8. Première mission - Partie 2
Après avoir laissé les chevaux sous la surveillance d'Ébène à l'extérieur, Soren et Mezhelan entrèrent dans la taverne à côté de la Porte Ouest de la capitale, pendant que ce dernier regardait autour de lui avec curiosité.
Les tables en bois massif étaient éclairées par les flammes vacillantes des chandelles, projetant des ombres dansantes sur les visages des convives, et créant une atmosphère chaleureuse. L'air était empli des senteurs enivrantes des ragoûts mijotant dans les marmites des cuisines. Elles flottaient jusqu'aux narines des clients, les invitant à succomber à la tentation. Et le brouhaha joyeux des conversations formait une symphonie de sons, accompagnée des bruits réconfortants de couverts et de verres s'entrechoquant, chaque chose venant ajouter une note distinctive à ce concert de vie et d'échanges.
"Venez, asseyons-nous là-bas." proposa Soren en se dirigeant vers une table, non loin des cuisines.
"Soren !" interpella le patron des lieux, alors qu'il voyait le guide s'installer sur un tabouret : "Ça faisait un moment qu'on ne t'avait pas vu dans le coin ! Comment tu vas, gamin ?"
"Bonjour, vieillard ! Je vais bien et toi !?" répliqua Soren avec effronterie.
Le quinquagénaire lui mit d'abord une claque derrière la tête pour le réprimander, avant d'enrouler son bras autour de son cou en défiant : "T'oserais le redire, petit merdeux !"
Soren tapa sur le bras de l'homme en espérant l'inciter à lâcher prise, tout en disant de façon étouffée : "Arrête ça, ne tue pas tes clients, vieux fou !"
"C'est comme ça que tu parles à tes aînés !?" rétorqua l'homme avec autant d'amusement que de contrariété.
"Je vous prie de bien vouloir cesser d'étrangler mon guide, s'il vous plaît." demandait spontanément Mezhelan en fixant calmement la scène.
Le patron de la taverne se tourna vers le jeune homme avec étonnement, avant de lâcher un Soren qui retombait directement le cul sur son tabouret : "Je ne t'avais jamais vu par ici, toi !" s'étonna-t-il.
"Je n'étais jamais venu." indiqua simplement le mage en jetant un coup d'œil sur son camarade.
"C'est ton ami ou ton client, Soren ?" questionna directement l'homme vers ce dernier.
Celui-ci sembla plein d'hésitation, puis choisit finalement de répondre : "Mon client."
Le patron sembla un peu surpris et interrogea : "Tu vas où, cette fois ?"
"À Millepins." informa Soren en regardant Mezhelan en train de prendre place en face de lui.
"C'est où ça ?" demanda l'homme en levant un sourcil.
"C'est une bourgade à deux jours et demi de cheval vers l'ouest, à côté de la frontière nord." expliqua Soren.
"Ah… bah, tu feras gaffe quand même. Tu connais les rumeurs sur la Forêt aux disparus, elle ne porte pas son nom par hasard…" mit en garde l'homme avec sérieux.
"T'en fais pas pour moi, vieillard. Tant qu'on respecte les règles, ça devrait aller." assura solennellement Soren.
"Quelles sont ces règles ?" questionna Mezhelan avec curiosité. Il savait parfaitement que la Forêt aux disparus était la frontière naturelle nord du royaume. C'était une forêt qui s'étendait sur plus d'une centaine de lieues, depuis les pics de l'est jusqu'en Westanie, le royaume voisin. Et personne ne savait ce qui s'y trouvait, ni si elle prenait fin quelque part, car nul n'en revenait jamais. Il y avait de nombreuses rumeurs sur des monstres et autres créatures qui y vivraient, mais les gens avaient depuis longtemps mis leur curiosité de côté au profit de la sagesse de ne plus s'y rendre du tout, sauf pour les personnes qui souhaitaient sciemment mourir.
"On ne reste pas dehors durant la nuit et on ne s'approche pas de la frontière. Les gens qui disparaissent le font toujours de nuit ou parce qu'ils sont allés là où ils n'auraient pas dû. Deux règles, ô combien élémentaires, j'en conviens." expliqua simplement Soren.
"Cette putain de forêt m'a toujours foutu la chair de poule, pourtant d'ici vers le nord, on n'en est pas si loin." signala le patron d'un air pensif.
"Une demi-journée, tout au plus." confirma Soren.
D'un seul coup, un homme légèrement éméché s'approcha en désignant Mezhelan pour dire bruyamment à son compagnon de beuverie : "Tu vois ce p'tit gars, il avait p'tete son âge, pas beaucoup plus ! Je l'ai vu comme je te vois ! D'ailleurs, il lui ressemblait un peu !"
"De quoi tu parles ? Laisse les autres clients tranquilles, Clovis." interrogea immédiatement le patron, légèrement agacé par le comportement de l'homme.
"T'as dû en entendre parler, patron, je parle du sorcier qui a attaqué le marché !" raconta le dénommé Clovis.
"Un sorcier a attaqué le marché ?" répéta Soren avec incrédulité.
"Ben ouais gamin, j'ai vu le sorcier de mes yeux, comme je te vois toi, et il a abattu une tempête de glace sur les étals ! Dieu seul sait ce qu'il avait l'intention de faire, heureusement qu'on l'a interrompu au milieu de son sort ! Il aurait pu tous nous geler jusqu'à l'os !"
Le mage ne put s'empêcher de lever un sourcil en écoutant la conversation, et au moment où il croisa le regard interloqué de Soren, il demanda : "Es-tu sûr de ne pas en rajouter un peu ?"
"Je te dis que je l'ai vu de mes yeux, gamin ! T'as déjà vu un sorcier dans ta vie, toi ? Ça fout les jetons, moi j'te l'dis !" s'exclama Clovis en passant son bras libre autour des épaules de Mezhelan, pendant que son autre main tenait toujours sa pinte de bière.
"Tu confonds pourtant quelques flocons de neige tombant du ciel avec une satanée attaque maléfique." cracha Mezhelan avec ressentiment : "Étais-tu ivre également, ce jour-là ?"
Soren était visiblement perplexe par la façon dont le jeune homme répondait à un type de deux fois son âge, ayant qui plus est un bras autour de son cou.
"Qu'est-ce que tu dis ?" questionna Clovis au visage de ce jeune effronté : "On t'a pas appris le respect, p'tit ? J'espère que t'es pas en train de me traiter d'ivrogne ou de menteur ! Ou les choses risquent de devenir désagréables pour toi."
Le patron partit attraper le bras de son client en insistant : "Laisse le garçon tranquille, Clovis…"
Mezhelan fut toujours aussi calme malgré cet homme qui essayait de le mettre sous pression. Il passa alors la main vers son cou pour attraper sa chaîne et mit ensuite le médaillon devant les yeux de cet ivrogne.
Un peu surpris, Clovis réagit d'un : "Qu'est-ce que c'est ?", puis écarquilla légèrement les yeux en reconnaissant le lys du sceau royal.
Mezhelan repoussa la pinte de l'homme d'un doigt pour l'éloigner de son visage, en la gelant complètement au passage, sans même que son propriétaire ne s'en aperçoive : "Je suis le sorcier du marché, mais peut-être ne l'as-tu pas vu aussi clairement que tu le prétends. Et tu vas retirer ton bras de mon épaule, immédiatement." enjoint-il d'une voix froide. Il n'avait pas rencontré beaucoup de monde dans sa vie, mais cet homme lui était extrêmement désagréable.
Soren essaya d'apaiser la situation : "S'il vous plaît, calmez-vous…" Il croisa le regard aussi curieux qu'incrédule du patron, tandis que l'auberge commençait à être étrangement silencieuse : "C'est le mage du roi ! Donc lâche-le tout de suite !" confirma-t-il rapidement.
Le dénommé Clovis, frappé de stupeur par ce qu'il venait d'entendre, lâcha presque aussitôt le jeune homme en s'éloignant de lui avec une légère crainte. Puis, lorsqu'il remarqua enfin l'énorme glaçon qui remplaçait désormais sa bière, il lâcha immédiatement la pinte avec horreur alors qu'elle s'écrasait au sol dans un bruit sourd.
Mezhelan en profita pour se lever en regardant les gens dans l'auberge : "J'ai effectivement fait tomber un peu de neige sur le marché, mais il n'y avait aucune malveillance ou intention cachée derrière cela, si ce n'est de faire sourire quelqu'un. Je n'ai fait de mal à personne." puis il repassa son médaillon sous ses vêtements en se rasseyant pour interroger : "Pourrions-nous manger, à présent ?"
"Je ne vais pas geler, moi aussi !?" s'exclama soudainement Clovis avec angoisse.
"Cela pourrait malencontreusement se produire si tu continues de répandre des rumeurs stupides sur moi ou sur ce qui s'est passé au marché…" grogna le mage en lui jetant un vague regard.
Pas très rassuré, l'homme s'éloigna sur le champ, trébuchant presque sur un tabouret.
Le patron fixa la pinte glacée sur le sol avec des yeux choqués, puis demanda avec sérieux et hésitation : "De quoi d'autre est capable votre magie ? Vous pourriez réparer un objet cassé, par exemple ?"
Surpris par la question, il répondit immédiatement : "Pourquoi me demandez-vous cela ? Voulez-vous réparer quelque chose ?"
"Oui, si possible. Il s'agit d'une aiguière en cristal, un héritage familial de ma femme. On l'avait exposé fièrement dans l'auberge, mais un client l'a cassée il y a quelques années. Ma femme m'en veut toujours…" expliqua le patron, le regard empli d'espoir.
L'auberge était plongée dans un silence attentif. Mezhelan réfléchit un instant avant d'interroger : "Avez-vous conservé tous les morceaux ?" Il n'avait jamais tenté de réparer quelque chose de cassé, mais il avait quelques idées pour y parvenir.
"Je pense que oui…" réfléchit le patron, l'espoir grandissant en lui.
"Apportez-les-moi, je vais essayer." dit sérieusement Mezhelan. Il y voyait un bon exercice et une opportunité de prouver aux gens que la magie était bien réelle, autant faire une démonstration.
Le patron croisa le regard de Soren, cherchant confirmation : "Vraiment ?"
"Oui, pourquoi pas ? Je ne vous promets pas de réussir, mais je veux bien essayer." assura Mezhelan. Les derniers événements avaient attiré beaucoup d'attention sur lui.
Clovis, quant à lui, se tenait maintenant à bonne distance, inquiet qu'on puisse lui en vouloir.
La nouvelle de la présence d'un sorcier dans l'auberge s'était même répandue à l'extérieur, attirant des curieux.
Quelques instants plus tard, le patron revint avec sa femme, qui portait une boîte en bois. Elle jeta un coup d'œil sur son mari, comme pour avoir confirmation qu'il s'agissait bien de ce jeune homme, puis fit un signe de tête courtois à son attention avant de poser respectueusement la boîte devant lui.
Soren, assis aux premières loges à la table, observait avec une curiosité grandissante.
Mezhelan ouvrit la boîte et découvrit divers morceaux de cristal de roche ternis par le temps. Il récupéra la base encore intacte, puis chercha un fragment correspondant. Après en avoir trouvé un, il le mit en place et pressa les doigts sur la fissure, réfléchissant longuement à la manière de procéder.
Après quelques minutes de concentration intense, le suspense était à son comble lorsqu'une lueur sembla émaner de ses doigts. Il glissa le pouce et l'index le long de la fissure, et les morceaux se ressoudèrent miraculeusement sur leur passage.
En voyant ça, de nombreux cris de surprise et d'excitation retentirent aux alentours.
Le garçon leva les yeux vers le patron en disant : "On dirait bien que cette requête est réalisable."
"Si vous y parvenez, je vous offre le repas et même les prochains si vous repassez par ici !" s'enthousiasma le patron.
"Et moi, vieillard ? C'est moi qui l'ai emmené ici !" se plaignit Soren.
"N'abuse pas, gamin !" gronda le patron en riant.
Encouragé par les réactions enthousiastes, Mezhelan poursuivit sa tâche. Les morceaux de cristal se ressoudaient avec une précision incroyable, la lueur magique dansant sous ses doigts. Des encouragements et des commentaires de plus en plus positifs et bienveillants fusèrent de toutes parts.
C'était un petit rien, et pourtant il se disait qu'en poursuivant ces petits riens, un jour le titre de Mage serait synonyme de respect et d'admiration. Il parviendrait enfin à faire prendre conscience aux gens que la magie n'était pas qu'un mythe, et que les mages n'étaient pas des personnes effrayantes ou malveillantes. Ce but était la seule chose qui lui restait, et il s'y accrochait dur comme fer.
Après une quinzaine de minutes, il répara le bec de l'aiguière, dernier fragment manquant. Puis la leva à hauteur des yeux pour inspecter sa reconstitution.
Les curieux tout autour se mirent à applaudir spontanément.
"Auriez-vous de l'eau ?" questionna Mezhelan, tandis que la femme du patron lui indiqua un pichet d'eau déjà à la table, mais qu'il n'avait même pas remarqué tellement il était concentré sur ce qu'il faisait. Il le saisit spontanément pour verser une partie de son contenu dans l'aiguière et vérifier son étanchéité. Ce fut bien le cas.
L'épouse du patron, émue, s'exclama : "C'est incroyable ! Je ne sais pas comment vous remercier !"
Le jeune homme ne répondit pas immédiatement, il avait une autre idée en tête et saisit l'aiguière à deux mains. Peu à peu, de la vapeur d'eau s'échappa du bec, enveloppant complètement l'objet de condensation.
Sous les yeux émerveillés de la patronne, l'aiguière retrouva progressivement sa transparence éclatante d'antan, lui donnant ainsi une nouvelle jeunesse.
Enfin, Mezhelan la reposa délicatement sur la table et déclara simplement : "Et voilà."
Le patron était impressionné et reconnaissant : "Un immense merci ! Je vous offre le repas comme promis et même plus, si vous repassez par ici ! Prenez tout ce que vous voulez !" s'exclama-t-il.
Avant de pouvoir dire quoi que ce soit, Soren demanda avec des yeux écarquillés de curiosité : "Votre magie peut vraiment faire tout ce que vous voulez ?"
D'un geste lent, le mage inclina légèrement la tête en savourant la naïveté de la question : "Il y a peu de contraintes. Les limites sont celles de l'esprit et de l'imagination, ainsi que la quantité de magie que je peux contenir dans mon corps." énonça-t-il pragmatiquement.
Le guide était admiratif : "C'est vraiment incroyable ! Euh… et… comment ça marche, pour devenir magicien ?"
"C'est long et… compliqué." affirma simplement Mezhelan en pensant à son propre parcours. À cet instant, la magie ne semblait plus être un mystère effrayant à leurs yeux, mais plutôt une merveille à découvrir.
"Tout le monde peut le devenir ?" interrogea de nouveau Soren.
"En théorie." confirma-t-il en réfléchissant. Puis, il se tourna vers le patron pour changer de sujet : "J'ai faim, que proposez-vous ?"
Le patron fit finalement la liste des plats au menu pendant que Mezhelan prit tout ce qui attisait sa curiosité ou lui faisait tout bonnement envie. Même si ça restait bien mieux que de la crainte ou du ressentiment, son repas ne fut finalement pas de toute tranquillité puisque beaucoup de curieux vinrent lui parler.
Prochainement : Soren
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