5. Solitude - Partie 5
Alina ouvrit légèrement les yeux pour constater que les bougies n'étaient pas encore entièrement consumées. Mezhelan s'était assoupi dans son dos et elle ne put s'empêcher de se blottir contre la chaleur réconfortante de son torse, savourant la douceur de ses bras qui l'enlaçaient tendrement. Une bouffée de chaleur envahissait son être, mais une ombre d'incertitude obscurcissait son esprit.
Avait-elle franchi une limite qu'elle n'aurait pas dû ? Après tout, ce qu'elle venait de faire était vraiment scandaleux pour la noblesse, les règles dictant qu'une femme avait perdu sa valeur si on lui prenait sa virginité. Et pourtant, elle n'aurait pas pu rêver d'une meilleure personne avec qui partager sa première fois, elle avait eu le choix de le faire avec quelqu'un qu'elle aimait, et cela avait une immense valeur à ses yeux. Il s'était montré si doux et si prévenant envers elle, comme à son habitude, alors elle était convaincue de ne jamais le regretter.
Elle se dégagea doucement de son étreinte, savourant encore la sensation apaisante de ses bras autour d'elle, avant de se glisser précautionneusement hors du lit. Elle devait à tout prix rentrer chez elle avant le petit matin, et avant que ses parents ne se rendent compte de son absence. Elle parvint à se rhabiller sans le réveiller, et lorsqu'elle était sur le point de sortir de la pièce, elle remarqua qu'il s'était tourné dans l'autre sens. Elle se pencha alors sur lui pour l'observer quelques instants en souriant amoureusement.
Les premières lueurs de l'aube traversaient la fenêtre lorsqu'elle quitta les quartiers magiques en silence, retrouvant les jardins du château. À peine rentrée chez elle, elle s'allongea sur son propre lit, essayant de saisir quelques instants de sommeil avant que la réalité de la journée ne la rattrape. Mais elle ne parvint qu'à somnoler, son esprit tourbillonnant encore de la nuit passée.
À un moment, sa dame de compagnie entra doucement pour la réveiller : "Il est temps de vous lever, Mademoiselle. Monsieur et Madame reçoivent un ami dans le salon ce matin et comptent sur votre présence."
"Un ami ?" répéta Alina avec surprise.
"Oui, j'ai entendu dire qu'il appartenait à votre famille du côté de votre père, mais je ne saurais vous en dire plus." répondit la femme.
"Oh…" fit Alina en se demandant de qui il s'agissait. Ce dont elle était certaine, c'était qu'il n'habitait pas au château, où elle en aurait déjà entendu parler. Elle sortit donc de son lit sans réaliser que sa dame de compagnie la détaillait du regard avec une certaine surprise : "Qu'y a-t-il, Suzanne ?" questionna-t-elle en voyant qu'elle ne s'activait pas à l'aider aussi rapidement que d'habitude.
"Veuillez m'excuser, Mademoiselle, j'étais ailleurs." répondit cette dernière en commençant à l'aider à s'habiller : "Comment allez-vous ce matin ?" questionna-t-elle avec sollicitude.
Alina leva légèrement les sourcils en répondant spontanément : "Tout va bien, merci."
Cette fois-ci, il fallut une bonne heure avant qu'Alina ne soit complètement apprêtée et décidée à descendre rejoindre ses parents dans le salon.
"Très chère, viens donc saluer notre invité." dit sa mère, la maîtresse de maison, en la voyant apparaître.
Alina regarda l'homme dans le salon qui semblait avoir la petite trentaine avant de faire une gracieuse révérence : "Monsieur."
L'homme lui sourit gentiment en se levant pour s'incliner en avant : "Demoiselle De Milan." salua-t-il avant de constater : "Vous êtes aussi jolie que votre mère."
Cette dernière se mit à glousser en flanquant un coup de coude à son mari pour dire : "Tu l'entends ?"
Son père, le maître de maison, plaisanta aussitôt : "Je vous la laisse, si vous en voulez."
L'homme le prit avec humour et répondit : "Laquelle ? Votre femme ou votre fille ?"
"Je parlais de ma femme." répondit aussitôt l'autre, alors que les deux hommes se mirent à rire ensemble.
La maîtresse de maison secoua la tête en appelant sa fille : "Chérie, viens là que je te présente. Tu te souviens encore de ta cousine Betty, n'est-ce pas ?"
"Euh…" réfléchit sérieusement Alina, avant de conclure de façon embarrassée : "Non…" Mis à part la famille plus ou moins proche qu'elle rencontrait parfois lors de leurs visites au château, les autres lui étaient parfaitement inconnus.
La femme secoua la main avant de poursuivre : "Eh bien, Betty s'était mariée il y a de ça deux ans, et Klaus était son mari."
Alina était un peu dérangée par la formulation que venait d'employer sa mère et répéta : "Était ?"
"Oui, ma visite n'est pas une simple visite de courtoisie, je le crains. Je suis sincèrement navré d'être porteur de mauvaises nouvelles, mais mon épouse est décédée en couches l'an dernier. Je me devais d'informer les derniers membres de sa famille… D'autant plus que je suis de passage dans la capitale pour le travail."
"Je suis vraiment désolée, Klaus." dit spontanément Alina avec sincérité, avant de mettre une main sur sa bouche.
"Alina !" réprimanda aussitôt sa mère devant tant de familiarité à son égard.
Mais Klaus ne s'en formalisa pas et rit avant de répondre poliment : "Ce n'est rien, vous pouvez me parler comme vous l'entendez, Alina."
"Alors, puis-je me permettre une question légèrement déplacée ?" répondit Alina avec hésitation.
"Bien sûr." acquiesça aussitôt Klaus.
Toujours hésitante malgré son accord, Alina questionna doucement : "Et l'enfant ?"
"Il se porte heureusement bien, un petit garçon en bonne santé." répondit Klaus.
"Me voilà soulagée de l'apprendre, même si je regrette évidemment la perte de votre épouse..." dit Alina avant de percevoir une légère tristesse chez Klaus, qu'il dissimulait néanmoins avec brio derrière un sourire de façade.
La maîtresse de maison n'avait pas osé poser la question par peur de commettre un impair, mais se sentit soulagée d'apprendre que le petit avait survécu.
Les heures suivantes s'écoulèrent rapidement, et après le départ de Klaus, Alina écouta innocemment la conversation entre ses parents.
"Quel malheur pour Betty, c'était une brave petite." dit spontanément son père.
"C'est certain… Et son mari, déjà veuf avec un si jeune enfant à charge…" se lamenta sa mère.
"Eh bien, c'est sûr que ce n'est pas un argument pour un mariage, mais il est encore jeune et en bonne santé, il finira bien par retrouver une épouse."
"Hmm hmm." acquiesça sa mère : "Et puis il a un bon métier et une bonne situation, ça devrait jouer en sa faveur." essaya-t-elle de positiver.
Alina fronça les sourcils avant d'intervenir : "En vous écoutant, j'ai l'impression que le pauvre homme est fini. Il a pourtant l'air respectable. Je n'ose imaginer si cela avait été une femme dans la même situation."
"Il est certain que c'est plus simple pour un homme que pour une femme. Mais aucun parent ne souhaiterait voir son enfant élever celui d'une autre. Je m'entends, il est fort heureux que ce petit soit en vie et en bonne santé, mais il est malheureux pour son père que ce soit un garçon s'il espère se remarier un jour, car l'aîné restera l'héritier principal, cela aurait été un peu plus simple s'il s'agissait d'une fille." expliqua son père.
Alina se sentait contrariée par ses paroles, mais elle ressentait surtout de la tristesse pour Klaus et ce petit garçon, qui risquaient certainement de poursuivre leurs vies avec un manque important, celui d'une épouse et d'une maman.
Il était déconcertant de voir à quel point l'humanité attachait de l'importance à la vertu féminine. Il était attendu des femmes qu'elles se plient docilement, comme si leur seule valeur résidait dans leur capacité à être de bonnes épouses. Les femmes dépendaient presque toujours de leurs maris et il leur était très difficile, voire souvent impossible, de trouver un travail honorable.
C'est pour ces raisons que la jeune noble enviait la liberté des hommes. Elle aspirait à une vie dans laquelle elle pourrait façonner son propre destin, loin des contraintes exigées par la société : "On ne peut rien faire d'autre que d'être belle, soumise et d'attendre en espérant un bon mariage…" marmonna-t-elle avec frustration.
Son père fronça légèrement les sourcils avant de répondre : "C'est la réalité des choses, ma fille. Mais ta mère et moi veillerons à ce que tu l'aies, ton bon mariage. Tu es mieux lotie que d'autres, puisque tu as la chance d'avoir des parents qui tiennent compte de ce que tu veux."
"Je sais, père, et je vous en suis reconnaissante." répondit Alina en souriant légèrement à ce dernier. Elle était consciente qu'effectivement, elle avait la chance de pouvoir discuter avec ses parents. Ils ne lui imposeraient certainement pas un mariage dont elle ne voulait pas, chose monnaie courante dans son entourage. C'était effectivement une chance rare : "Je ne vous ai jamais interrogés sur le sujet, mais votre mariage à vous deux… est-ce qu'il était arrangé ?" questionna-t-elle finalement.
Sa mère jeta un coup d'œil sur son mari avant de répondre prudemment : "Mon propre père ne m'a laissé aucun choix à l'époque, on ne s'était même jamais rencontrés avant d'être mariés… mais on a heureusement parfois de bonnes surprises. Ton père a toujours été bon pour moi, et pour toi aussi. Il existe beaucoup d'unions où l'attachement ne survient que plus tard."
"Et cela aura pris beaucoup de temps pour ta mère, elle était sauvage." charria son mari en la regardant de façon taquine.
"Il est vrai que je ne lui ai pas facilité les choses… J'ai été contrariée très longtemps." confirma simplement la maîtresse de maison d'un air légèrement embarrassé.
"Mais vous vous aimez maintenant ? Vous semblez soudés." remarqua Alina.
"Eh bien, ce n'était pas le coup de foudre qu'espèrent les jeunes femmes, mais je ne peux plus imaginer ma vie sans lui, et c'est aussi de l'amour." confirma sa mère : "Je suis certaine que toi aussi, tu auras cela un jour. Tu viens d'ailleurs d'avoir dix-sept ans, et c'est l'âge que j'avais lorsque j'ai épousé ton père."
Alina ne put s'empêcher de penser à Mezhelan, et son cœur lui tordit douloureusement la poitrine : "Est-ce que ça signifie que vous commencez à songer à un mariage me concernant ?" interrogea-t-elle timidement.
La femme jeta un nouveau coup d'œil sur son mari : "Nous y réfléchissons, oui, mais nous ne sommes pas réellement pressés de te marier non plus. Il n'y a rien d'urgent, ma chérie." affirma-t-elle.
Alina se sentit soulagée et sourit légèrement à ces paroles. Malgré tout, elle ne parvenait pas à s'imaginer être unie à quelqu'un d'autre qu'à celui dont son cœur était épris, même si elle savait parfaitement que c'était impossible.
Les semaines suivantes passèrent bon train, et Alina et Mezhelan étaient devenus plus proches que jamais, jusqu'à l'anniversaire de ce dernier.
Ce jour-là, Alina se leva avec enthousiasme, pressée de lui offrir son cadeau. C'était un bracelet en agates vertes, qu'elle avait choisi en rappel au Disciple Vert du livre de prophétie qu'il lui avait fait découvrir. Elle savait qu'il avait grandi avec l'espoir de devenir comme lui, et aux yeux de la jeune femme, il en avait toutes les qualités.
Elle marcha alors à bon rythme dans les somptueux jardins, jusqu'à se trouver devant le petit passage qui la menait aux quartiers magiques. Et pendant qu'elle approchait la grande porte de la bibliothèque, elle se stoppa et se plaqua contre le mur avant d'entrer, surprise par un mouvement très inhabituel à l'intérieur. Elle jeta un coup d'œil aussi furtif que possible à travers les vitres pour constater que Mezhelan était en pleine discussion avec le roi, et que la garde de ce dernier semblait s'agiter à chaque recoin de la pièce.
Décidant de faire aussitôt demi-tour avant d'être découverte, elle repassa précipitamment sous la haie avant de marcher plus calmement dans les jardins, la tête pleine de questions. Même depuis le jour où Mezhelan avait fait sensation en faisant neiger devant les bassins de la cour, le roi ne paraissait pas lui avoir accordé particulièrement plus d'attention, et pourtant il était venu le voir pour son anniversaire ? Non, elle doutait que ce soit pour cette raison, sinon pourquoi les gardes se seraient-ils mis à fouiller les quartiers magiques ? Il n'y avait aucune logique à tout ça.
Et au cours de cette même journée, Alina tenta encore à plusieurs reprises de l'approcher, sans résultat. Bien que les gens de la cour avaient, eux aussi, remarqué cette agitation inhabituelle du côté des quartiers magiques, et que cela donnait d'ailleurs lieu à beaucoup de spéculations de leur part, en réalité personne ne savait précisément ce qui se tramait. Alina finit par rentrer chez elle, inquiète et découragée.
"Chérie, tu es là." interpella immédiatement sa mère, de l'autre côté de la porte d'entrée : "Le roi nous a tous convoqués dans la salle du trône pour faire une annonce, cela doit être important." expliqua-t-elle en rouvrant la porte pour sortir tout en lui faisant signe de la suivre.
Le rythme cardiaque d'Alina s'accéléra à l'écoute des mots de sa mère. Elle lui emboîta spontanément le pas, sans parvenir à se débarrasser du très mauvais pressentiment au plus profond d'elle. Pendant qu'elle suivait ses parents jusque dans la grande salle du trône, qui grouillait littéralement de monde jusqu'à l'étage sur les balcons, elle jeta un coup d'œil vers l'estrade pour y apercevoir le roi, assis sur son trône.
Mezhelan se trouvait également là-bas, debout un peu en retrait, se touchant nerveusement les mains.
La jeune femme voulait à tout prix comprendre ce qui était en train de se passer, mais elle était aussi plus inquiète que jamais.
Et après des minutes ressemblant à des heures, le sénéchal du roi s'avança enfin. Il tapa dans ses mains pour attirer l'attention, avant de dire vers la foule : "Mesdames et messieurs, nobles gens de la cour de Son Altesse le roi Vardan al'Cynan, souverain de l'Empire de Centralie, votre roi est sur le point de vous faire une annonce. Aussi, je vous demanderai le silence le plus complet."
Le roi se leva après quelques instants, puis prit la parole d'une voix forte pour faire une déclaration simple mais concise : "Nobles dames et gentilshommes ici présents, je vous informe que Maître Engueran est démis de ses fonctions de Mage à cette cour. Son disciple, Mezhelan, assurera désormais ses fonctions en lieu et place de son ancien maître." Ensuite, il ouvrit la main vers le jeune homme pour l'inviter à s'avancer et l'encourager à parler.
Alina fronça profondément les sourcils alors qu'elle essayait de respirer à pleins poumons pour ne pas se mettre à pleurer de chagrin sur le champ. Elle sentit son cœur tambouriner douloureusement dans sa poitrine, une angoisse grandissante lui serrant l'estomac. Les mots du roi résonnaient encore dans la salle, et annonçaient un changement qui pesait lourdement sur l'atmosphère. Est-ce que cela signifiait ce qu'elle pensait ? Était-ce là la fin tant redoutée de leur histoire ? Une onde de panique monta en elle, menaçant de submerger ses pensées, tandis que son regard, lui, cherchait désespérément celui de Mezhelan, cherchant un réconfort qui semblait s'éloigner au fur et à mesure que la situation lui échappait.
Son père se pencha vers sa mère pour chuchoter avec surprise : "Quel âge a-t-il au juste ? N'est-ce pas un peu trop tôt ?"
Prochainement : Mezhelan
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