9. Première mission - Partie 3

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Lorsque Soren et Mezhelan se remirent en route, ils s'engouffrèrent sous le rempart de la ville pour rejoindre les faubourgs, et le bruit des sabots frappant le sol résonnait dessous : "Serait-il possible que l'on se tutoie ? On risque de passer du temps ensemble à l'avenir…" questionna Mezhelan.

Soren ouvrit de grands yeux avant de tourner rapidement la tête vers lui : "Je ne suis pas sûr que ce soit approprié… Vous avez un statut bien supérieur au mien." expliqua-t-il en fronçant les sourcils avec réticence.

"Et je suis aussi bien plus jeune que vous… La familiarité est pourtant fréquente avec nos cadets…" argumenta Mezhelan.

"Le sénéchal du roi m'a repris parce que je ne vous ai pas appelé Maître, alors vous tutoyer…" remarqua Soren, légèrement nerveux.

"Ce serait exclusivement entre nous, je comprends votre position… Mais je préfèrerais, sauf si cela vous dérange que moi je vous parle de manière plus informelle." exprima Mezhelan en le regardant pour jauger sa réaction.

"Personne ne me vouvoie jamais de toute façon, alors non… dans ce sens, ça n'a pas la moindre importance." répondit simplement Soren, avant de regarder l'expression du jeune homme pour céder : "D'accord… Mais uniquement entre nous dans ce cas."

Mezhelan inclina légèrement la tête avec reconnaissance : "Je te remercie, Soren."

De l'autre côté du rempart, les maisons étaient plus petites et plus espacées, souvent entourées de petites cours fleuries et de parterres soignés, créant une transition progressive entre l'agitation citadine et la tranquillité de la campagne.

Mezhelan interrogea d'un air pensif : "Penses-tu que réparer cette aiguière a servi à quelque chose ?"

Soren leva les sourcils avec une légère surprise, avant de commencer : "Ça dépend ce que vous entendez par…"

"Ce que tu…" rectifia Mezhelan en l'interrompant.

Soren inspira avant de reformuler avec un léger sourire : "Ça dépend ce que tu entends par là… Je pense que tu es parvenu à convaincre pas mal de monde que la magie existe bel et bien, moi le premier d'ailleurs… et la plupart de ces gens comprennent désormais qu'ils n'ont aucune raison valable d'avoir peur de toi."

"Alors, cela veut dire que c'était utile." déclara Mezhelan : "Mon unique but est de mettre ma magie au service d'autrui, et de prouver qu'elle est bien réelle."

"Oui, enfin… ce que je dis vaut pour ceux qui ont été impressionnés." avoua le guide : "D'autres restaient très méfiants, j'ai même entendu chuchoter que ce genre de prodige ne devrait pas exister… Mais si tu veux mon avis, tu devrais continuer de faire ce genre de petits miracles par où tu passes, et un jour tout le monde saura. Quant à moi, j'ai vraiment hâte d'être témoin de ça, je me demande à quel genre de merveilles j'assisterai encore. Je ne me suis jamais senti aussi excité par un travail qu'en ce moment ! J'ai de la chance de pouvoir t'accompagner dans ta première mission."

Mezhelan lui sourit machinalement en retour : "J'ai le sentiment que l'on va bien s'entendre… et je suis rassuré que ce soit quelqu'un comme toi qui m'accompagne."

"Arrête, tu vas me faire rougir." plaisanta Soren en lui rendant le sourire. L'impression que lui faisait Mezhelan était assez complexe. Il avait incontestablement un pouvoir bien réel qui forçait le respect, tout comme il était intimement convaincu qu'il avait bon fond. Il était facile de comprendre, rien qu'à sa manière de s'exprimer, qu'il avait grandi la tête dans les livres. Mais ce visage qui ne laissait transparaître que très peu d'émotions, si ce n'est de temps à autre un sourire presque mécanique, le mettait aussi quelque peu mal à l'aise. Parmi les jeunes hommes du même âge qu'il avait côtoyés jusqu'alors, jamais aucun ne s'était comporté de cette façon. Il était différent d'eux en tout point.

En progressant dans les faubourgs, les maisons s'espacèrent encore davantage, souvent entourées de jardins potagers et de vergers. Les rues pavées laissèrent place à des chemins de terre bordés de haies et de murets en pierre sèche. Les artisans travaillaient à ciel ouvert, leurs ateliers débordant d'activités.

Mezhelan, quant à lui, observa Ébène avec une lueur d'intérêt, son regard suivant le rythme de ses mouvements enthousiastes. Son pelage noir et luisant brillait sous le soleil, et ses poils longs et épais dansaient au rythme de la brise, ajoutant une touche de majesté à son imposante démarche. C'était une présence réconfortante, son regard vif et sa langue pendante témoignant de son bonheur de parcourir ces paysages avec eux.

Pendant les heures suivantes, leur chevauchée les emmena à travers une campagne paisible et verdoyante. Les champs de blé ondulaient sous la brise légère, créant des vagues dorées qui semblaient danser sous le soleil. De temps à autre, un bosquet de chênes et de hêtres offrait une ombre bienvenue, et le chant des oiseaux accompagnait leur progression. Les collines douces parsemaient l'horizon, offrant des vues panoramiques sur les vallées en contrebas, où des rivières serpentaient paresseusement entre les prairies.

Soren put remarquer sans mal que Mezhelan avait du mal à tenir en place sur la selle, et décida rapidement de faire une pause en passant par un hameau se trouvant sur le chemin. Et les bruits de fers des montures attirèrent rapidement un attroupement d'enfants curieux qui vinrent à eux en courant.

Soren descendit de son cheval à proximité d'un abreuvoir et ne put empêcher une expression légèrement moqueuse d'envahir son visage lorsqu'il vit Mezhelan descendre à son tour en se massant les fesses de manière peu élégante.

Un jeune garçon alla tout de suite à sa rencontre : "Vous devez payer l'eau de vos chevaux." annonça-t-il très sérieusement.

Soren ouvrit des yeux ronds en répondant à la place de Mezhelan : "Depuis quand ?" Il était déjà passé ici plusieurs fois, et c'était la première fois qu'il entendait parler d'une telle chose.

"Depuis que l'eau du puits rend les gens malades, on doit aller jusqu'au lac d'Oô pour chercher de l'eau." informa solennellement le garçon, comme s'il récitait son texte.

Mezhelan remarqua tout de suite l'air sceptique de Soren, mais jeta un coup d'œil sur le puits au milieu de la petite place en questionnant : "Quel genre de maladie ?"

Le jeune garçon précisa : "De la fièvre, des douleurs au ventre et la diarrhée. Des petits en sont même morts."

Alors que Soren vit Mezhelan prendre immédiatement la direction du puits, il le suivit en disant : "Il est possible qu'ils cherchent juste à nous soutirer de l'argent, j'ai vu ça de nombreuses fois lorsqu'un étranger semble un peu plus riche que la moyenne…"

"Tu crois que je mens ?" reprocha le garçon en se lançant sur ses talons avec contrariété, alors que les autres enfants préférèrent rester avec Ébène et les chevaux.

Mezhelan retira des pierres posées par-dessus une planche couvrant le puits, puis déplaça cette dernière avant de pencher la tête au-dessus du vide : "Et si c'était vrai ? Je peux peut-être aider." dit-il simplement vers Soren avant que ce dernier n'ait eu le temps de répondre au garçon.

"Et tu penses faire quoi ? Tu comptes quand même pas descendre là-dedans ?" interrogea Soren en fronçant les sourcils.

"Si tu crois que je mens, fais boire cette eau-là à tes chevaux, M'sieur !" lâcha le garçon d'un air provocateur.

Mezhelan était toujours penché sur le puits lorsqu'il s'adressa à Soren : "Viens sentir. Je ne sais pas ce que c'est, mais cela sent mauvais."

Soren fronça les sourcils puis se pencha à son tour sur le puits avant d'ouvrir les yeux un peu plus grands : "Je crois que j'ai déjà senti ça…"

"De quoi s'agirait-il ?" demanda aussitôt Mezhelan.

"Ça pue la mort." affirma ouvertement Soren. Son parcours faisait qu'il avait déjà vu et senti des cadavres à de multiples reprises au cours de sa vie. Dont celui de son grand-père, qui était sa dernière famille avant son décès.

Le garçon sembla pâlir, son regard perdu dans l'abîme du puits : "Tu penses qu'il y a un mort au fond ?" chuchota-t-il, la voix empreinte d'une curiosité mêlée d'appréhension.

Soren croisa le regard de Mezhelan en indiquant rapidement : "Je ne suis pas expert en cadavres, gamin, mais y'a plus de chances que ce soit une bête crevée… Tu ne veux pas aller chercher un adulte, plutôt ?"

Mezhelan regarda l'enfant s'éloigner en disant : "Tu as plus d'expérience que moi, alors cela ne te paraît-il pas trop simple… ? Je veux dire, s'il s'agissait uniquement de ça, les habitants auraient dû s'en rendre compte et régler le problème par eux-mêmes, exact ?"

Soren était lui aussi en pleine réflexion lorsqu'il dit : "Je suis d'accord, c'est étrange. J'imagine que faire des allers-retours jusqu'au lac doit leur compliquer la vie au quotidien…" Un puits était une source précieuse, après tout. Préférer l'abandonner plutôt que de chercher à le purifier, lui paraissait plutôt absurde.

Mezhelan fit soudainement apparaître des flammes dans sa main à l'intérieur du puits, mais la lumière ne portait malheureusement pas assez loin. Le puits avait l'air particulièrement profond.

Soren écarquilla les yeux en voyant les flammes, il était une nouvelle fois ébahi par ce à quoi il assistait, mais fut rapidement surpris par une voix dans leur dos.

"Rejoins les autres maintenant." ordonna un homme dans la quarantaine à son fils qui était venu le chercher.

Le garçon fit la moue, ses yeux reflétant une curiosité inassouvie, avant de s'éloigner avec une lenteur réticente en direction des autres enfants.

"Bonjour, je suis désolé, mais le puits est dangereux. Il ne faut pas l'ouvrir et vous ne pouvez pas vous en servir non plus. Le point d'eau le plus proche est au lac d'Oô. C'est loin et c'est pour ça que nous demandons aux voyageurs de payer pour l'eau des bêtes…" expliqua l'homme, d'un air désolé.

"Y a-t-il un cadavre au fond ?" questionna directement Mezhelan.

L'homme fronça les sourcils, son regard trahissant une hésitation palpable avant de répondre : "Nous ne sommes pas sûrs… Mais il y a quelque chose de sinistre au fond, ça, c'est certain." Il jeta un coup d'œil pour vérifier que les enfants étaient assez loin, puis poursuivit : "Et c'est énorme, un monstre… ou peut-être un diable ! Il y a quelques semaines, plusieurs villageois ont entendu des grognements sourds et profonds, émanant des profondeurs du puits. Des grondements qui semblaient résonner dans leurs âmes mêmes, les glaçant jusqu'aux os."

"Un monstre ou un diable, dites-vous ?" répéta Mezhelan, aussi perplexe qu'intrigué.

L'homme hocha la tête, ses paroles portaient le poids d'une vérité qu'il était visiblement trop effrayé à accepter : "Oui, ou quelque chose d'aussi terrible." admit-il : "Et il y a rapidement eu les premiers malades après ça. L'odeur ressemblant à celle d'un corps en putréfaction, un intrépide du village est descendu à l'aide d'une corde pour enquêter, mais il n'est jamais revenu. Son cri… son cri résonne encore dans nos esprits. On pense qu'il s'est fait dévorer et plus personne n'ose y descendre depuis… Ça fait déjà trop longtemps que c'est comme ça, mais ça nous dépasse complètement ! La femme du malheureux a même envoyé une lettre au château… mais nous n'avons pas eu de réponse. J'imagine que la couronne a plus important à gérer que la perte d'un puits dans un petit village comme le nôtre…"

"Vous pourriez en creuser un autre ?" suggéra bêtement Soren.

Les épaules voûtées, l'homme rétorqua : "Sans certitude de ne pas déranger le monstre… et que l'eau ne soit pas tout aussi impure… Certains pensent que c'est le prix que nous devons payer pour les péchés de nos ancêtres, pour les secrets enfouis sous nos pieds depuis des générations." confessa-t-il à voix basse, comme s'il craignait que les murs n'aient des oreilles : "D'autres parlent d'une créature invisible de la terre. Quelle que soit la vérité, nous sommes contraints de vivre avec la mort des petits sur la conscience, et condamnés à redouter le jour où cette chose se lèvera de son sommeil pour monter à la surface…"

Mezhelan fronça les sourcils de plus en plus fortement au fur et à mesure du récit : "Je représente le roi, et je veux vous aider." annonça-t-il solennellement.

L'homme ouvrit des yeux ronds, alors que Soren intervint précipitamment : "S'il vous plaît, non. Si vous vous faites tuer par ce monstre aujourd'hui, j'y passe aussi, c'est sûr."

"Crois-tu réellement aux monstres ?" interrogea Mezhelan, d'un ton très terre à terre.

"J'en ai jamais vu de mes yeux, mais après vous avoir vu, vous, je sais que rien n'est impossible !" argumenta tout de suite Soren.

"Je ne pense pas qu'il y ait de monstre dans ce puits, Soren, et même si c'était le cas, il ne me fait pas peur." assura Mezhelan d'un ton calme.

"Ça ne me plaît pas du tout." insista nerveusement le guide.

Mezhelan l'ignora pour se tourner vers l'homme en disant : "Monsieur, j'aimerais que vous m'aidiez à descendre là-dedans."

"Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée… Vous êtes jeune et…" commença l'homme.

Mezhelan sortit le pendentif sous ses vêtements pour lui montrer en déclarant humblement : "Je suis la personne la plus indiquée ici. Je m'appelle Mezhelan et je suis le Mage de cour de Sa Majesté Vardan al'Cynan."

L'homme eut une expression encore plus choquée alors qu'il fixait le pendentif frappé du sceau du roi : "Très bien…" dit-il après un long moment à intégrer l'information : "Alors, je vais appeler des voisins pour venir vous aider à descendre…" accepta-t-il.

Peu de temps après, une vingtaine de villageois s'organisèrent autour de la place. Ils étaient tous curieux à propos de cette nouvelle tentative dans le puits, mais aussi par la présence de ce jeune homme qui se présentait comme le Mage du roi.

Et pendant que le jeune homme discutait avec eux, Soren se perdit dans ses propres pensées. Il se demandait comment quelqu'un d'aussi jeune pouvait afficher une telle assurance, et si son propre manque de confiance en comparaison ne le rendait pas inapte à l'accompagner.

Mezhelan était en train de se déshabiller très calmement sous les regards déconfits des témoins.

Soren alla rapidement à côté de lui pour parler à voix basse : "Tu ne penses quand même pas aller là-dedans, complètement nu ?"

"Pas complètement… Et je n'ai pas plus envie de plonger dans un puits tout habillé." affirma Mezhelan de façon pragmatique.

Soren le fixa en train de défaire ses chaussures et rétorqua sur un ton de reproche : "Mais tu es prêt à affronter un monstre, nu comme un ver ?"

"Ne te l'ai-je pas déjà dit ? Je ne pense pas qu'il y ait de monstre là-dessous." souligna Mezhelan.

Soren continua de fixer le visage impassible de Mezhelan un long moment. Il n'arrivait pas à comprendre comment il faisait pour être toujours d'un calme aussi exemplaire, même dans des situations aussi effrayantes. Il semblait avoir un contrôle absolument parfait de ses émotions, et ce côté du jeune homme ne semblait pas très humain.

Alors qu'il le voyait se mettre torse nu ; en ne gardant que le médaillon du roi autour du cou ; ce qui l'interpella immédiatement, c'était que le mage était très mince. Il n'était pas particulièrement musclé non plus, et pourtant sa peau suivait la forme de chacun de ses muscles, sans un gramme de graisse. À cette vue, il ne put s'empêcher de penser que ça ne lui ferait pas de mal de prendre quelques kilos. Il ne devrait normalement pas manquer de nourriture au château, alors pourquoi était-il aussi maigre ?

Mezhelan finit de retirer ses chaussures et resta en pantalon avec son poignard à la ceinture, puis monta sur le puits en commençant à attacher la corde autour de lui.

Toutes les personnes présentes furent légèrement déstabilisées en constatant que le jeune homme était d'une sérénité à toute épreuve, même s'il courait droit à la mort.

Mezhelan s'assit finalement sur le puits, les pieds maintenant dans le vide : "J'y vais, je compte sur vous." sollicita-t-il.

Un homme approcha spontanément pour lui tendre une torche : "Prenez ça…" proposa-t-il.

"Faites attention…" insista Soren de son côté, avec une pointe d'anxiété non dissimulable dans la voix.

L'homme qui venait d'attacher le système de corde à une poulie pour pouvoir lever et descendre plus facilement le jeune homme, dit : "Criez au moindre danger, d'accord ?"

"D'accord." acquiesça simplement Mezhelan en s'élançant dans le vide, soutenu par la corde sous ses fesses.

Les hommes commencèrent alors à faire descendre le mage, qui s'enfonça petit à petit dans l'obscurité.

Tandis qu'il disparaissait lentement dans les profondeurs du puits, Soren sentit un frisson lui parcourir l'échine. Une anxiété grandissante s'empara de lui, alimentée par l'obscurité croissante qui engloutissait le mage. Dans le silence tendu de la petite place, seul le grincement de la corde contre la poulie résonnait, comme un sinistre compte à rebours. Soren fixa le vide béant du puits, son esprit tourmenté par les pires scénarios imaginables. Qu'adviendrait-il de lui si le protégé du roi disparaissait, là, maintenant ? Il y avait une chance non négligeable pour qu'il en soit tenu responsable : 'Pourvu qu'il ait raison, pourvu qu'il n'y ait pas le moindre monstre dans ce putain de trou.' pria-t-il intérieurement.

Prochainement : Mezhelan

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