. En revanche, elle était pour le moins singulière et courageuse, car il avait parfaitement conscience de la réputation qu'ils avaient dans le château et au sein de la cour, et pourtant elle se tenait là, devant eux : "Si tu savais déjà ça, alors tu dois aussi avoir conscience que tu fais n'importe quoi, n'est-ce pas ? Dans le meilleur des cas, c'est une simple séparation qui vous attend. Mais ça arrivera inéluctablement. Ce lien ne t'apportera rien de bon." déclara-t-il en fixant la jeune femme du regard.

"Ce n'est pas vrai ! Je ne me suis jamais sentie aussi bien que depuis que j'ai fait sa rencontre, et tant pis si cela n'est que temporaire, je l'accepte !" déclara Alina sans se dégonfler.

Engueran la regarda en secouant légèrement la tête, puis prit finalement la décision de répondre : "Bien… Je le redis, je fermerai les yeux, alors faites comme vous l'entendez." C'était sûrement elle qui avait permis des changements si soudains chez Mezhelan, et il n'avait pas le courage de les séparer sciemment de leur bonheur éphémère, surtout si elle l'acceptait. Et pourtant, il ne pouvait pas non plus s'empêcher d'avoir mauvaise conscience parce qu'il était le seul à savoir que cela arriverait bien plus tôt que prévu.

"Merci, Maître." dit calmement Mezhelan en prenant la main d'Alina avant de ressortir du bureau avec elle.

"Vous ne devriez pas me remercier…" chuchota Engueran après les avoir regardés quitter la pièce.

Prochainement : Alina

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