16. Première mission - Partie 10
Quand Astrid ouvrit les yeux, elle se sentit perdue. Sa vie simple était complètement chamboulée, et il lui faudrait un long temps d'adaptation pour accepter cette nouvelle réalité. La seule chose qui n'avait pas changé, c'était Elaine, qui dormait contre elle. Mezhelan et Soren s'étaient montrés plutôt bienveillants envers elles, en dépit des circonstances, mais elle ignorait encore dans quelle mesure elle pouvait leur faire confiance. Et trop se reposer sur eux était impensable à long terme de toute façon. Elle se leva en essayant de ne pas réveiller sa fille, puis sortit dans le couloir pour voir une domestique éternuer à cause de la poussière qu'elle remuait en nettoyant une étagère.
La femme remarqua Astrid et salua : "Bonjour Madame, Monsieur Soren et Maître Mezhelan sont en train de prendre le petit déjeuner dans la cour, vous devriez les rejoindre."
Astrid ne put s'empêcher de se dire que sa place serait davantage auprès de cette domestique, à dépoussiérer les meubles, plutôt qu'avec des gens si différents d'elle, mais elle hocha quand même la tête avec hésitation. Lorsqu'elle arriva dans le jardin ensoleillé, elle repéra Soren et Mezhelan installés à une table, et entendit la conversation en s'approchant. Si Soren était semblable à la veille, Mezhelan en revanche était habillé de manière beaucoup plus informelle, avec une simple chemise blanche.
Le guide, installé de façon décontractée, était en train de parler : "J'ai du mal à croire qu'on puisse vivre ici tout seul, c'est beaucoup trop grand…"
"Oui… Je n'ai jamais vu les cuisines être utilisées, et c'est pareil pour l'ensemble des étages." raconta le mage.
"C'est un peu sinistre, à part le jardin." remarqua Soren.
"Le jardin aussi était sinistre autrefois." affirma Mezhelan.
Soren aperçut finalement Astrid et la salua d'un sourire : "Tu es levée. Salut !"
"Bonjour…" répondit-elle timidement.
Mezhelan resta silencieux, mais fit un signe de main pour l'inviter à s'asseoir à leur table.
Elle prit place en regardant les plats disposés devant elle.
"Sers-toi." proposa le magicien en indiquant la nourriture.
Le guide avait pris ses aises puisqu'il servit une assiette en disant : "Tiens, goûte-moi cette tourte, c'est beaucoup trop bon !" avant de la poser devant elle sans lui laisser en placer une.
"Merci." dit Astrid, légèrement déroutée, en goûtant ce qu'on lui donnait sans réfléchir.
"Tu as réussi à dormir ?" interrogea Soren.
Ce dernier avait raison, la tourte était très bonne. Elle avala avant de pouvoir articuler : "Oui, et j'ai bien dormi, je l'avoue… Je n'ai plus jamais envie de voir un cheval de ma vie." essaya-t-elle de plaisanter en prenant une nouvelle bouchée.
"Je te comprends, j'ai encore mal, moi aussi." se plaignit le jeune homme en s'étirant en arrière avec une grimace douloureuse.
"Vous êtes des fragiles. On s'y habitue, comme tout !" affirma Soren.
"Je ne suis pas sûr que tu aies envie de t'habituer à un mage en colère contre toi." remarqua Mezhelan avec un visage impassible.
"Je plaisantais !" se défendit l'homme en montrant les mains en signe de reddition.
Le magicien secoua légèrement la tête, puis s'adressa à Astrid : "Dès que tu auras fini de manger, on s'y mettra."
"Très bien." acquiesça Astrid, sans savoir ce qui l'attendait vraiment.
Elle et Mezhelan passèrent la matinée plantés en tailleur dans la pelouse du jardin, l'un à côté de l'autre, tournés vers l'étang. Car ce n'était pas un exercice physique, mais plutôt de concentration, comme une sorte de méditation.
Et le jeune homme avait beau être patient avec elle, elle avait l'impression qu'il lui répétait sans cesse les mêmes choses. Même s'il avait admis que c'était la première fois qu'il se pliait à cet exercice dans ce sens, il était parvenu à couper sa magie après seulement une heure. Les explications du garçon résonnaient dans l'esprit de la femme alors qu'elle tentait désespérément de saisir les concepts abstraits de la manipulation de la magie, révélant les intrications complexes entre l'énergie environnante et la volonté de l'utilisateur. Ça devait se voir au premier coup d'œil qu'elle était dépassée, mais pour l'instant, il était toujours déterminé à l'aider à fermer les portes à ces énergies.
Le jeune mage plaça le bout des doigts sur sa poitrine en inspirant : "Là, respire et sens-le, c'est la première chose à faire. Si tu ne sais pas l'identifier, tu ne pourras jamais y arriver. La magie est dans tous les éléments qui nous entourent. J'ai appris à la canaliser vers moi, mais la tienne provient essentiellement de l'air que tu respires et de la lumière contre ta peau."
Astrid se sentait frustrée de ne parvenir à rien, et finit d'ailleurs par en faire part : "Je n'y arrive pas… je ne ressens rien du tout ! Pourtant, vous, en à peine une heure…"
"Ne confonds pas tout. Si je suis parvenu à m'isoler de la magie si rapidement, c'est uniquement parce que je savais déjà comment l'assimiler. Mais je sais à quel point c'est complexe, comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Cet exercice m'a pris environ un an et demi… Tu ne dois pas croire que c'est anormal de ne pas y arriver après seulement trois heures. Si je t'ai amenée ici avec moi, c'est justement parce que je savais que ce serait long… Je ne pouvais pas rester aussi longtemps à Millepins." expliqua Mezhelan en continuant de regarder devant lui.
"Mais je ne peux pas occuper tout votre temps pendant un an et demi !" s'exclama Astrid d'un ton coupable… : "Est-ce que ce ne serait pas plus rapide de m'apprendre à le contrôler ?"
"Cela m'a pris un an et demi, parce que j'étais livré à moi-même et que j'ai dû chercher par mes propres moyens. Ce ne sera pas ton cas. De plus, même si cet exercice te prenait des mois, t'apprendre à contrôler la magie prendrait des années, et je n'ai effectivement pas tout ce temps à te consacrer." expliqua Mezhelan de façon pragmatique.
La femme soupira de découragement : "Je comprends… ce n'est pas comme si vous pouviez me prendre comme disciple, ou quelque chose du genre…"
Le magicien tourna la tête pour la regarder : "Effectivement. Ce serait ridicule puisque tu as presque l'âge d'être ma mère. En plus, les mages à cette cour n'ont toujours été que des hommes. Si ce sont de jeunes enfants qui sont choisis pour le devenir, c'est parce qu'ils sont plus facilement malléables. Ils sont conditionnés pour ce rôle et n'ont ni attache, ni famille. Tu ne remplis aucun de ces critères." énonça-t-il.
Même si les propos étaient directs, voire un peu vexants, Astrid savait qu'il n'y avait aucune méchanceté dans ses paroles, et qu'il énumérait simplement des faits. Elle fixa la surface de l'eau, perdue dans ses pensées. Ce jeune homme n'était pas facile à cerner ou à atteindre, et son regard impénétrable ne se détachait plus d'elle actuellement. Il voulait certainement qu'elle accepte les choses pour s'y remettre au plus vite, mais c'était la première fois que quelqu'un attendait quelque chose d'elle. Elle ne pouvait s'empêcher de craindre n'être qu'une énorme déception et perte de temps. Et si elle n'y parvenait jamais ? Que se passerait-il ?
Mezhelan soupira : "Je ne voulais pas être cassant. Ce n'est pas que je t'en pense incapable, c'est qu'on n'en a pas le temps. Ne doute pas de toi. D'ailleurs, certaines règles ne s'appliquent qu'ici. Je sais qu'à la cour de Westanie, c'est une femme qui occupe un poste comme le mien. Une femme magicienne." raconta-t-il en changeant légèrement de posture, pour une plus confortable.
"Vraiment ?" s'étonna Astrid. C'était curieux pour elle d'imaginer une femme à un poste aussi important : "Vous l'avez déjà rencontrée ?" questionna-t-elle en posant les mains au sol.
"Non, mais j'aimerais bien. Je me demande quel genre de personne elle est, ou les choses qu'elle sait et qui échapperaient encore à ma compréhension. On pourrait certainement apprendre l'un de l'autre." confia Mezhelan, qui semblait un peu ailleurs à son tour.
Astrid fronça les sourcils un peu plus fortement en constatant qu'il s'ouvrait un peu à elle : "Vous êtes quelqu'un de très surprenant. Depuis le début, je n'ai pas l'impression que le fait que je sois une femme, ou que je sois de basse extraction ait la moindre espèce d'importance à vos yeux." remarqua-t-elle.
Le mage déclara aussitôt : "Mon engagement est le même envers tous les sujets du roi. Ton sexe ou ta naissance n'ont effectivement pas la moindre importance pour moi : nous sommes de la même espèce."
Astrid ne put s'empêcher de sourire à ces paroles : "Il en faudrait plus des comme vous." marmonna-t-elle.
Mezhelan choisit d'en plaisanter : "C'est regrettable que l'on m'ait interdit de me reproduire, dans ce cas."
"Quoi ?" s'étonna-t-elle une nouvelle fois.
Le jeune homme baissa un peu la voix pour confier : "C'est l'un des serments que j'ai prononcés : pas de femme, pas de descendance. C'est sans doute pour éviter que l'on ne se laisse distraire."
Astrid regarda son visage impassible en se demandant comment il pouvait ne pas se sentir en colère qu'on décide de sa vie personnelle à sa place. Elle se pencha légèrement vers lui pour interroger : "Et si… vous le faisiez quand même ? Que se passerait-il ? Vous, qu'est-ce que vous voulez ?"
"Briser un serment n'est pas une option, cela me déshonorerait. Et les conséquences seraient certainement très lourdes, mais plus pour la fille que pour moi, j'imagine, parce qu'ils n'ont pas le loisir de se passer du mage… Ce que je veux n'a pas d'importance." conclut Mezhelan.
"Pourtant vous avez choisi de m'aider, moi, quitte à vous opposer au roi." souligna Astrid. Elle s'était sincèrement sentie admirative lorsqu'il l'avait fait.
"C'était important qu'il sache que je ne suis pas qu'un pantin soumis et sans personnalité, mais de son point de vue, ce n'était certainement qu'un caprice." exprima-t-il.
"Ce caprice m'est grandement profitable. Je vous promets de tout faire pour ne pas vous embarrasser." assura Astrid, résolue à donner son maximum. Ces quelques échanges avec le garçon semblèrent la rapprocher un tout petit peu de lui, elle avait l'impression d'un peu mieux le comprendre. Ça lui donna un nouvel aplomb.
"Alors, remettons-nous-y." affirma-t-il en corrigeant sa posture pour inspirer profondément et poser la main sur son torse : "Remplis tes poumons d'air et demeure le plus immobile possible. Tu devrais garder tes mains par terre. Ressens-la sous tes doigts, puisqu'il est possible que tu possèdes une affinité particulière avec elle. La magie est comparable à la respiration ; omniprésente et essentielle ; elle traverse ton corps en ce moment même. Écoute et ressens l'eau de l'étang, et celle qui se trouve dans l'herbe en dessous de toi. L'énergie magique est comme un fleuve invisible qui traverse le monde, ses courants peuvent être capturés et dirigés par ceux capables de les percevoir. Tu dois d'abord apprendre à la ressentir, et à prendre conscience de son existence…"
Durant les trois jours suivants, Mezhelan et Astrid passèrent tout leur temps ensemble, et ne s'arrêtèrent que lors des repas ou pour dormir.
Les serviteurs commençaient à prendre doucement leurs marques et avaient entrepris un grand ménage des quartiers, de fond en comble.
Tout le monde était bien occupé, à part Soren qui passait son temps entre flâner à l'écurie, flâner avec Elaine, ou en essayant de séduire, semblait-il, l'une des domestiques qui avait attiré son attention.
L'ambiance était plutôt légère et détendue, mais cette routine prit fin lorsque le roi rendit visite à son mage.
Ce dernier et Astrid étaient toujours assis en face de l'étang lorsqu'une voix les sortit de leur concentration.
"Mezhelan." appela le roi, portant avec lui l'incontestable autorité de la couronne.
Ce dernier se retourna pour reconnaître son souverain, accompagné de deux gardes royaux. Il se leva pour s'incliner : "Votre Majesté."
Astrid en fit immédiatement de même, bien qu'il lui fasse peur. Il était assez clair qu'elle ne lui devait pas sa bonne fortune, mais uniquement à Mezhelan qui l'avait prise sous son aile.
Le roi l'inspecta d'ailleurs du regard en questionnant le jeune homme : "Tu avances ?"
"Oui." confirma-t-il calmement.
"Ça n'en donne pas l'impression, ça fait déjà trois jours… Je t'en donne trois de plus, après, tu repartiras en mission. Les requêtes du peuple ne se sont pas arrêtées par magie, elles. Et il va de soi qu'en l'absence du mage, personne ne sera hébergé gratuitement dans ses quartiers, sans sa surveillance. Tu n'aides qu'une seule personne en ce moment, Mezhelan, quand tu pourrais en aider dix autres. J'espère que tu comprends ce que j'essaie de te dire : ce n'est pas une requête, mais un ordre. Tu es beaucoup trop doué pour perdre ton temps de cette façon." commenta le roi.
"Bien, mon roi." répondit le magicien en s'inclinant à nouveau.
Astrid fut sous le choc, mais tenta de le dissimuler. Elle avait beau avoir fait quelques progrès, elle se savait incapable d'y parvenir dans les trois jours !
Le roi fixa son mage un instant, puis repartit finalement.
Astrid regarda les dos du roi et de sa garde, puis ouvrit la bouche d'anxiété en tournant les yeux vers Mezhelan. Mais elle fut surprise par ce qu'elle voyait, parce que pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, son regard laissait transparaître une chose évidente : de l'agacement.
Mezhelan devait se sentir observé, car il tourna rapidement la tête vers Astrid pour afficher à nouveau son inexpressivité habituelle : "Ça va aller, ne t'angoisse pas." rassura-t-il.
Elle jeta un coup d'œil pour s'assurer que le roi était assez loin, puis exprima rapidement son désarroi : "Je n'y arriverai pas ! Et qu'est-ce qui va m'arriver, passé ce délai ?" Voir une expression sur le visage du jeune homme ne l'avait pas du tout rassurée, en réalité.
"Nous allons devoir faire autrement, même si j'aurais préféré éviter…" dit-il.
"Comment ça ? Il y a une autre méthode ?" interrogea Astrid.
"J'ai eu le temps d'y réfléchir… Je peux essayer de dissocier ton corps de ta magie, à l'aide d'un sort de scellement. Ce sera sans doute plus rapide, mais je crains de mal m'y prendre. Comprends bien que ce serait risqué puisque je n'ai jamais pratiqué ce type de magie. Alors ça ne me plaît pas beaucoup…" expliqua Mezhelan.
Le silence pesant qui suivit les paroles du magicien était entrecoupé par le bruissement des feuilles dans le vent, soulignant l'ampleur de la décision qu'Astrid devait prendre : "Ce n'est pas grave ! Est-ce vraiment plus risqué que de subir la colère du roi ? Je préfère encore que vous me jetiez un sort !" assura-t-elle.
Mezhelan prit quelques secondes de réflexion en inspirant, puis accepta : "Entendu… Assieds-toi."
La femme s'assit alors dans la même position que les jours précédents, en tailleur, face à l'eau de l'étang. Après avoir senti le mage venir dans son dos, elle frémit légèrement en sentant ses mains froides se glisser sur ses épaules. C'était la première fois qu'il la touchait depuis Millepins, et une étrange sensation la parcourut rapidement de la tête aux pieds.
Puisqu'elle était finalement parvenue à ressentir l'énergie qui la traversait durant ces derniers jours d'exercices, elle savait que c'était celle du jeune homme qui s'insinuait en elle, mais la sensation n'était pas du tout confortable. L'impression d'être engloutie et agressée s'imposa, mais malgré les avertissements de son instinct, elle tint bon. La confiance qu'elle accordait en ses capacités la soutenait, persuadée que si Mezhelan avait eu des intentions néfastes, il les aurait déjà manifestées.
Du moins, c'est ce qu'elle crut sincèrement jusqu'au tout dernier instant, lorsque les ténèbres l'enveloppèrent et qu'elle chuta lourdement dans l'herbe, la conscience dérivant lentement vers l'obscurité. Son souffle se fit de plus en plus ténu alors qu'elle gisait, immobile, et pleine de regrets destinés à sa fille, Elaine.
Prochainement : Mezhelan
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