12. Première mission - Partie 6
Mezhelan observa avec curiosité les habitations modestes de Millepins, construites avec des toits de chaumes et disséminées le long de plusieurs axes principaux à travers bois. Elles étaient entourées par une forêt dense et particulièrement haute, donnant l'impression d'être coupées du monde, un îlot de vie au milieu d'une mer de mystères. Le mage trouva que l'ambiance qui y régnait était plutôt étrange. Il aperçut une femme avec des cheveux roux et hirsutes, en train de laver du linge, et qui ordonna aussitôt à sa fille de rentrer à l'intérieur, comme s'ils étaient une menace.
Soren s'approcha d'elle pour interroger : "Bonjour, nous sommes à la recherche du chef de ce village. Vous pourriez nous dire où le trouver ?"
La femme déclara avec méfiance : "Y'a pas de chef ici, chacun vit comme il l'entend."
Le guide soupira, une pointe d'agacement teintant sa voix : "Laissez-moi reformuler alors. Une lettre a été envoyée d'ici au château, concernant un monstre à débarrasser. Où est la personne qui en est à l'origine ?" questionna-t-il à nouveau.
La femme sembla surprise, elle fronça profondément les sourcils puis pointa finalement une direction du doigt : "C'est Maixent Fulbert qui l'a envoyée. Il habite un peu plus loin sur la route en direction du nord-ouest. Vous reconnaîtrez sa maison à la croix du cycle perpétuel sur la porte."
"Merci." répondit Soren.
"Que savez-vous à propos de ce monstre ?" intervint Mezhelan.
"Je sais qu'il se faisait passer pour un humain, mais que c'était une ruse. Il a tué plusieurs personnes et les gens ont peur. Tout ce qu'on souhaite, c'est d'enfin pouvoir faire le deuil de nos morts." résuma-t-elle.
"D'accord… Merci." dit le jeune homme en serrant les talons autour de sa monture.
Soren suivit, en confiant un peu plus loin : "Je veux bien qu'ils ne soient pas très habitués à la visite, mais tout de même, c'n'est pas très accueillant… J'aime pas l'ambiance."
"Moi non plus…" confirma Mezhelan : "Il y a vraiment un climat de peur, je me demande ce qui se passe exactement."
Après plusieurs longues minutes, ils découvrirent des symboles ésotériques gravés ou peints sur des maisons et des offrandes laissées au pied des arbres. Chaque indice prouvait une foi locale ancestrale dans une force ancienne qui habiterait la Forêt aux disparus.
Soren indiqua finalement une maison du doigt : "Là, la croix du cycle perpétuel."
Des murs en pierres et un toit en tuiles, c'était de loin la plus belle maison qu'il avait vue à Millepins jusqu'à présent, ce Maixent Fulbert devait bien s'en sortir. Quant à la croix, elle formait une boucle à gauche et une à droite, avec une flèche en haut et une autre en bas : "Encore quelque chose de nouveau, c'est un signe religieux ?" interrogea Mezhelan.
"Plutôt une croyance très ancienne… En réalité, c'est extrêmement surprenant de croiser ça lors de ta première sortie, car c'est très rare de rencontrer des gens qui connaissent encore de nos jours." expliqua le guide.
"Y a-t-il une signification ?" questionna Mezhelan en descendant de son cheval.
"C'est un cycle de renaissance. Lors de notre dernier souffle, on serait jugé pour toutes les actions de notre vie. Les âmes moyennes se réincarnent…" expliqua Soren en dessinant le signe de l'infini dans les airs : "Celles qui sont particulièrement pures ont le choix de rejoindre les cieux…" continua-t-il en levant le doigt vers le ciel : "…alors que celles qui sont vraiment mauvaises sont condamnées aux enfers." conclut-il en pointant finalement le doigt vers le sol.
"Je vois… Et toi, comment connais-tu ça ? Y crois-tu ?" demanda le magicien en attachant son cheval à la clôture devant lui.
"Je connais parce que mon grand-père y croyait, lui. Moi, je ne sais pas trop…" marmonna Soren en attachant également sa propre monture. Puis, il se tourna vers Ébène pour lui ordonner de garder les chevaux.
Restant silencieux, Mezhelan se dirigea vers la porte, frappant quelques coups avec le heurtoir. Il attendit. Trop longtemps. Un silence pesant s'étira derrière la porte, comme si l'occupant hésitait à répondre.
Lorsqu'enfin celle-ci s'ouvrit, un homme dans la cinquantaine apparut, vêtu d'une simple chemise de nuit froissée. Ses cheveux, en bataille, semblaient hésiter entre le désordre du sommeil et celui d'un homme qui ne prenait plus la peine de se coiffer. Visiblement, bien qu'il soit presque midi, il venait tout juste de sortir de son lit. L'air absent, il les fixa un instant sans dire un mot, avant de froncer les sourcils, comme si leur présence lui était désagréable : "Qu'est-ce que vous voulez ?" interrogea-t-il sans formalité et d'une voix enrouée.
Mezhelan échangea un regard incrédule avec son camarade, avant de préciser : "Nous avons été envoyés par le roi."
La transformation fut immédiate. Le regard morne de Maixent s'illumina d'un éclat fébrile, et son visage s'étira en un large sourire obséquieux : "Vraiment ? Le roi m'a entendu ? Quelle superbe nouvelle… Entrez, entrez !" invita-t-il en se reculant précipitamment pour les faire entrer.
Le jeune homme entra spontanément en regardant à l'intérieur. C'était plutôt confortable pour une maison aussi isolée. Et à lire l'expression de Soren, il était en train de penser la même chose.
"Je suis extrêmement confus de vous recevoir dans cette tenue, je vous saurai gré de patienter, le temps de mettre quelque chose d'autre…" s'excusa l'homme en disparaissant dans une autre pièce.
Soren partit s'installer à table sans y être invité, puis regarda le garçon pour dire à voix basse : "Quoi ? Vu comme il nous a ouvert, on peut bien s'asseoir sans lui demander son avis."
Les coins de la bouche de Mezhelan se recourbèrent avec amusement, alors qu'il prit le siège d'à côté sans se faire prier.
Maixent revint finalement habillé et prit le temps de préparer du thé. Puis s'installa à table avec eux en racontant : "Honnêtement, je ne pensais pas que notre détresse serait entendue par Sa Majesté." Il regarda Soren en poursuivant : "Si vous êtes là, vous allez nous débarrasser du monstre, n'est-ce pas ?"
Ce dernier fronça les sourcils, se sentant contraint de clarifier la situation : "La personne qui a été missionnée par le roi, c'est Maître Mezhelan." précisa-t-il en indiquant le jeune homme d'un signe de main : "Je ne suis qu'un pauvre guide."
Maixent ouvrit la bouche, puis la referma, comme s'il venait de s'étrangler avec sa propre salive : "Oh." fit-il avec un étonnement difficile à dissimuler.
Mezhelan n'apprécia pas cette réaction, mais tenta de ne pas s'en formaliser : "Commencez par me raconter tout ce qu'il y a à savoir sur votre monstre, et où je peux le trouver."
"Tout a commencé l'année dernière, lorsqu'il a ensorcelé ma fille unique, Philomène… Que cette enfant avait bon cœur, je vous l'assure, elle était si douce… Mais le monstre se faisait passer pour un homme et a dit vouloir l'épouser. Et ma Philomène m'a suppliée pour que je donne ma bénédiction… Puisqu'elle insistait, j'ai fini par le faire par égard pour elle. Comme j'ai été stupide, il l'a tué de sang-froid pendant la nuit de noces…" commença à raconter Maixent en fondant misérablement en larmes. Les souvenirs douloureux résonnaient dans ses paroles remplies de chagrin et de culpabilité, évoquant le poids insoutenable du deuil et de la perte.
Le magicien regarda l'homme avant de finalement dire : "Je suis navré."
"Désolé… pardon." s'excusa l'homme en se frottant les yeux : "C'est que c'est encore très difficile pour moi…"
"Je comprends…" assura Mezhelan : "Sur votre lettre, vous faisiez mention de magie noire, pouvez-vous m'en dire plus à ce sujet ?"
"Oui… Il sème la mort partout autour de lui. Les plantes fanent, les arbres meurent, et la nourriture se met à pourrir…" expliqua Maixent : "Lorsqu'il m'a déposé le corps de ma fille, c'était comme si elle avait… flétri. C'était vraiment affreux. Je revois cette scène macabre à chaque fois que je ferme les yeux… Ça ne me quitte pas, je n'en dors plus. Je suis dévasté bien sûr, mais aussi terriblement en colère. Deux de mes voisins étaient complètement sous le choc, tout comme moi… ils connaissaient Philomène depuis qu'elle était enfant… Alors, on a vite décidé d'aller la venger. Mais il les a tués, eux aussi, d'un simple regard… Les pauvres bougres se sont effondrés sur le sol sans prévenir. C'était tellement rapide… et absurde… et j'ai eu si peur pour ma vie que j'ai pris la fuite…" raconta-t-il honteusement.
Mezhelan ne sut pas véritablement que penser de tout ça. Mais ce qu'il entendait ne sentait pas bon. Même dans le cas où tout aurait été très exagéré, ce monstre avait quand même tué au minimum trois personnes : "Très bien, et où est-il à présent ?" interrogea-t-il.
"C'est le pire dans l'histoire… : il continue de vivre à deux pas de chez nous ! Il a élu domicile dans une petite ferme à une demi-lieue, vers l'est." s'offusqua l'homme.
Mezhelan finit son thé, puis se leva pour déclarer : "Bien, je vais m'en occuper."
"Vraiment ?" fit Maixent en se levant à son tour : "Soyez très prudent alors, je m'en voudrais terriblement s'il vous arrivait quelque chose à vous aussi…"
"Je suis capable de me défendre. Je ne l'ai peut-être pas mentionné, mais je suis le Mage de Sa Majesté." clarifia-t-il en se dirigeant vers la sortie.
Maixent suivit le garçon en digérant l'information, puis dit une fois à l'extérieur : "Vous allez le tuer, alors ?"
"Je ferai le nécessaire." affirma simplement Mezhelan.
L'homme se figea un instant, avant de hocher vigoureusement la tête : "C'est bien. Très bien. Il faut mettre fin à ça. Le plus tôt possible."
Mezhelan ressentit un malaise, mais ne parvint pas à en identifier la cause, il se tourna vers Soren pour indiquer : "J'aimerais que tu restes ici pour t'occuper des chevaux. Je préfère ne pas avoir à m'inquiéter pour toi au cas où ça tourne mal."
"Vous êtes sûr ?" questionna le guide en regardant le jeune homme lui hocher la tête en réponse. Il ajouta rapidement : "Dans ce cas, prenez au moins Ébène avec vous."
"Si cela te rassure." accepta le mage en voyant Ébène obéir aux ordres de son maître pour venir à son pied. Cette bête était vraiment futée et obéissante. Il lui gratta spontanément le cou : "Bien, j'y vais."
Soren acquiesça d'un léger mouvement de tête.
"Messire, veillez à ce qu'il ne s'approche pas du chien, il a aussi tué de nombreuses bêtes…" mit en garde Maixent.
Mezhelan hocha distinctement la tête en s'éloignant pour prendre la route en direction de l'est. Sur le chemin, il parla à Ébène : "Crois-tu vraiment qu'on va tomber sur un monstre, là-bas ?"
La grosse bête leva la tête pour le regarder en remuant la queue.
"Je ne sais pas quoi penser, moi non plus…" commenta Mezhelan : "Mais c'est un tueur, alors je serai peut-être obligé de l'abattre."
Ébène aboya en réponse.
Le jeune homme se sentit apaisé et lui caressa affectueusement le dos : "Tu es vraiment un bon chien."
Après un certain temps à gravir un sentier au milieu des bois, il se demanda s'il était sur la bonne route ou s'il était perdu. Mais lorsqu'il aperçut un sapin centenaire mort, et même s'il était toujours sceptique, il vit ça comme un indice en tenant compte du discours de Maixent. À hauteur de l'arbre, il repéra ensuite une clôture un peu plus loin, puis une petite ferme. La première chose qui attira son attention était les trois poules qui picoraient tranquillement dans un enclos. L'endroit était plutôt sinistre malgré tout, il y avait peu de lumière qui passait à travers l'épais branchage des sapins, et beaucoup de plantes aux alentours étaient sèches ou mortes.
Ébène avança en contournant la clôture pour se stopper et aboyer sur quelque chose, ou quelqu'un.
Une tension palpable emplissait chaque fibre de son être tandis que Mezhelan avançait, se demandant ce qui l'attendait au bout de ce chemin. Et lorsqu'il arriva à la hauteur du terre-neuve, il aperçut un trentenaire qui était tourné vers eux. Il avait de longs cheveux noirs noués à la va-vite et une épaisse barbe. Il tenait une bêche à la main et était en train d'entretenir un petit parterre de légumes. Le jeune mage n'avait pas imaginé ce genre de scène en venant là. Soit ce n'était pas lui qu'il cherchait, soit ce monstre était très civilisé.
"Qu'est-ce que tu fais ici ?" interrogea froidement l'homme.
Au ton qu'il venait d'employer, Mezhelan sentit bien qu'il n'était pas le bienvenu. Le regard qui le scrutait donnait l'impression de porter des secrets aussi sombres que les profondeurs de la forêt elle-même. Le jeune homme ne fut pas plus rassuré en empêchant un Ébène qui montrait les crocs, de l'approcher : "On m'a dit qu'il y avait un monstre dans le coin." lâcha-t-il spontanément.
Visiblement fatigué et exaspéré, l'homme soupira, puis se tourna pour continuer de bêcher la terre : "Tu fais bien de retenir ton chien. Et il n'y a que moi ici." grogna-t-il.
Mezhelan fut perturbé en voyant qu'il lui tournait le dos sans s'inquiéter de ses intentions. Au premier abord, il ne lui paraissait étonnamment pas agressif. Mais ses mots semblaient tout de même résonner dans l'air, chargés d'une étrangeté qui piquait sa curiosité tout en éveillant sa méfiance.
"Je n'pensais pas devenir un jour un putain de phénomène de foire… si même les gosses viennent pour voir le monstre, désormais…" marmonna l'homme avec agacement : "Allez, tu m'as vu, alors maintenant dégage." ordonna-t-il plus fort.
Chaque mot mêlait sincérité et dissimulation, laissant planer le doute quant à ses véritables intentions. Mezhelan s'approcha de lui en maintenant Ébène à son pied, puis sortit son médaillon en révélant : "Ceci n'est pas une option, j'ai été envoyé par le roi."
Ça suscita immédiatement l'attention de l'homme, qui lui fit de nouveau face pour apercevoir avec surprise le pendentif frappé du sceau du roi accroché à son cou : "Le roi envoie un gamin pour moi ? Ahah ! J'sais pas si j'dois me sentir flatté ou insulté." ironisa-t-il.
Le magicien fronça fortement les sourcils de contrariété : "Je t'interdis de manquer de respect au roi, et je te prierai de surveiller tes manières avec moi également."
L'homme fut interloqué par ce revers : "Eh ben, je n'sais pas qui t'es, mais t'as du caractère. Qu'est-ce que t'as l'intention de faire, dis-moi ?"
Mezhelan lâcha son collier en informant : "Je suis son Mage de cour, et mes décisions à venir ne dépendront que de toi, alors je te recommande de considérer sérieusement les implications de cette rencontre. Es-tu au courant que les gens du village ont envoyé une lettre au roi pour lui demander de t'éliminer ? C'est la raison de ma présence, et c'est précisément ce qu'ils attendent de moi."
"Un mage… ?" répéta l'homme avec intérêt.
Le jeune homme s'étonna qu'il ne s'arrête que sur ça, et il lut surtout une lueur d'espoir surprenante dans son regard. Il en fut troublé : "Oui. Je m'appelle Mezhelan. Et toi ? As-tu un autre nom que le monstre, peut-être ?" interrogea-t-il avec un sarcasme évident.
"Celui que ma mère m'a donné. C'est Zeleph." révéla ce dernier : "Et j'aimerais que vous écoutiez ma version de l'histoire avant de décider de ce que vous voudrez faire, s'il vous plaît." sollicita-t-il d'une voix teintée de regrets et de résignation, en plantant sa bêche dans le sol pour arrêter sa tâche, révélant ainsi une facette encore plus intrigante.
Constatant qu'il s'était mis à le vouvoyer, Mezhelan se sentit également suffisamment troublé pour répondre : "J'ai tout mon temps, donc je t'écoute."
Zeleph prit la direction de sa maison en l'invitant à suivre d'un geste courtois du bras. Mais lorsqu'il vit Ébène faire un pas vers lui en aboyant, il recula en mettant en garde : "Ne laissez pas votre chien m'approcher, et gardez vos distances aussi !" Il ajusta ses gants, puis soupira en poursuivant : "Vous voulez bien entrer avec moi ? On sera mieux assis pour discuter."
Mezhelan hocha légèrement la tête pour accepter. Il avait l'impression que cette histoire était bien plus complexe qu'il n'y paraissait. En pénétrant dans l'antre du mystère, ignorant ce qui l'attendait dans l'ombre, il demeura extrêmement prudent. Il le demeurerait d'ailleurs jusqu'à être absolument certain de ses intentions. Était-il une menace ou non ?
Prochainement : Zeleph
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